Véronique donna un cheval à Farrabesche, qui devait accompagner

l’ingénieur et lui faire part de ses moindres observations. Après

quelques jours d’études, Gérard trouva la base des deux chaînes

parallèles assez solide, quoique de composition différente, pour

retenir les eaux. Pendant le mois de janvier de l’année suivante,

qui fut pluvieux, il évalua la quantité d’eau qui passait par le

Gabou. Cette quantité, jointe à l’eau de trois sources qui pouvaient

être conduites dans le torrent produisait une masse suffisante à

l’arrosement d’un territoire trois fois plus considérable que la

plaine de Montégnac. Le barrage du Gabou, les travaux et les ouvrages

nécessaires pour diriger les eaux par les trois vallons dans la plaine,

ne devaient pas coûter plus de soixante mille francs, car l’ingénieur

découvrit sur les communaux une masse calcaire qui fournirait de la

chaux à bon marché, la forêt était proche, la pierre et le bois ne

coûtaient rien et n’exigeaient point de transports. En attendant la

saison pendant laquelle le Gabou serait à sec, seul temps propice à

ces travaux, les approvisionnements nécessaires et les préparatifs

pouvaient se faire de manière à ce que cette importante construction

s’élevât rapidement. Mais la préparation de la plaine coûterait au

moins, selon Gérard, deux cent mille francs, sans y comprendre ni

l’ensemencement ni les plantations. La plaine devait être divisée en

compartiments carrés de deux cent cinquante arpents chacun, où le

terrain devait être non pas défriché, mais débarrassé de ses plus gros

cailloux. Des terrassiers auraient à creuser un grand nombre de fossés

et à les empierrer, afin de ne pas laisser se perdre l’eau, et la faire

courir ou monter à volonté. Cette entreprise voulait les bras actifs

et dévoués de travailleurs consciencieux. Le hasard donnait un terrain

sans obstacles, une plaine unie; les eaux, qui offraient dix pieds de

chute, pouvaient être distribuées à souhait; rien n’empêchait d’obtenir

les plus beaux résultats agricoles en offrant aux yeux ces magnifiques

tapis de verdure, l’orgueil et la fortune de la Lombardie, Gérard fit

venir du pays où il avait exercé ses fonctions un vieux conducteur

expérimenté, nommé Fresquin.

Madame Graslin écrivit donc à Grossetête de lui négocier un emprunt

de deux cent cinquante mille francs, garanti par ses inscriptions de

rentes, qui, abandonnées pendant six ans, suffiraient, d’après le

calcul de Gérard, à payer les intérêts et le capital. Cet emprunt fut

conclu dans le courant du mois de mars. Les projets de Gérard, aidé

par Fresquin son conducteur, furent alors entièrement terminés, ainsi

que les nivellements, les sondages, les observations et les devis. La

nouvelle de cette vaste entreprise, répandue dans toute la contrée,

avait stimulé la population pauvre. L’infatigable Farrabesche, Colorat,

Clousier, le maire de Montégnac, Roubaud, tous ceux qui s’intéressaient

au pays ou à madame Graslin choisirent des travailleurs ou signalèrent

des indigents qui méritaient d’être occupés. Gérard acheta pour son

compte et pour celui de monsieur Grossetête un millier d’arpents de

l’autre côté de la route de Montégnac. Fresquin, le conducteur, prit

aussi cinq cents arpents, et fit venir à Montégnac sa femme et ses

enfants.

Dans les premiers jours du mois d’avril 1833, monsieur Grossetête vint

voir les terrains achetés par Gérard, mais son voyage à Montégnac fut

principalement déterminé par l’arrivée de Catherine Curieux que madame

Graslin attendait, et venue de Paris par la diligence à Limoges. Il

trouva madame Graslin prête à partir pour l’église. Monsieur Bonnet

devait dire une messe pour appeler les bénédictions du ciel sur les

travaux qui allaient s’ouvrir. Tous les travailleurs, les femmes, les

enfants y assistaient.

--Voici votre protégée, dit le vieillard en présentant à Véronique une

femme d’environ trente ans, souffrante et faible.

--Vous êtes Catherine Curieux? lui dit madame Graslin.

--Oui, madame.

