L’esprit dans la chose, voilà le dieu. Une horloge en ses rouages et
accrochages me raconte l’idée de l’horloger; mais il n’y a point de
merveilleux là-dedans; chaque roue ne dit qu’une chose. Au lieu que la
Joconde en dit bien plus que le peintre ne savait. Une belle statue
signifie sans fin; les arceaux d’un cloître ont des milliers d’aspects,
tous parents de nous-même. Un quatuor de Beethoven prend plus de sens
d’année en année. Toutes ces œuvres, outre l’immense pensée qui leur est
propre, et qui nous dépasse toujours, renvoient aussi tout ce culte et
tous ces hommages qu’elles ont reçus, comme ces autels plus vénérables
par les couronnes. Le temps n’épuisera point cet avenir de gloire. J’ai
lu _l’Iliade_ une fois de plus; c’est comme si j’avais apporté encore
une pierre à ce grand tombeau.
Quand le sauvage eut ébauché des tronçons basaltiques selon la forme
humaine, il ne put juger son œuvre; mais au contraire c’est lui qui fut
jugé. Ces yeux de pierre furent plus forts que lui. Cette immobile armée
le tint en respect mieux qu’un despote; car un despote change d’attitude
et de lieu et désire enfin quelque chose; mais les statues n’ont pas
besoin de nous, ni de rien. Ainsi la statue fut un dieu. Je dois appeler
prière cette méditation devant le signe, cette offrande qui est due, et
dont le dieu n’a pas besoin, ce muet dialogue où, d’un côté, toutes les
réponses sont faites d’avance, et toutes les demandes d’avance devinées.
Ainsi la pensée sait où elle va, et le vrai se montre dans l’immobile.
On voudrait dire que l’homme a fait des idoles parce qu’il était
religieux; c’est comme si l’on disait qu’il a fait des outils parce
qu’il était savant; mais au contraire la science n’est que l’observation
des outils et du travail par les outils. De même je dirais plutôt que la
première contemplation eut pour objet l’idole, et que l’homme fut
religieux parce qu’il fit des idoles. Il fallait rendre compte de cette
puissance du signe, et inventer la mythologie pour expliquer le beau.
L’_Imitation de Jésus-Christ_ n’est que la traduction abstraite de cette
imitation du signe, qui est cérémonie. La réflexion sur l’idole arrive à
nier l’idole, par les perfections mêmes que l’on y devine; mais c’est
déjà impiété. L’Iconoclaste doit se trouver sans dieu finalement. De ce
côté est la perfection sans objet; ce néant nous renvoie à l’idole,
objet alors d’une adoration purifiée; tel est l’art en notre temps,
moment dépassé et conservé, comme dit Hegel.
Les moyens de ce penseur, qui avance toujours par position, négation et
solution, seraient donc les instruments de l’histoire. Ceux qui ont
méprisé trop vite cette dialectique devraient bien considérer que Comte,
qui la méconnut aussi, est pourtant arrivé à faire entendre, par
d’autres mots, les mêmes relations. Car selon ses vues, chaque jour
mieux vérifiées, l’ancien fétichisme est bien la religion essentielle,
tandis que la religion pensée et purifiée n’est que la négation de la
religion, qui, sous le nom de théologie et de métaphysique, tire le dieu
hors du signe, et même hors du temple, lui-même signe, et nous jette
dans l’infini sans matière, d’où nous devons aussitôt revenir, C’est
alors que, selon l’esprit positif, l’ancien fétichisme, sous le nom de
contemplation esthétique, doit orner l’existence coopérative, qui est
elle-même négation de négation.