L’homme de dieu vient sans avertir, et s’en va de même; soit qu’il
parle, soit qu’il revive un moment en ses écrits austères, soit qu’un
rude apôtre nous ramène à la doctrine. Et que dit l’homme de dieu? Il
dit que nulle puissance de ce monde étalé ne mérite respect; il dit
qu’un César vaut l’autre, et qu’aucune justice ne naîtra ni par les
triques ni par les piques. Que la perfection est toute dans ce pouvoir
invisible de penser et de vouloir, et enfin de se gouverner soi-même.
Que nous sommes comptables premièrement de cette paix avec nous-mêmes
qui dépend de nous. Que nous sommes rois chacun de notre petit royaume,
et qu’en voilà bien assez pour nous occuper. Que les choses humaines
autour de nous, si mauvaises qu’elles soient, font assez voir une
justice redoutable, par toutes ces passions que l’on voit prises à leur
propre piège et par ces flèches qui reviennent sur l’archer. Qu’on ne
recrute que l’envie contre l’ambition, que la lâcheté contre l’orgueil
et la fureur; que, s’il fallait choisir, la condition de l’esclave est
encore la meilleure, parce que la nécessité d’obéir nous conduit
naturellement à régner sur nous-mêmes; au lieu que le lourd devoir de
gouverner nous jette hors de nous et dans les apparences de la justice.
Qu’ainsi chacun doit rester à sa place; que chacun doit craindre d’avoir
et craindre de pouvoir. Que de toute façon l’épreuve de la souffrance et
de la mort est commune à tous et imposée, non point par quelque César,
ce qui montre assez que notre travail d’homme n’est pas d’écarter
l’épreuve, mais plutôt de la surmonter par la ressource de l’esprit. Que
c’est la même épreuve pour le soldat et pour tous, et qu’il faut un
aveuglement volontaire, c’est-à-dire la plus grande lâcheté de l’esprit,
pour que nous nous trompions là-dessus. Qu’au reste ce surcroît de maux,
si c’en est un, qui vient des hommes est très évidemment la suite de
leurs erreurs, mensonges et convoitises, et que nul ne peut se permettre
de s’en plaindre s’il ne s’est purifié lui-même.
L’homme de dieu est importun. Il faut pourtant suivre aussi ces pensées
hivernales, faire retraite et carême. Le paysage dénudé nous y invite.
Quand toutes les feuilles sont tombées, le soleil touche la terre
justement en ses points de fertilité. Mais ce n’est qu’un moment.
L’esprit revient là, mais n’y peut rester. Parce qu’il s’est mis au
monastère, s’appliquant à ne respecter que ce qu’il doit respecter, par
cela même il en doit sortir. Comme ce corps vivant sait bien rappeler
l’esprit qui veut s’exiler, ainsi les pouvoirs excommuniés par le
silence de l’esprit appellent au secours; car César aussi est l’homme de
dieu, et conspire avec tous contre lui-même. Tout homme veut respect; et
tout homme s’y connaît. Non pas cette obéissance séparée; personne n’en
veut. Il n’est point de riche qui cherche seulement la richesse; tout
ambitieux veut approbation. Et de même j’ai remarqué que celui qui
refuse le mieux n’est pas celui qui se plaint le plus. Tous ces morts
n’irritent en effet que la partie mortelle, et cela ne va pas loin. Mais
un mensonge qui cherche approbation irrite autrement; est-ce irriter
qu’il faut dire? Il réveille la partie haute. On a observé pourtant que
révolte ne vient pas tant de misère; mais on n’en tire point la
conséquence qui est que la sottise est moins supportée qu’aucun autre
mal, peut-être par cet écho en nous-mêmes. Car ces sottises naissent et
renaissent en chacun, par cette âme de vérité qui en doit sortir; et
l’homme de dieu ne peut pas nous permettre de laisser l’esprit dans ses
langes. Ce ne sont point les actes, ce sont les discours qui nous
appellent. César veut penser; César, nous sommes de ta suite. Cette
collaboration ne se refuse point.