Véronique regarda Catherine pendant un moment. Assez grande, bien faite

et blanche, cette fille avait des traits d’une excessive douceur et

que ne démentait pas la belle nuance grise de ses yeux. Le tour du

visage, la coupe du front offraient une noblesse à la fois auguste et

simple qui se rencontre parfois dans la campagne chez les très-jeunes

filles, espèce de fleur de beauté que les travaux des champs, les

soins continus du ménage, le hâle, le manque de soins enlèvent avec

une effrayante rapidité. Son attitude annonçait cette aisance dans les

mouvements qui caractérise les filles de la campagne, à laquelle les

habitudes involontairement prises à Paris avaient encore donné de la

grâce. Restée dans la Corrèze, certes Catherine eût été déjà ridée,

flétrie, ses couleurs autrefois vives seraient devenues fortes; mais

Paris, en la pâlissant, lui avait conservé sa beauté; la maladie,

les fatigues, les chagrins l’avaient douée des dons mystérieux de la

mélancolie, de cette pensée intime qui manque aux pauvres campagnards

habitués à une vie presque animale. Sa toilette, pleine de ce goût

parisien que toutes les femmes, même les moins coquettes, contractent

si promptement, la distinguait encore des paysannes. Dans l’ignorance

où elle était de son sort, et incapable de juger madame Graslin, elle

se montrait assez honteuse.

--Aimez-vous toujours Farrabesche? lui demanda Véronique, que

Grossetête avait laissée seule un instant.

--Oui, madame, répondit-elle en rougissant.

--Pourquoi, si vous lui avez envoyé mille francs pendant le temps qu’a

duré sa peine, n’êtes-vous pas venue le retrouver à sa sortie? Y a-t-il

chez vous une répugnance pour lui? parlez-moi comme à votre mère.

Aviez-vous peur qu’il ne se fût tout à fait vicié, qu’il ne voulût plus

de vous?

--Non, madame; mais je ne savais ni lire ni écrire, je servais une

vieille dame très-exigeante, elle est tombée malade, on la veillait,

j’ai dû la garder. Tout en calculant que le moment de la libération

de Jacques approchait, je ne pouvais quitter Paris qu’après la mort

de cette dame, qui ne m’a rien laissé, malgré mon dévouement à ses

intérêts et à sa personne. Avant de revenir, j’ai voulu me guérir

d’une maladie causée par les veilles et par le mal que je me suis

donné. Après avoir mangé mes économies, j’ai dû me résoudre à entrer à

l’hôpital Saint-Louis, d’où je sors guérie.

--Bien, mon enfant, dit madame Graslin émue de cette explication si

simple. Mais dites-moi maintenant pourquoi vous avez abandonné vos

parents brusquement, pourquoi vous avez laissé votre enfant, pourquoi

vous n’avez pas donné de vos nouvelles, ou fait écrire...

Pour toute réponse, Catherine pleura.

--Madame, dit-elle rassurée par un serrement de main de Véronique,

je ne sais si j’ai eu tort, mais il a été au-dessus de mes forces

de rester dans le pays. Je n’ai pas douté de moi, mais des autres,

j’ai eu peur des bavardages, des caquets. Tant que Jacques courait

ici des dangers, je lui étais nécessaire, mais lui parti, je me suis

sentie sans force: être fille avec un enfant, et pas de mari! La plus

mauvaise créature aurait valu mieux que moi. Je ne sais pas ce que

je serais devenue si j’avais entendu dire le moindre mot sur Benjamin

ou sur son père. Je me serais fait périr moi-même, je serais devenue

folle. Mon père ou ma mère, dans un moment de colère, pouvaient me

faire un reproche. Je suis trop vive pour supporter une querelle ou

une injure, moi qui suis douce! J’ai été bien punie puisque je n’ai pu

voir mon enfant, moi qui n’ai pas été un seul jour sans penser à lui!

J’ai voulu être oubliée, et, je l’ai été. Personne n’a pensé à moi. On

m’a crue morte, et cependant j’ai bien des fois voulu tout quitter pour

venir passer un jour ici, voir mon petit.

--Votre petit, tenez, mon enfant, voyez-le!

Catherine aperçut Benjamin et fut prise comme d’un frisson de fièvre.

--Benjamin, dit madame Graslin, viens embrasser ta mère.

