Je n’approuve point ceux qui veulent changer la pantoufle de verre, dans
Cendrillon, disant que ce n’est point du verre, et qu’il n’y eut jamais
de pantoufles de verre, chose dure et cassante, mais qu’il s’agit de
vair qui est fourrure souple et chaude. Remarquez qu’il y a bien
d’autres choses impossibles, dans les autres contes et dans celui-là.
Mais l’érudit est assez content d’avoir remis une pantoufle en place; il
attend l’occasion d’expliquer par la même méthode la citrouille qui
devient carrosse, ou cette ronde de petites filles, qui, à force de
tourner, devient motte de beurre. On peut rire du pédant; mais il faut
quelquefois le prendre au sérieux. C’est la sottise armée.
Je range le Pédant dans la puissante classe des Détourneurs, dans
laquelle on trouve aussi des espèces non dépourvues d’élégance. Et la
chasse du Détourneur est une chasse aux Idées. Dès qu’une idée s’envole
ils la tuent, comme on tue les Idées, en détournant de les chercher.
L’Esprit se jette sur quelque pauvre relation bien aisée à saisir et à
redresser. Il rit de cette victoire facile, et le Détourneur marque un
point.
J’ai dit souvent que tous les contes sont vrais; mais ce n’est pas assez
dire. La profonde sagesse populaire est plus rusée que nos philosophes.
Et, au rebours du Détourneur, elle nous met en garde contre cette fausse
Raison, qui n’est qu’imagination conforme à la coutume. Et par un
piquant moyen, aussi ancien que l’espèce humaine, qui est de nous jeter
l’absurde aux yeux, de grossir et de redoubler l’impossible, par quoi
l’imagination est définie, en même temps qu’elle est éveillée, et
rappelée à son rôle de Folle. A quoi servent aussi ces comparaisons
étranges que le génie poétique jette comme un défi. J’admire la grandeur
des enfants, qui ne discutent jamais sur la Lettre. Non qu’ils
saisissent d’abord l’Esprit; mais ils savent bien que l’Esprit ne vise
pas ce maigre gibier. Ainsi en s’amusant de l’absurde ils ne déshonorent
pas l’Esprit, mais au contraire ils l’honorent. Par la croissance qu’il
sent à l’œuvre en lui, et qui lui donne espoir et patience, ce bel âge
voit grand. Il attend quelque chose de mieux que des fictions
cohérentes. Certes il y a de la Majesté à laisser jouer l’Imagination en
même temps que le corps, et par les mêmes lois. Mais il y a quelque
chose d’impérieux aussi à vouloir que l’absurde soit conservé comme il
est; c’est refuser les petites raisons. Shakespeare se moque de ceux qui
voudraient comprendre comment Othello ou Hamlet sont passés d’un lieu à
l’autre, invitant ainsi énergiquement le spectateur à comprendre
d’autres vérités, plus cachées et plus difficiles. Sur l’absurde même
l’Esprit rebondit, car il n’y peut rester. Cette apparence ne peut
tromper, il faut donc voir au delà. Ces signes nous délivrent des
signes. Au contraire, par des signes de raisonnable apparence, nous
venons à penser les signes, et la coutume nous tient. Telle est la
vieillesse de l’Esprit.