ORACLES ET MIRACLES

Il n’y a point d’Humanités modernes, parce que l’Humanité n’est pas une

somme d’êtres qui vivent selon l’échange, mais une suite et un progrès.

La société humaine n’est pas entre ceux qui sont ici ou là dans le même

temps, mais entre ceux qui sont et ceux qui furent. Comte a prononcé que

les sociétés d’abeilles, de fourmis ou de castors ne sont point des

sociétés véritables, parce qu’on ne voit point que le meilleur de chaque

génération se conserve par monuments, poésie ou maximes; ainsi il n’y a

d’autres liens d’un âge à l’autre que l’hérédité biologique, qui est une

ressemblance de forme, et qui conduit seulement à refaire toujours les

mêmes actions. Mais cette forte idée est souvent oubliée. Le spectacle

des peuples sur la planète, les rivalités, les alliances, la circulation

des biens, les instruments du travail et du transport, l’organisation de

la puissance, tout cela attire l’esprit; il y va comme au plus pressé.

Viennent les passions, et nous voyons que ces grands voyageurs,

visiteurs, enquêteurs, sont naïfs comme les héros d’Homère.

Dans le miroir des temps passés, c’est là que l’homme se reconnaît et se

juge. Non point d’après ces résumés qui ne trouvent créance en personne,

mais d’après les grandes œuvres, où la pensée est tellement entrelacée

aux superstitions que l’homme est à la fois empêché de s’y reconnaître

et forcé de s’y reconnaître. Il est très important de savoir, par vue

directe, que les anciens tenaient déjà une bonne partie de notre sagesse

dans les temps où les chefs allaient gravement consulter l’oracle. D’où

naît la réflexion sur cette puissance de l’imagination, qui couvrit la

planète de temples et de sacrifices. Les sciences portent en elles-mêmes

leurs preuves; mais il y manque souvent jusqu’à l’idée des immenses

difficultés que les savants rencontrèrent autour d’eux et en eux-mêmes.

Celui qui reçoit la dernière idée, abstraite, évidente, aisément

vérifiée, sait beaucoup sur la chose, mais il ne sait rien de l’homme.

Le catholicisme est tout près de nous; il se mêle à nos pensées et à nos

actions; il se propose comme un problème à un artisan aussi bien qu’à un

philosophe. Mais comment juger ces institutions et cette doctrine si

l’on n’a pas quelque connaissance réelle des oracles et des sibylles?

Que l’on se jette au catholicisme, ou bien qu’on s’en détourne comme

d’un ensemble de contes à faire rire les enfants, ce n’est toujours pas

juger. «Siècles d’ignorance et de fanatisme.» Fort bien. Mais que

direz-vous alors de cette religion qui sacrifia Iphigénie? Que

direz-vous de cette politique soumise à l’oracle Delphien? Il faut avoir

vécu près des anciens, par leurs poètes, par leurs orateurs, pour

comprendre le prix d’une religion sans sacrifices humains et sans

oracles. Les miracles catholiques font rire l’ignorant; mais la moindre

culture fait voir que le catholicisme doit être considéré, au contraire,

et par relation, comme la première religion sans miracles; non pas

absolument sans miracles, mais là-dessus raisonnable et défiante

toujours; en tout cas sans oracles; la fonction du prêtre n’est

nullement d’annoncer l’avenir. Bref, si l’on veut être juste à l’égard

du passé immédiat, il faut avoir formé quelque idée du passé lointain,

et le faire revivre dans ce mélange de beauté, de vérité, et d’erreurs

en elles-mêmes incroyables, que les anciens auteurs nous apportent. Et

cela seul peut nous guérir d’utopie et de misanthropie, deux erreurs

jointes, d’où la guerre renaît toujours.

Propos sur le christianisme · 第 13 / 110 题