--Ma mère? s’écria Benjamin surpris. Il sauta au cou de Catherine, qui

le serra sur elle avec une force sauvage. Mais l’enfant lui échappa et

se sauva en criant: --Je vais _le quérir_.

Madame Graslin, obligée d’asseoir Catherine qui défaillait, aperçut

alors monsieur Bonnet, et ne put s’empêcher de rougir en recevant de

son confesseur un regard perçant qui lisait dans son cœur.

--J’espère, monsieur le curé, lui dit-elle en tremblant, que vous

ferez promptement le mariage de Catherine et de Farrabesche. Ne

reconnaissez-vous pas monsieur Bonnet, mon enfant? il vous dira que

Farrabesche, depuis son retour, s’est conduit en honnête homme, il

a l’estime de tout le pays, et s’il est au monde un endroit où vous

puissiez vivre heureux et considérés, c’est à Montégnac. Vous y ferez,

Dieu aidant, votre fortune, car vous serez mes fermiers. Farrabesche

est redevenu citoyen.

--Tout cela est vrai, mon enfant, dit le curé.

En ce moment, Farrabesche arriva traîné par son fils; il resta pâle

et sans parole en présence de Catherine et de madame Graslin. Il

devinait combien la bienfaisance de l’une avait été active et tout ce

que l’autre avait dû souffrir pour n’être pas venue. Véronique emmena

le curé, qui, de son côté, voulait l’emmener. Dès qu’ils se trouvèrent

assez loin pour n’être pas entendue, monsieur Bonnet regarda fixement

sa pénitente et la vit rougissant, elle baissa les yeux comme une

coupable.

--Vous dégradez le bien, lui dit-il sévèrement,

--Et comment? répondit-elle en relevant la tête.

--Faire le bien, reprit monsieur Bonnet, est une passion aussi

supérieure à l’amour, que l’humanité, madame, est supérieure à la

créature. Or, tout ceci ne s’accomplit pas par la seule force et

avec la naïveté de la vertu. Vous retombez de toute la grandeur de

l’humanité au culte d’une seule créature! Votre bienfaisance envers

Farrabesche et Catherine comporte des souvenirs et des arrière-pensées

qui en ôtent le mérite aux yeux de Dieu. Arrachez vous-même de votre

cœur les restes du javelot qu’y a planté l’esprit du Mal. Ne dépouillez

pas ainsi vos actions de leur valeur. Arriverez-vous donc enfin à cette

sainte ignorance du bien que vous faites, et qui est la grâce suprême

des actions humaines?

Madame Graslin s’était retournée afin d’essuyer ses yeux, dont les

larmes disaient au curé que sa parole attaquait quelque endroit

saignant du cœur où son doigt fouillait une plaie mal fermée.

Farrabesche, Catherine et Benjamin vinrent pour remercier leur

bienfaitrice; mais elle leur fit signe de s’éloigner, et de la laisser

avec monsieur Bonnet.

--Voyez comme je les chagrine, lui dit-elle en les lui montrant

attristés, et le curé, dont l’âme était tendre, leur fit alors signe

de revenir. --Soyez, leur dit-elle, complétement heureux; voici

l’ordonnance qui vous rend tous vos droits de citoyen et vous exempte

des formalités qui vous humiliaient, ajouta-t-elle en tendant à

Farrabesche un papier qu’elle gardait à sa main.

Farrabesche baisa respectueusement la main de Véronique et la regarda

d’un œil à la fois tendre et soumis, calme et dévoué que rien ne devait

altérer, comme celui du chien fidèle pour son maître.

--Si Jacques a souffert, madame, dit Catherine, dont les beaux yeux

souriaient, j’espère pouvoir lui rendre autant de bonheur qu’il a eu de

peine; car, quoi qu’il ait fait, il n’est pas méchant.

Madame Graslin détourna la tête, elle paraissait brisée par l’aspect de

cette famille alors heureuse, et monsieur Bonnet la quitta pour aller à

l’église, où elle se traîna sur le bras de monsieur Grossetête.

