curé. Je ne comprends pas qu’on devienne prêtre par des raisons
autres que les indéfinissables puissances de la Vocation. Je sais
que plusieurs hommes se sont faits les ouvriers de la vigne du
Seigneur après avoir usé leur cœur au service des passions: les
uns ont aimé sans espoir, les autres ont été trahis; ceux-ci ont
perdu la fleur de leur vie en ensevelissant soit une épouse chérie,
soit une maîtresse adorée; ceux-là sont dégoûtés de la vie sociale
à une époque où l’incertain plane sur toutes choses, même sur les
sentiments, où le doute se joue des plus douces certitudes en les
appelant des croyances. Plusieurs abandonnent la politique à une
époque où le pouvoir semble être une expiation quand le gouverné
regarde l’obéissance comme une fatalité. Beaucoup quittent une société
sans drapeaux, où les contraires s’unissent pour détrôner le bien. Je
ne suppose pas qu’on se donne à Dieu par une pensée cupide. Quelques
hommes peuvent voir dans la prêtrise un moyen de régénérer notre
patrie; mais selon mes faibles lumières, le prêtre patriote est un
non-sens. Le prêtre ne doit appartenir qu’à Dieu. Je n’ai pas voulu
offrir à notre Père, qui cependant accepte tout, les débris de mon cœur
et les restes de ma volonté, je me suis donné tout entier. Dans une
des touchantes Théories des religions païennes, la victime destinée
aux faux dieux allait au temple couronnée de fleurs. Cette coutume
m’a toujours attendri. Un sacrifice n’est rien sans la grâce. Ma vie
est donc simple et sans le plus petit roman. Cependant si vous voulez
une confession entière, je vous dirai tout. Ma famille est au-dessus
de l’aisance, elle est presque riche. Mon père, seul artisan de sa
fortune, est un homme dur, inflexible; il traite d’ailleurs sa femme et
ses enfants comme il se traite lui-même. Je n’ai jamais surpris sur ses
lèvres le moindre sourire. Sa main de fer, son visage de bronze, son
activité sombre et brusque à la fois, nous comprimaient tous, femme,
enfants, commis et domestiques, sous un despotisme sauvage. J’aurais
pu, je parle pour moi seul, m’accommoder de cette vie si ce pouvoir
eût produit une compression égale; mais quinteux et vacillant, il
offrait des alternatives intolérables. Nous ignorions toujours si nous
faisions bien ou si nous étions en faute, et l’horrible attente qui en
résultait est insupportable dans la vie domestique. On aime mieux alors
être dans la rue que chez soi. Si j’eusse été seul au logis, j’aurais
encore tout souffert de mon père sans murmurer; mais mon cœur était
déchiré par les douleurs acérées qui ne laissaient pas de relâche à une
mère ardemment aimée dont les pleurs surpris me causaient des rages
pendant lesquelles je n’avais plus ma raison. Le temps de mon séjour au
collége, où les enfants sont en proie à tant de misères et de travaux,
fut pour moi comme un âge d’or. Je craignais les jours de congé. Ma
mère était elle-même heureuse de me venir voir. Quand j’eus fini mes
humanités, quand je dus rentrer sous le toit paternel et devenir commis
de mon père, il me fut impossible d’y rester plus de quelques mois:
ma raison, égarée par la force de l’adolescence, pouvait succomber.
