DOGMATISME

J’ai vu peu de discussions réelles dans les assemblées. Quand les hommes

reconnaissent les signes et s’accordent sur les signes, comme il arrive

à la messe, ils goûtent quelque chose du bonheur de penser. Ne leur

demandez pas à quoi ils pensent, ni sur quoi ils s’accordent; il leur

suffit de s’accorder. Quand ils se donnent le plaisir d’écouter des

disputeurs, ils aiment encore à s’accorder sur les signes, et à

reconnaître les deux thèses rivales d’après leur habillement accoutumé,

souvent aussi d’après leur parure. Par cette raison, souvent les

disputeurs s’en vont contents et l’auditoire aussi. Mais celui qui

invente une nouvelle manière de soutenir une des thèses déplaît aux deux

et à tous.

Il faut comprendre que l’accord est le plus ancien signe du vrai, et le

premier pour tous. Car, puisqu’il faut d’abord apprendre les signes,

chacun commence par s’accorder aux autres, de tout son corps, et répéter

ce que les autres signifient jusqu’à ce qu’il les imite bien. Selon la

nature, imiter un signe ce n’est autre chose que le comprendre. Un homme

s’abrite sur le côté droit d’une route; je fais comme lui; j’ai compris

le signe; non pas tout à fait puisque je ne sais peut-être pas pourquoi

il s’abrite; mais j’ai compris ce qui importe le plus. C’est pourquoi un

homme simple trouve une sécurité et un bonheur plein dans les cérémonies

où les signes sont encore revus et confirmés. Il faut commencer par là.

Qui ne s’accorde avec personne ne peut disputer contre personne, ni

instruire personne. L’Église, par une dogmatique sans faiblesse ni

concession, posait la condition préalable de la pensée universelle. Et,

quoique je ne me range point sous l’autorité de l’Église, néanmoins je

trouve toujours plus d’avantages à m’accorder d’abord, et par préjugé,

avec l’auteur que je lis, qu’à disputer au troisième mot. Bref, je me

suis toujours mieux trouvé de vouloir comprendre que de vouloir

contredire.

On se fait communément une étrange idée de ce que c’est qu’une opinion

neuve et hardie. C’est toujours une opinion vieille comme les rues, mais

expliquée. Ce qui sort de l’ordinaire, c’est d’avoir réellement des

opinions ordinaires, j’entends de comprendre les signes communs. De

l’accord, faire pensée; car la marche inverse est périlleuse, faute de

signes. Ainsi qui comprendrait tous les mots de sa langue, et selon le

commun usage, saurait assez. Et qui comprendrait seulement tous les

signes de la messe, il saurait déjà beaucoup. Car tout signe est vrai;

mais le difficile est de comprendre de quoi le signe est signe.

Propos sur le christianisme · 第 39 / 110 题