Après le déjeuner, tous allèrent assister à l’ouverture des travaux,

que vinrent voir aussi tous les vieux de Montégnac. De la rampe

sur laquelle montait l’avenue du château, monsieur Grossetête et

monsieur Bonnet, entre lesquels était Véronique, surent apercevoir

la disposition des quatre premiers chemins que l’on ouvrit, et qui

servirent de dépôt aux pierres ramassées. Cinq terrassiers rejetaient

les bonnes terres au bord des champs, en déblayant un espace de

dix-huit pieds, la largeur de chaque chemin. De chaque côté, quatre

hommes, occupés à creuser le fossé, en mettaient aussi la bonne terre

sur le champ en forme de berge. Derrière eux, à mesure que cette berge

avançait, deux hommes y pratiquaient des trous et y plantaient des

arbres. Dans chaque pièce, trente indigents valides, vingt femmes

et quarante filles ou enfants, en tout quatre-vingt-dix personnes,

ramassaient les pierres que des ouvriers métraient le long des berges

afin de constater la quantité produite par chaque groupe. Ainsi

tous les travaux marchaient de front et allaient rapidement, avec

des ouvriers choisis et pleins d’ardeur. Grossetête promit à madame

Graslin de lui envoyer des arbres et d’en demander pour elle à ses

amis. Évidemment, les pépinières du château ne suffiraient pas à de

si nombreuses plantations. Vers la fin de la journée, qui devait se

terminer par un grand dîner au château, Farrabesche pria madame Graslin

de lui accorder un moment d’audience.

--Madame, lui dit-il en se présentant avec Catherine, vous avez eu la

bonté de me promettre la ferme du château. En m’accordant une pareille

faveur, votre intention est de me donner une occasion de fortune; mais

Catherine a sur notre avenir des idées que je viens vous soumettre.

Si je fais fortune, il y aura des jaloux, un mot est bientôt dit, je

puis avoir des désagréments, je les craindrais, et d’ailleurs Catherine

serait toujours inquiète; enfin le voisinage du monde ne nous convient

pas. Je viens donc vous demander simplement de nous donner à ferme les

terres situées au débouché du Gabou sur les communaux, avec une petite

partie de bois au revers de la Roche-Vive. Vous aurez là, vers juillet,

beaucoup d’ouvriers, il sera donc alors facile de bâtir une ferme dans

une situation favorable, sur une éminence. Nous y serons heureux. Je

ferai venir Guépin. Mon pauvre libéré travaillera comme un cheval, je

le marierai peut-être. Mon garçon n’est pas un fainéant, personne ne

viendra nous regarder dans le blanc des yeux, nous coloniserons ce coin

de terre, et je mettrai mon ambition à vous y faire une fameuse ferme.

D’ailleurs, j’ai à vous proposer pour fermier de votre grande ferme un

cousin de Catherine qui a de la fortune, et qui sera plus capable que

moi de conduire une machine aussi considérable que cette ferme-là.

S’il plaît à Dieu que votre entreprise réussisse, vous aurez dans

cinq ans d’ici entre cinq à six mille bêtes à cornes ou chevaux sur

la plaine qu’on défriche, et il faudra certes une forte tête pour s’y

reconnaître.

Madame Graslin accorda la demande de Farrabesche en rendant justice au

bon sens qui la lui dictait.

Depuis l’ouverture des travaux de la plaine, la vie de madame Graslin

prit la régularité d’une vie de campagne. Le matin, elle allait

entendre la messe, elle prenait soin de son fils, qu’elle idolâtrait,

et venait voir ses travailleurs. Après son dîner, elle recevait ses

amis de Montégnac dans son petit salon, situé au premier étage du

pavillon de l’horloge. Elle apprit à Roubaud, à Clousier et au curé

le whist, que savait Gérard. Après la partie, vers neuf heures,

chacun rentrait chez soi. Cette vie douce eut pour seuls événements

le succès de chaque partie de la grande entreprise. Au mois de juin,

le torrent du Gabou étant à sec, monsieur Gérard s’installa dans la

maison du garde. Farrabesche avait déjà fait bâtir sa ferme du Gabou.