Par une triste soirée d’automne, en me promenant seul avec ma mère le
long du boulevard Bourdon, alors un des plus tristes lieux de Paris,
je déchargeai mon cœur dans le sien, et lui dis que je ne voyais de
vie possible pour moi que dans l’Église. Mes goûts, mes idées, mes
amours même devaient être contrariés tant que vivrait mon père. Sous la
soutane du prêtre, il serait forcé de me respecter, je pourrais ainsi
devenir le protecteur de ma famille en certaines occasions. Ma mère
pleura beaucoup. En ce moment mon frère aîné, devenu depuis général et
mort à Leipsick, s’engageait comme simple soldat, poussé hors du logis
par les raisons qui décidaient ma vocation. J’indiquai à ma mère, comme
moyen de salut pour elle, de choisir un gendre plein de caractère,
de marier ma sœur dès qu’elle serait en âge d’être établie, et de
s’appuyer sur cette nouvelle famille. Sous le prétexte d’échapper à
la conscription sans rien coûter à mon père, et en déclarant aussi ma
vocation, j’entrai donc en 1807, à l’âge de dix-neuf ans, au séminaire
de Saint-Sulpice. Dans ces vieux bâtiments célèbres, je trouvai la paix
et le bonheur, que troublèrent seulement les souffrances présumées de
ma sœur et de ma mère; leurs douleurs domestiques s’accroissaient sans
doute, car lorsqu’elles me voyaient, elles me confirmaient dans ma
résolution. Initié peut-être par mes peines aux secrets de la Charité,
comme l’a définie le grand saint Paul dans son adorable épître, je
voulus panser les plaies du pauvre dans un coin de terre ignoré, puis
prouver par mon exemple, si Dieu daignait bénir mes efforts, que la
religion catholique, prise dans ses œuvres humaines, est la seule
vraie, la seule bonne et belle puissance civilisatrice. Pendant les
derniers jours de mon diaconat, la grâce m’a sans doute éclairé. J’ai
pleinement pardonné à mon père, en qui j’ai vu l’instrument de ma
destinée. Malgré une longue et tendre lettre où j’expliquais ces choses
en y montrant le doigt de Dieu imprimé partout, ma mère pleura bien
des larmes en voyant tomber mes cheveux sous les ciseaux de l’Église;
elle savait, elle, à combien de plaisirs je renonçais, sans connaître à
quelles gloires secrètes j’aspirais. Les femmes sont si tendres! Quand
j’appartins à Dieu, je ressentis un calme sans bornes, je ne me sentais
ni besoins, ni vanités, ni soucis des biens qui inquiètent tant les
hommes. Je pensais que la Providence devait prendre soin de moi comme
d’une chose à elle. J’entrais dans un monde d’où la crainte est bannie,
où l’avenir est certain, et où toute chose est œuvre divine, même le
silence. Cette quiétude est un des bienfaits de la grâce. Ma mère ne
concevait pas qu’on pût épouser une église; néanmoins, en me voyant
le front serein, l’air heureux, elle fut heureuse. Après avoir été
ordonné, je vins voir en Limousin un de mes parents paternels qui, par
hasard, me parla de l’état dans lequel était le canton de Montégnac.
Une pensée jaillie avec l’éclat de la lumière me dit intérieurement:
Voilà ta vigne! Et j’y suis venu. Ainsi, monsieur, mon histoire est,
vous le voyez, bien simple et sans intérêt.
En ce moment, aux feux du soleil couchant, Limoges apparut. A cet
aspect, les deux femmes ne purent retenir leurs larmes.
Le jeune homme que ces deux tendresses différentes allaient chercher,
et qui excitait tant d’ingénues curiosités, tant de sympathies
hypocrites et de vives sollicitudes, gisait sur un grabat de la prison,
dans la chambre destinée aux condamnés à mort. Un espion veillait à
la porte pour saisir les paroles qui pouvaient lui échapper, soit
dans le sommeil, soit dans ses accès de fureur, tant la Justice
tenait à épuiser tous les moyens humains pour arriver à connaître le
complice de Jean-François Tascheron et retrouver les sommes volées.
