HUMANITÉS

Il n’y a point d’Humanités modernes, par la même raison qui fait que

coopération n’est pas société. Il faut que le passé éclaire le présent,

sans quoi nos contemporains sont à nos yeux des animaux énigmatiques.

Ils le sont pour nous, si nous manquons d’études; ils le sont en

eux-mêmes, s’ils manquent d’études. L’homme qui invente le téléphone

sans fil n’est qu’un animal ingénieux; ce qu’il peut montrer d’esprit

vient d’autre source.

J’ai observé un certain genre d’incrédulité qui ne suffit à rien. Les

dogmes de l’Église sont à première vue indémontrables et même absurdes.

Soit donc, et laissons-les. Mais celui qui regarde dans les perspectives

du temps aperçoit beaucoup d’autres dieux, d’autres cérémonies, et des

temples qui parlent humainement. Chaîne d’énigmes qui détourne de

s’ébahir parce qu’un polytechnicien va à la messe. Les hommes ont suivi

bien d’autres messes. Mais il faut s’approcher; il faut connaître un peu

plus intimement le peuple du Droit, qui est le Romain, et le peuple

Sophiste, qui est le Grec; sans négliger le peuple adorant, qui est le

Juif. Ici un sublime sauvage et impossible; ici, par une crainte sans

mesure, les superstitions de la main et du pied, du couteau de table et

du pot à beurre. Dans les deux autres peuples, si proches de nous aussi,

mais par d’autres côtés, des dieux en tout bois et sur toute colline,

des oracles, des augures et des haruspices. L’Égypte et l’Assyrie,

incompréhensibles, forment le fond lointain. L’Orient rêve encore

derrière, et le Polynésien danse. On ignorerait tout de l’homme si l’on

n’avait, par bonheur, familiarité avec les Juifs, avec les Grecs, avec

les Romains, qui ont tant avancé en diverses parties de la sagesse,

gardant avec cela d’étonnantes erreurs. Celui qui ignore cela est

sauvage encore, par une incrédulité mal assise; dont Montaigne nous peut

guérir; mais il nous renvoie aux anciens; il y faut aller. Ou bien

considérer Pascal comme une sorte de fou, et même Descartes, qui

pélerina à Lorette. Ainsi le Moderne, j’entends sans culture

rétrospective, ne voit que fous; mais je l’attends au spiritisme, à la

théosophie, à tous ces fruits de l’étonnement; car ce sont des moments

dépassés; mais il faut les avoir dépassés et surmontés par une sorte de

jeu. Les études classiques assurent le pied sur cette planète; l’homme

s’y étudie à croire sans se jeter. Nos folles guerres viennent

certainement de trop croire, comme il arrive à ceux qui n’ont rien vu.

Polynésiens téléphonant; cela ne fait pas un homme. D’où ces autels

sanglants, et sans dieu. Mais tous les autels furent sanglants et sans

dieu. On ne remarque pas assez que l’humaniste, déjà avec rosa la rose,

se lave les mains de ce sang mêlé à l’eau de la source Bandusienne. Les

Bacchantes retournent à la frise de marbre. Poésie guérit de frénésie.

Les surprises du cœur sont disciplinées; un dieu balance l’autre. Le

galop des Centaures ne jette plus dans la charge panique. Déjà Socrate

et Phèdre, leurs pieds nus dans l’eau, s’amusaient à l’entendre. Ce sont

nos travaux d’Hercule, et nos voyages d’esprit, par quoi nous effaçons

sur la médaille humaine ce pli de fanatisme bas. D’où mûrira

l’enthousiasme qui ne tue point. Jaurès modèle. Modèle de tous, et du

forgeron encore mieux; car toute force est redoutable, et à elle-même

aussi. Les Belles-Lettres donc pour tous? Et pourquoi non? Regardons

cette idée en face.

Propos sur le christianisme · 第 20 / 110 题