Cinquante maçons, revenus de Paris, réunirent les deux montagnes par

une muraille de vingt pieds d’épaisseur, fondée à douze pieds de

profondeur sur un massif en béton. La muraille, d’environ soixante

pieds d’élévation, allait en diminuant, elle n’avait plus que dix pieds

à son couronnement. Gérard y adossa, du côté de la vallée, un talus

en béton, de douze pieds à sa base. Du côté des communaux, un talus

semblable recouvert de quelques pieds de terre végétale appuya ce

formidable ouvrage, que les eaux ne pouvaient renverser. L’ingénieur

ménagea, en cas de pluies trop abondantes, un déversoir à une hauteur

convenable. La maçonnerie fut poussée dans chaque montagne jusqu’au

tuf ou jusqu’au granit, afin que l’eau ne trouvât aucune issue par les

côtés. Ce barrage fut terminé vers le milieu du mois d’août. En même

temps, Gérard prépara trois canaux dans les trois principaux vallons,

et aucun de ces ouvrages n’atteignit au chiffre de ses devis. Ainsi

la ferme du château put être achevée. Les travaux d’irrigation dans

la plaine conduits par Fresquin correspondaient au canal tracé par la

nature au bas de la chaîne des montagnes du côté de la plaine, et d’où

partirent les rigoles d’arrosement. Des vannes furent adaptées aux

fossés que l’abondance des cailloux avait permis d’empierrer, afin de

tenir dans la plaine les eaux à des niveaux convenables.

Tous les dimanches après la messe, Véronique, l’ingénieur, le curé,

le médecin, le maire descendaient par le parc et allaient y voir le

mouvement des eaux. L’hiver de 1833 à 1834 fut très-pluvieux. L’eau des

trois sources qui avaient été dirigées vers le torrent et l’eau des

pluies convertirent la vallée du Gabou en trois étangs, étagés avec

prévoyance afin de créer une réserve pour les grandes sécheresses. Aux

endroits où la vallée s’élargissait, Gérard avait profité de quelques

monticules pour en faire des îles qui furent plantées en arbres variés.

Cette vaste opération changea complétement le paysage; mais il fallait

cinq ou six années pour qu’il eût sa vraie physionomie. «--Le pays

était tout nu, disait Farrabesche, et madame vient de l’habiller.»

Depuis ces grands changements, Véronique fut appelée _madame_ dans

toute la contrée. Quand les pluies cessèrent, au mois de juin 1834, on

essaya les irrigations dans la partie de prairies ensemencées, dont

la jeune verdure ainsi nourrie offrit les qualités supérieures des

_marciti_ de l’Italie et des prairies suisses. Le système d’arrosement,

modelé sur celui des fermes de la Lombardie, mouillait également le

terrain, dont la surface était unie comme un tapis. Le nitre des

neiges, en dissolution dans ces eaux, contribua sans doute beaucoup à

la qualité de l’herbe. L’ingénieur espéra trouver dans les produits

quelque analogie avec ceux de la Suisse, pour qui cette substance

est, comme on le sait, une source intarissable de richesses. Les

plantations sur les bords des chemins, suffisamment humectées par

l’eau qu’on laissa dans les fossés, firent de rapides progrès. Aussi,

en 1838, cinq ans après l’entreprise de madame Graslin à Montégnac,

la plaine inculte, jugée infertile par vingt générations, était-elle

verte, productive et entièrement plantée. Gérard y avait bâti cinq

fermes de mille arpents chacune, sans compter le grand établissement du

château. La ferme de Gérard, celle de Grossetête et celle de Fresquin,

qui recevaient le trop-plein des eaux des domaines de madame Graslin,

furent élevées sur le même plan et régies par les mêmes méthodes.

Gérard se construisit un charmant pavillon dans sa propriété. Quand

tout fut terminé, les habitants de Montégnac, sur la proposition du

maire enchanté de donner sa démission, nommèrent Gérard maire de la

commune.