Les des Vanneaulx avaient intéressé la Police, et la Police épiait ce
silence absolu. Quand l’homme commis à la garde morale du prisonnier
le regardait par une meurtrière faite exprès, il le trouvait toujours
dans la même attitude, enseveli dans sa camisole, la tête attachée par
un bandage en cuir, depuis qu’il avait essayé de déchirer l’étoffe
et les ligatures avec ses dents. Jean-François regardait le plancher
d’un œil fixe et désespéré, ardent et comme rougi par l’affluence
d’une vie que de terribles pensées soulevaient. Il offrait une vivante
sculpture du Prométhée antique, la pensée de quelque bonheur perdu lui
dévorait le cœur; aussi quand le second avocat-général était venu le
voir, ce magistrat n’avait-il pu s’empêcher de témoigner la surprise
qu’indiquait un caractère si continu. A la vue de tout être vivant qui
s’introduisait dans sa prison, Jean-François entrait dans une rage
qui dépassait alors les bornes connues par les médecins en ces sortes
d’affections. Dès qu’il entendait la clef tourner dans la serrure ou
tirer les verrous de la porte garnie en fer, une légère écume lui
blanchissait les lèvres. Jean-François, alors âgé de vingt-cinq ans,
était petit, mais bien fait. Ses cheveux crépus et durs, plantés assez
bas, annonçaient une grande énergie. Ses yeux, d’un jaune clair et
lumineux, se trouvaient trop rapprochés vers la naissance du nez,
défaut qui lui donnait une ressemblance avec les oiseaux de proie. Il
avait le visage rond et d’un coloris brun qui distingue les habitants
du centre de la France. Un trait de sa physionomie confirmait une
assertion de Lavater sur les gens destinés au meurtre, il avait les
dents de devant croisées. Néanmoins sa figure présentait les caractères
de la probité, d’une douce naïveté de mœurs; aussi n’avait-il point
semblé extraordinaire qu’une femme eût pu l’aimer avec passion. Sa
bouche fraîche, ornée de dents d’une blancheur éclatante, était
gracieuse. Le rouge des lèvres se faisait remarquer par cette teinte de
minium qui annonce une férocité contenue, et qui trouve chez beaucoup
d’êtres un champ libre dans les ardeurs du plaisir. Son maintien
n’accusait aucune des mauvaises habitudes des ouvriers. Aux yeux des
femmes qui suivirent les débats, il parut évident qu’une femme avait
assoupli ces fibres accoutumées au travail, ennobli la contenance de
cet homme des champs, et donné de la grâce à sa personne. Les femmes
reconnaissent les traces de l’amour chez un homme, aussi bien que les
hommes voient chez une femme si, selon un mot de la conversation,
l’amour a passé par là.
Dans la soirée, Jean-François entendit le mouvement des verrous et le
bruit de la serrure; il tourna violemment la tête et lança le terrible
grognement sourd par lequel commençait sa rage; mais il trembla
violemment quand, dans le jour adouci du crépuscule, les têtes aimées
de sa sœur et de sa mère se dessinèrent, et derrière elles le visage du
curé de Montégnac.
--Les barbares! voilà ce qu’ils me réservaient, dit-il en fermant les
yeux.
Denise, en fille qui venait de vivre en prison, s’y défiait de tout,
l’espion s’était sans doute caché pour revenir; elle se précipita
sur son frère, pencha son visage en larmes sur le sien, et lui dit à
l’oreille: --On nous écoutera peut-être.
--Autrement on ne vous aurait pas envoyées, répondit-il à haute voix.
J’ai depuis longtemps demandé comme une grâce de ne voir personne de ma
famille.
--Comme ils me l’ont arrangé, dit la mère au curé. Mon pauvre enfant,
mon pauvre enfant! Elle tomba sur le pied du grabat, en cachant sa tête
dans la soutane du prêtre, qui se tint debout auprès d’elle. --Je ne
saurais le voir ainsi lié, garrotté, mis dans ce sac...
--Si Jean, dit le curé, veut me promettre d’être sage, de ne point
attenter à sa vie, et de se bien conduire pendant que nous serons avec
lui, j’obtiendrai qu’il soit délié; mais la moindre infraction à sa
promesse retomberait sur moi.
--J’ai tant besoin de me mouvoir à ma fantaisie, cher monsieur Bonnet,
dit le condamné dont les yeux se mouillèrent de larmes, que je vous
donne ma parole de vous satisfaire.
Le curé sortit, le geôlier entra, la camisole fut ôtée.
