LA CATHÉDRALE

«L’Église, dit l’un, est le théâtre du peuple. La messe est un drame

musical dont la fable n’intéresse plus, mais qui plaît encore par les

formes architecturales, la musique et les cortèges. Je ne vois, parmi

nos arts réels, que la Revue Militaire qui ait autant de puissance que

la messe; et je crois que cette nouvelle religion, qui nous emporte,

agit encore plus que l’autre, qui nous retient. Ceux qui veulent être

étrangers à l’une et à l’autre n’ont point d’art solide qui les dispose

selon leurs idées par gymnastique et musique. Nos théâtres profanes sont

légers comme leurs toiles peintes; ce jeu d’apparences délasse et

disperse; il ne peut mieux. L’Humanité n’a point de temples.»

«Il faudrait donc, dit l’autre, un théâtre plus solidement planté; des

décors de pierre convenables pour tout drame humain, et qui fassent

réellement comme un fond de tableau pour le spectacle de notre vie. Une

architecture qui assemble les formes des abris naturels et celles de nos

toits. De puissants échos qui détournent de crier, et qui ramènent la

parole au chant, et le chant lui-même à la décence. Un lieu pour la

méditation commune, d’où soit bannie la dangereuse Effervescence, qui

traîne Violence à sa suite. Remarquez que le théâtre profane arrive à

apaiser cette agitation qu’il excite, et cela par les signes partout

visibles de la Frivolité. Il y a un ridicule, dans toutes les scènes

d’Opéra, dont le spectateur ne sent pas tout le prix; c’est ce ridicule

qui détourne de croire vraiment, d’aimer et de haïr vraiment. Ce que la

Comédie met en pleine lumière, afin de rompre le fanatisme par le rire,

se trouve déjà enfermé dans la Tragédie. Ces arts sont bien dits

profanes, car ils usent la foi. Le théâtre de l’Humanité, au contraire,

se doit garder du mensonge, et donc se relier, sans aucun intermédiaire,

à l’art de l’architecte, qui ne sait pas mentir. De nouveau le théâtre

sera temple, et le temple, théâtre.»

«Maintenant, dit le premier, quelle tragédie en ce solide décor? Il n’y

a qu’un drame, il me semble; c’est l’esprit humain à l’épreuve, et

harcelé par la nature inférieure. En chacun c’est le seul drame et c’est

la passion essentielle. Mais ce qui n’est que passion n’est plus rien du

tout; car il n’importe point à la pierre de rouler ou de s’arrêter. Il

faut donc, pour que le drame s’élève, quelque centre de résistance,

quelque génie intérieur qui dise non aux forces, enfin quelque dieu

insulté. Défaite, d’une certaine manière, parce qu’aucun homme n’achève

rien de ce qu’il veut; mais victoire en ce sens que toujours l’Esprit

est ressuscité. Toujours le juste est vaincu par les forces, mais

toujours la justice garde valeur. La guerre peut tout contre la paix,

excepté de la rendre moins belle. Que le juste soit méprisé, renié, mis

en croix, et adoré, d’un même mouvement en tous, et d’un même mouvement

en lui-même, tel est le drame humain, sans aucun dieu extérieur. Comédie

et Tragédie ont le même âge que les dieux homériques; ici la Fatalité

règne seule, sous l’aspect du mécanisme extérieur. Le drame des temps

nouveaux ne fera qu’un avec le nouveau culte. Mais qui l’écrira?»

L’œuvre est toujours faite avant qu’on y pense. Et le symbole signifie

bien avant qu’on ait songé à le comprendre. Le dieu de pierre attend.

Propos sur le christianisme · 第 37 / 110 题