DE L’ART DE PERSUADER

Pensant à Joseph de Maistre, je faisais une revue en moi-même des hommes

qui ont fait serment de croire; et au premier rang j’apercevais Socrate,

tel que Platon le représente en son _Gorgias_, ou bien dans sa

_République_, faisant de la tête signe que non, à chaque fois que les

disputeurs l’accablent de leurs preuves d’expérience; et, comme dit

justement Socrate, il n’est pas difficile de faire voir que la force

gouverne partout et que la justice est ce qui plaît aux plus forts;

c’est le spectacle humain; on n’entend que cela; on ne voit que cela.

Suivez ces longues discussions en leurs détours, vous verrez apparaître

la justice, et soudain disparaître. On la saisit à la fin; il vient un

moment heureux où toutes les parties de la nature humaine sont

rassemblées et comme pacifiées selon la loi interne de justice, à

laquelle les manifestations externes de la force sont de loin

subordonnées. Tout s’ordonne alors, et la vraie punition répond à la

vraie récompense. Mais, pour parvenir à cette vue, il faut autant de

patience au moins qu’en montre Socrate. Un lecteur pressé verra partout

l’injustice revenant toujours à la suite de la puissance, et la justice

autant démunie de preuves que de richesses. En quoi il n’y a point de

jeu ni d’artifice, mais au contraire la plus parfaite peinture de ces

tâtonnements et détours de pensée qui rebutent promptement celui qui n’a

pas juré. Il faut jurer d’abord, et dire non aux arguments diaboliques

avant de savoir comment on y répondra.

Autre chose encore, et qui irrite toujours un peu. Vous lisez; vous

pesez au passage les preuves Socratiques; vous les rassemblez; vous

saisissez l’idée; vous la confiez comme un trésor au coffret de la

mémoire. Mais le diable guette encore par là. Quand vous ouvrez le

coffret de nouveau, vous ne trouvez plus qu’une pincée de cendres;

éléments dissous et dispersés; chaos. Il faut tout refaire; il faut

s’aider de nouveau de l’art socratique; de nouveau l’injustice est

brillante et forte; de nouveau la clameur diabolique assourdit le pauvre

homme; il faut passer par ce chemin-là. Si le courage manque, tout est

dit. C’est pourquoi on voit trébucher tant de penseurs vieillissants, et

s’asseoir au festin de la Force, où l’on boit l’hydromel dans le crâne

de l’ennemi. J’ai vu un noble penseur se lever et marcher à grands pas,

allant et revenant, et disant à moi: «On devrait savoir une bonne fois.

Quand on a passé le lieu difficile, on devrait le laisser derrière soi

pour toujours. Et quand on a formé l’idée, on devrait la posséder. Tout

sera donc toujours à recommencer»? C’est ce que Socrate demandait en ces

termes mêmes. En tout, on veut une charte ou un diplôme, et dormir

dessus. Mais ce n’est point permis.

D’après ces rudes expériences, il faut comprendre ces préjugés

invincibles et volontaires que l’on rencontre en tout homme un peu

composé, et qui rendent si pénible le travail de prouver et de

convaincre. Combat difficile, où les meilleurs coups, les plus savants,

les mieux dirigés, sont justement ceux qui ébranlent le moins

l’adversaire. J’ai observé comment un esprit vigoureux esquive la preuve

forte, et qu’il voit venir de loin, refusant attention à ce que vous

dites, non parce qu’il le juge faible, mais parce qu’il le juge fort, et

récitant en lui-même son serment de fidélité comme une prière. L’homme

est beau alors. Car, si difficile que soit notre condition de pensant,

songez qu’elle serait tout à fait misérable, si nous devions abandonner

une idée précieuse, et bien des fois éprouvée, dès que nous n’avons rien

à répondre à quelque disputeur. Dans le fait, personne ne pense ainsi.

Tout homme pensant s’appuie sur une foi invincible; c’est son réduit et

donjon. D’où je tire la règle des règles, qui est de ne point penser

contre l’autre, mais avec l’autre, et de prendre sa profonde et chère

pensée, autant que je la devine, comme humaine et mienne. Et quand cette

pensée est la Justice éternelle, qu’on l’appelle Dieu ou comme on

voudra, on peut s’y établir, et travailler en partant de là; prises de

ce côté-là, les murailles tomberont.

Propos sur le christianisme · 第 24 / 110 题