--Vous ne me tuerez pas ce soir, lui dit le porte-clefs.
Jean ne répondit rien.
--Pauvre frère! dit Denise en apportant un panier que l’on avait
soigneusement visité, voici quelques-unes des choses que tu aimes, car
on te nourrit sans doute pour l’amour de Dieu!
Elle montra des fruits cueillis aussitôt qu’elle sut pouvoir entrer
dans la prison, une galette que sa mère avait aussitôt soustraite.
Cette attention, qui lui rappelait son jeune temps, puis la voix et
les gestes de sa sœur, la présence de sa mère, celle du curé, tout
détermina chez Jean une réaction: il fondit en larmes.
--Ah! Denise, dit-il, je n’ai pas fait un seul repas depuis six mois.
J’ai mangé poussé par la faim, voilà tout!
La mère et la fille sortirent, allèrent et vinrent. Animées par cet
esprit qui porte les ménagères à procurer aux hommes leur bien-être,
elles finirent par servir à souper à leur pauvre enfant. Elles furent
aidées: il y avait ordre de les seconder en tout ce qui serait
compatible avec la sûreté du condamné. Les des Vanneaulx avaient eu
le triste courage de contribuer au bien-être de celui de qui ils
attendaient encore leur héritage. Jean eut donc ainsi un dernier reflet
des joies de la famille, joies attristées par la teinte sévère que leur
donnait la circonstance.
--Mon pourvoi est rejeté? dit-il à monsieur Bonnet.
--Oui, mon enfant. Il ne te reste plus qu’à faire une fin digne d’un
chrétien. Cette vie n’est rien en comparaison de celle qui t’attend; il
faut songer à ton bonheur éternel. Tu peux t’acquitter avec les hommes
en leur laissant ta vie, mais Dieu ne se contente pas de si peu de
chose.
--Laisser ma vie?... Ah! vous ne savez pas tout ce qu’il me faut
quitter.
Denise regarda son frère comme pour lui dire que, jusque dans les
choses religieuses, il fallait de la prudence.
--Ne parlons point de cela, reprit-il en mangeant des fruits avec une
avidité qui dénotait un feu intérieur d’une grande intensité. Quand
dois-je?...
--Non, rien de ceci encore devant moi, dit la mère.
--Mais je serais plus tranquille, dit-il tout bas au curé.
--Toujours son même caractère, s’écria monsieur Bonnet, qui se pencha
vers lui pour lui dire à l’oreille: --Si vous vous réconciliez cette
nuit avec Dieu, et si votre repentir me permet de vous absoudre,
ce sera demain. --Nous avons obtenu déjà beaucoup en vous calmant,
répéta-t-il à haute voix.
En entendant ces derniers mots, les lèvres de Jean pâlirent, ses yeux
se tournèrent par une violente contraction, et il passa sur sa face un
frisson d’orage.
--Comment suis-je calme? se demanda-t-il. Heureusement il rencontra les
yeux pleins de larmes de sa Denise, et il reprit de l’empire sur lui.
--Eh! bien, il n’y a que vous que je puisse entendre, dit-il au curé.
Ils ont bien su par où l’on pouvait me prendre. Et il se jeta la tête
sur le sein de sa mère.
--Écoute-le, mon fils, dit la mère en pleurant, il risque sa vie, ce
cher monsieur Bonnet, en s’engageant à te conduire... Elle hésita et
dit: A la vie éternelle. Puis elle baisa la tête de Jean et la garda
sur son cœur pendant quelques instants.
--Il m’accompagnera? demanda Jean en regardant le curé qui prit sur lui
d’incliner la tête. --Eh! bien, je l’écouterai, je ferai tout ce qu’il
voudra.
--Tu me le promets, dit Denise, car ton âme à sauver, voilà ce que nous
voyons tous. Et puis, veux-tu qu’on dise dans tout Limoges et dans le
pays, qu’un Tascheron n’a pas su faire une belle mort? Enfin, pense
donc que tout ce que tu perds ici, tu peux le retrouver dans le ciel,
où se revoient les âmes pardonnées.