En 1840, le départ du premier troupeau de bœufs envoyés par Montégnac

sur les marchés de Paris, fut l’objet d’une fête champêtre. Les fermes

de la plaine élevaient de gros bétail et des chevaux, car on avait

généralement trouvé, par le nettoyage du terrain, sept pouces de terre

végétale que la dépouille annuelle des arbres, les engrais apportés

par le pacage des bestiaux, et surtout l’eau de neige contenue dans le

bassin du Gabou, devaient enrichir constamment. Cette année, madame

Graslin jugea nécessaire de donner un précepteur à son fils, qui avait

onze ans: elle ne voulait pas s’en séparer, et voulait néanmoins en

faire un homme instruit. Monsieur Bonnet écrivit au séminaire. Madame

Graslin, de son côté, dit quelques mots de son désir et de ses embarras

à monseigneur Dutheil, nommé récemment archevêque. Ce fut une grande

et sérieuse affaire que le choix d’un homme qui devait vivre pendant

au moins neuf ans au château. Gérard s’était déjà offert à montrer les

mathématiques à son ami Francis; mais il était impossible de remplacer

un précepteur, et ce choix à faire épouvantait d’autant plus madame

Graslin, qu’elle sentait chanceler sa santé. Plus les prospérités de

son cher Montégnac croissaient, plus elle redoublait les austérités

secrètes de sa vie. Monseigneur Dutheil, avec qui elle correspondait

toujours, lui trouva l’homme qu’elle souhaitait. Il envoya de son

diocèse un jeune professeur de vingt-cinq ans, nommé Ruffin, un esprit

qui avait pour vocation l’enseignement particulier; ses connaissances

étaient vastes; il avait une âme d’une excessive sensibilité qui

n’excluait pas la sévérité nécessaire à qui veut conduire un enfant;

chez lui, la piété ne nuisait en rien à la science; enfin il était

patient et d’un extérieur agréable. «C’est un vrai cadeau que je vous

fais, ma chère fille, écrivit le prélat; ce jeune homme est digne de

faire l’éducation d’un prince; aussi compté-je que vous saurez lui

assurer un sort, car il sera le père spirituel de votre fils.»

Monsieur Ruffin plut si fort aux fidèles amis de madame Graslin,

que son arrivée ne dérangea rien aux différentes intimités qui se

groupaient autour de cette idole dont les heures et les moments étaient

pris par chacun avec une sorte de jalousie.

L’année 1843 vit la prospérité de Montégnac s’accroître au delà de

toutes les espérances. La ferme du Gabou rivalisait avec les fermes

de la plaine, et celle du château donnait l’exemple de toutes les

améliorations. Les cinq autres fermes, dont le loyer progressif

devait atteindre la somme de trente mille francs pour chacune à

la douzième année du bail, donnaient alors en tout soixante mille

francs de revenu. Les fermiers qui commençaient à recueillir le fruit

de leurs sacrifices et de ceux de madame Graslin, pouvaient alors

amender les prairies de la plaine, où venaient des herbes de première

qualité qui ne craignaient jamais la sécheresse. La ferme du Gabou

paya joyeusement un premier fermage de quatre mille francs. Pendant

cette année, un homme de Montégnac établit une diligence allant du

chef-lieu d’arrondissement à Limoges, et qui partait tous les jours

et de Limoges, et du chef-lieu. Le neveu de monsieur Clousier vendit

son greffe et obtint la création d’une étude de notaire en sa faveur.

L’administration nomma Fresquin percepteur du canton. Le nouveau

notaire se bâtit une jolie maison dans le Haut-Montégnac, planta des

mûriers dans les terrains qui en dépendaient, et fut l’adjoint de

Gérard. L’ingénieur, enhardi par tant de succès, conçut un projet de

nature à rendre colossale la fortune de madame Graslin, qui rentra

cette année dans la possession des rentes engagées pour solder son

emprunt. Il voulait canaliser la petite rivière, en y jetant les eaux

surabondantes du Gabou. Ce canal, qui devait aller gagner la Vienne,

permettrait d’exploiter les vingt mille arpents de l’immense forêt

de Montégnac, admirablement entretenue par Colorat, et qui, faute

de moyens de transport, ne donnait aucun revenu. On pouvait couper

mille arpents par année en aménageant à vingt ans, et diriger ainsi

sur Limoges de précieux bois de construction. Tel était le projet de

Graslin, qui jadis avait peu écouté les plans du curé relativement à

la plaine, et s’était beaucoup plus préoccupé de la canalisation de la

petite rivière.

CHAPITRE V.

VÉRONIQUE AU TOMBEAU.

Au commencement de l’année suivante, malgré la contenance de madame

Graslin, ses amis aperçurent en elle les symptômes avant-coureurs d’une

mort prochaine. A toutes les observations de Roubaud, aux questions

les plus ingénieuses des plus clairvoyants, Véronique faisait la même

réponse: «Elle se portait à merveille.» Mais au printemps, elle alla

visiter ses forêts, ses fermes, ses belles prairies en manifestant une

joie enfantine qui dénotait en elle de tristes prévisions.

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 68 / 72 段