PROMÉTHÉE

Une tombe, une grossière image, des marques reconnues sur l’arc ou sur

la hache changent soudain les pensées. L’air natal, le jardin de la

première enfance et des premiers jeux, la maison paternelle, les rues de

la ville et les bonnes femmes au marché, toutes ces choses reconnues

font bien mieux encore que verser des souvenirs, des regrets, des

affections; elles disposent le corps selon la confiance puérile, depuis

longtemps oubliée; c’est une douceur et une grâce que l’on sent et que

l’on touche; les passions amères sont aussitôt déliées; c’est l’heure

des espoirs et des serments; c’est un retour de force et de jeunesse.

Ainsi nos naïfs ancêtres, touchés par la beauté des choses, adorèrent

une invisible présence; d’abord des morts familiers, puis des morts

illustres, à mesure que les vivants se réunissaient pour éprouver de

nouveau, et bien plus fortes, ces émotions délicieuses. Les temples, par

la masse, l’écho, les souvenirs accumulés, grandirent le Dieu. Le retour

des cérémonies, les récits qu’on en faisait, les chants et les danses

portèrent les sentiments esthétiques jusqu’à une sorte de délire. Les

malheureux furent consolés; bientôt ils furent consolés en espoir, et,

par la prière, ils évoquèrent l’assemblée dans la solitude. C’est

pourquoi il ne faut point dire que l’on éleva d’abord des temples en

l’honneur des dieux; mais il y eut des monuments, des maisons plus

grandes et plus solides, des reliques de l’homme, des pierres et des

nœuds de bois à sa ressemblance, bientôt sculptés par le témoignage des

mains. Le dieu vint habiter l’idole et le temple.

La première réflexion porta sur ce grand et mystérieux sujet. On croyait

aisément et même avec ferveur tout ce qui visait à expliquer tant bien

que mal le bonheur le plus étonnant. Le miracle fut ainsi la première

preuve.

Il faut admirer comment les plus sages, toujours ramenés au positif par

la pratique des métiers, parvinrent à mettre un peu d’ordre et de raison

dans les inventions théologiques. Il est vrai que les guerres formaient

des grandes unités politiques, et qu’il fallait établir la paix aussi

chez les Dieux. La parenté des dieux, et le pouvoir patriarcal

transporté dans l’Olympe, furent des inventions comparables à celles de

Copernic et de Newton. Les théogonies, dont nous voulons rire,

marquèrent un immense progrès de la raison commune. La Sagesse, fille de

la Beauté, trouva asile chez les Dieux; et les philosophes commencèrent

à réfléchir à leur tour sur les mythes populaires, soupçonnant déjà que

l’homme juste dictait ses lois à Jupiter.

D’après cela il faut considérer le catholicisme comme un progrès

décisif, même dans l’ordre intellectuel, puisqu’en décrétant un seul

Dieu et une seule loi pour tous les hommes, il réduisit les autres dieux

à l’état de puissances subalternes, et tendit toujours énergiquement à

purifier les miracles, en les ramenant au cœur humain, qui est le vrai

lieu des miracles. Il est clair que ce nouvel objet devait être soumis

de nouveau à la réflexion et à la critique, et que le Dieu métaphysique,

qui n’intervient plus que selon les lois immuables de la sagesse, devait

rassembler en son idée toute l’humaine espérance. Pour peu de temps; car

le progrès des sciences, né lui-même de ce long mouvement de réflexion,

touchait déjà, avec Descartes, à ce moment de l’esprit où l’imagination,

avec son cortège de dieux, est enfin logée dans le corps humain.

Prométhée connaît maintenant le secret des Dieux.

Propos sur le christianisme · 第 15 / 110 题