Cet effort surhumain dessécha le gosier de cette héroïque fille. Elle
fit comme sa mère, elle se tut, mais elle avait triomphé. Le criminel,
jusqu’alors furieux de se voir arracher son bonheur par la Justice,
tressaillit à la sublime idée catholique si naïvement exprimée par
sa sœur. Toutes les femmes, même une jeune paysanne comme Denise,
savent trouver ces délicatesses; n’aiment-elles pas toutes à éterniser
l’amour? Denise avait touché deux cordes bien sensibles. L’Orgueil
réveillé appela les autres vertus, glacées par tant de misère et
frappées par le désespoir. Jean prit la main de sa sœur, il la baisa
et la mit sur son cœur d’une manière profondément significative; il
l’appuya tout à la fois doucement et avec force.
--Allons, dit-il, il faut renoncer à tout: voilà le dernier battement
et la dernière pensée, recueille-les, Denise! Et il lui jeta un de ces
regards par lesquels, dans les grandes circonstances l’homme essaie
d’imprimer son âme dans une autre âme.
Cette parole, cette pensée, étaient tout un testament. Tous ces legs
inexprimés qui devaient être aussi fidèlement transmis que fidèlement
demandés, la mère, la sœur, Jean et le prêtre les comprirent si bien,
que tous se cachèrent les uns des autres pour ne pas se montrer leurs
larmes et pour se garder le secret sur leurs idées. Ce peu de mots
était l’agonie d’une passion, l’adieu d’une âme paternelle aux plus
belles choses terrestres, en pressentant une renonciation catholique.
Aussi le curé, vaincu par la majesté de toutes les grandes choses
humaines, mêmes criminelles, jugea-t-il de cette passion inconnue
par l’étendue de la faute: il leva les yeux comme pour invoquer la
grâce de Dieu. Là, se révélaient les touchantes consolations et les
tendresses infinies de la Religion catholique, si humaine, si douce
par la main qui descend jusqu’à l’homme pour lui expliquer la loi des
mondes supérieurs, si terrible et divine par la main qu’elle lui tend
pour le conduire au ciel. Mais Denise venait d’indiquer mystérieusement
au curé l’endroit par où le rocher céderait, la cassure par où se
précipiteraient les eaux du repentir. Tout à coup ramené par les
souvenirs qu’il évoquait ainsi, Jean jeta le cri glacial de l’hyène
surprise par des chasseurs.
--Non, non, s’écria-t-il en tombant à genoux, je veux vivre. Ma mère,
prenez ma place, donnez-moi vos habits, je saurai m’évader. Grâce,
grâce! allez voir le roi, dites-lui...
Il s’arrêta, laissa passer un rugissement horrible, et s’accrocha
violemment à la soutane du curé.
--Partez, dit à voix basse monsieur Bonnet aux deux femmes accablées.
Jean entendit cette parole, il releva la tête, regarda sa mère, sa
sœur, et leur baisa les pieds.
--Disons-nous adieu, ne revenez plus; laissez-moi seul avec monsieur
Bonnet, ne vous inquiétez plus de moi, leur dit-il en serrant sa mère
et sa sœur par une étreinte où il semblait vouloir mettre toute sa vie.
--Comment ne meurt-on pas de cela? dit Denise à sa mère en atteignant
au guichet.
Il était environ huit heures du soir quand cette séparation eut lieu. A
la porte de la prison, les deux femmes trouvèrent l’abbé de Rastignac,
qui leur demanda des nouvelles du prisonnier.
--Il se réconciliera sans doute avec Dieu, dit Denise. Si le repentir
n’est pas encore venu, il est bien proche.
L’Évêque apprit alors quelques instants après que le clergé
triompherait en cette occasion, et que le condamné marcherait au
supplice dans les sentiments religieux les plus édifiants. L’Évêque,
auprès de qui se trouvait le Procureur-général, manifesta le désir de
voir le curé. Monsieur Bonnet ne vint pas à l’Évêché avant minuit.
L’abbé Gabriel, qui faisait souvent le voyage de l’évêché à la geôle,
jugea nécessaire de prendre le curé dans la voiture de l’Évêque; car
le pauvre prêtre était dans un état d’abattement qui ne lui permettait
pas de se servir de ses jambes. La perspective de sa rude journée le
lendemain et les combats secrets dont il avait été témoin, le spectacle
du complet repentir qui avait enfin foudroyé son ouaille longtemps
rebelle quand le grand calcul de l’éternité lui fut démontré, tout
s’était réuni pour briser monsieur Bonnet, dont la nature nerveuse,
électrique se mettait facilement à l’unisson des malheurs d’autrui.
Les âmes qui ressemblent à cette belle âme épousent si vivement les
impressions, les misères, les passions, les souffrances de ceux
auxquels elles s’intéressent, qu’elles les ressentent en effet, mais
d’une manière horrible, en ce qu’elles peuvent en mesurer l’étendue qui
échappe aux gens aveuglés par l’intérêt du cœur ou par le paroxysme
des douleurs. Sous ce rapport, un prêtre comme monsieur Bonnet est un
artiste qui sent, au lieu d’être un artiste qui juge. Quand le curé
se trouva dans le salon de l’Évêque, entre les deux Grands-vicaires,
l’abbé de Rastignac, monsieur de Grandville et le Procureur-général, il
crut entrevoir qu’on attendait quelque nouvelle chose de lui.
--Monsieur le curé, dit l’Évêque, avez-vous obtenu quelques aveux que
vous puissiez confier à la Justice pour l’éclairer, sans manquer à vos
devoirs?
--Monseigneur, pour donner l’absolution à ce pauvre enfant égaré,
je n’ai pas seulement attendu que son repentir fût aussi sincère et
aussi entier que l’Église puisse le désirer, j’ai encore exigé que la
restitution de l’argent eût lieu.
--Cette restitution, dit le Procureur-général, m’amenait chez
monseigneur; elle se fera de manière à donner des lumières sur les
parties obscures de ce procès. Il y a certainement des complices.
--Les intérêts de la justice humaine, reprit le curé, ne sont pas
ceux qui me font agir. J’ignore où, comment se fera la restitution,
mais elle aura lieu. En m’appelant auprès d’un de mes paroissiens,
monseigneur m’a replacé dans les conditions absolues qui donnent
aux curés, dans l’étendue de leur paroisse, les droits qu’exerce
monseigneur dans son diocèse, sauf le cas de discipline et d’obéissance
ecclésiastiques.
--Bien, dit l’Évêque. Mais il s’agit d’obtenir du condamné des aveux
volontaires en face de la justice.
--Ma mission est d’acquérir une âme à Dieu, répondit monsieur Bonnet.
Monsieur de Grancour haussa légèrement les épaules, mais l’abbé Dutheil
hocha la tête en signe d’approbation.
--Tascheron veut sans doute sauver quelqu’un que la restitution ferait
connaître, dit le Procureur-général.
--Monsieur, répliqua le curé, je ne sais absolument rien qui puisse
soit démentir soit autoriser votre soupçon. Le secret de la confession
est d’ailleurs inviolable.
--La restitution aura donc lieu? demanda l’homme de la Justice.
--Oui, monsieur, répondit l’homme de Dieu.
--Cela me suffit, dit le Procureur-général qui se fia sur l’habileté
de la Police pour saisir des renseignements, comme si les passions et
l’intérêt personnel n’étaient pas plus habiles que toutes les polices.
Le surlendemain, jour du marché, Jean-François Tascheron fut conduit
au supplice, comme le désiraient les âmes pieuses et politiques de la
ville. Exemplaire de modestie et de piété, il baisait avec ardeur un
crucifix que lui tendait monsieur Bonnet d’une main défaillante. On
examina beaucoup le malheureux dont les regards furent espionnés par
tous les yeux: les arrêterait-il sur quelqu’un dans la foule ou sur une
maison? Sa discrétion fut complète, inviolable. Il mourut en chrétien,
repentant et absous.
Le pauvre curé de Montégnac fut emporté sans connaissance au pied de
l’échafaud, quoiqu’il n’eût pas aperçu la fatale machine.
Pendant la nuit, le lendemain, à trois lieues de Limoges, en pleine
route, et dans un endroit désert, Denise, quoique épuisée de fatigue
et de douleur, supplia son père de la laisser revenir à Limoges avec
Louis-Marie Tascheron, l’un de ses frères.
--Que veux-tu faire encore dans cette ville? répondit brusquement le
père en plissant son front et contractant ses sourcils.
--Mon père, lui dit-elle à l’oreille, non-seulement nous devons payer
l’avocat qui l’a défendu, mais encore il faut restituer l’argent qu’il
a caché.
--C’est juste, dit l’homme probe en mettant la main dans un sac de cuir
qu’il portait sur lui.
--Non, non, fit Denise, il n’est plus votre fils. Ce n’est pas à ceux
qui l’ont maudit, mais à ceux qui l’ont béni de récompenser l’avocat.
--Nous vous attendrons au Havre, dit le père.
Denise et son frère rentrèrent en ville avant le jour, sans être vus.
Quand, plus tard, la Police apprit leur retour, elle ne put jamais
savoir où ils s’étaient cachés. Denise et son frère montèrent vers
les quatre heures à la haute ville en se coulant le long des murs. La
pauvre fille n’osait lever les yeux, de peur de rencontrer des regards
qui eussent vu tomber la tête de son frère. Après être allés chercher
le curé Bonnet, qui, malgré sa faiblesse, consentit à servir de père
et de tuteur à Denise en cette circonstance, ils se rendirent chez
l’avocat, qui demeurait rue de la Comédie.
--Bonjour, mes pauvres enfants, dit l’avocat en saluant monsieur
Bonnet, à quoi puis-je vous être utile? Vous voulez peut-être me
charger de réclamer le corps de votre frère.
--Non, monsieur, dit Denise en pleurant à cette idée qui ne lui était
pas venue, je viens pour nous acquitter envers vous, autant que
l’argent peut acquitter une dette éternelle.
--Asseyez-vous donc, dit l’avocat en remarquant alors que Denise et le
curé restaient debout.
Denise se retourna pour prendre dans son corset deux billets de cinq
cents francs, attachés avec une épingle à sa chemise, et s’assit en les
présentant au défenseur de son frère. Le curé jetait sur l’avocat un
regard étincelant qui se mouilla bientôt.
--Gardez, dit l’avocat, gardez cet argent pour vous, ma pauvre fille,
les riches ne paient pas si généreusement une cause perdue.
--Monsieur, dit Denise, il m’est impossible de vous obéir.
--L’argent ne vient donc pas de vous? demanda vivement l’avocat.
--Pardonnez-moi, répondit-elle en regardant monsieur Bonnet pour savoir
si Dieu ne s’offensait pas de ce mensonge.
Le curé tenait ses yeux baissés.
--Eh! bien, dit l’avocat en gardant un billet de cinq cents francs
et tendant l’autre au curé, je partage avec les pauvres. Maintenant,
Denise, échangez ceci, qui certes est bien à moi, dit-il en lui
présentant l’autre billet, contre votre cordon de velours et votre
croix d’or. Je suspendrai la croix à ma cheminée en souvenir du plus
pur et du meilleur cœur de jeune fille que j’observerai sans doute dans
ma vie d’avocat.
--Je vous la donnerai sans vous la vendre, s’écria Denise en ôtant sa
jeannette et la lui offrant.
--Eh! bien, dit le curé, monsieur, j’accepte les cinq cents francs
pour servir à l’exhumation et au transport de ce pauvre enfant dans le
cimetière de Montégnac, Dieu sans doute lui a pardonné, Jean pourra
se lever avec tout mon troupeau au grand jour où les justes et les
repentis seront appelés à la droite du Père.
--D’accord, dit l’avocat. Il prit la main de Denise, et l’attira vers
lui pour la baiser au front; mais ce mouvement avait un autre but.
--Mon enfant, lui dit-il, personne n’a de billets de cinq cents francs
à Montégnac; ils sont assez rares à Limoges où personne ne les reçoit
sans escompte; cet argent vous a donc été donné, vous ne me direz pas
par qui, je ne vous le demande pas; mais écoutez-moi: s’il vous reste
quelque chose à faire dans cette ville relativement à votre pauvre
frère, prenez garde! monsieur Bonnet, vous et votre frère, vous serez
surveillés par des espions. Votre famille est partie, on le sait. Quand
on vous verra ici, vous serez entourés sans que vous puissiez vous en
douter.
--Hélas! dit-elle, je n’ai plus rien à faire ici.
--Elle est prudente, se dit l’avocat en la reconduisant. Elle est
avertie, ainsi qu’elle s’en tire.
Dans les derniers jours du mois de septembre qui furent aussi chauds
que des jours d’été, l’Évêque avait donné à dîner aux autorités de
la ville. Parmi les invités se trouvaient le Procureur du roi et le
premier Avocat-général. Quelques discussions animèrent la soirée et la
prolongèrent jusqu’à une heure indue. On joua au whist et au trictrac,
le jeu qu’affectionnent les évêques. Vers onze heures du soir, le
Procureur du roi se trouvait sur les terrasses supérieures. Du coin
où il était, il aperçut une lumière dans cette île qui, par un certain
soir, avait attiré l’attention de l’abbé Gabriel et de l’Évêque, l’île
de Véronique enfin; cette lueur lui rappela les mystères inexpliqués du
crime commis par Tascheron. Puis, ne trouvant aucune raison pour qu’on
fît du feu sur la Vienne à cette heure, l’idée secrète qui avait frappé
l’Évêque et son secrétaire le frappa d’une lueur aussi subite que
l’était celle de l’immense foyer qui brillait dans le lointain. --Nous
avons tous été de grands sots, s’écria-t-il, mais nous tenons les
complices. Il remonta dans le salon, chercha monsieur de Grandville,
lui dit quelques mots à l’oreille, puis tous deux disparurent; mais
l’abbé de Rastignac les suivit par politesse, il épia leur sortie, les
vit se dirigeant vers la terrasse, et il remarqua le feu au bord de
l’île. --Elle est perdue, pensa-t-il.
Les envoyés de la Justice arrivèrent trop tard. Denise et Louis-Marie,
à qui Jean avait appris à plonger, étaient bien au bord de la Vienne,
à un endroit indiqué par Jean; mais Louis-Marie Tascheron avait déjà
plongé quatre fois, et chaque fois il avait ramené vingt mille francs
en or. La première somme était contenue dans un foulard noué par les
quatre bouts. Ce mouchoir, aussitôt tordu pour en exprimer l’eau,
avait été jeté dans un grand feu de bois mort allumé d’avance. Denise
ne quitta le feu qu’après avoir vu l’enveloppe entièrement consumée.
La seconde enveloppe était un châle, et la troisième un mouchoir de
batiste. Au moment où elle jetait au feu la quatrième enveloppe, les
gendarmes, accompagnés d’un commissaire de police, saisirent cette
pièce importante que Denise laissa prendre sans manifester la moindre
émotion. C’était un mouchoir sur lequel, malgré son séjour dans l’eau,
il y avait quelques traces de sang. Questionnée aussitôt sur ce qu’elle
venait de faire, Denise dit avoir retiré de l’eau l’or du vol d’après
les indications de son frère; le commissaire lui demanda pourquoi elle
brûlait les enveloppes, elle répondit qu’elle accomplissait une des
conditions imposées par son frère. Quand on demanda de quelle nature
étaient ces enveloppes, elle répondit hardiment et sans aucun mensonge:
--Un foulard, un mouchoir de batiste et un châle.
Le mouchoir qui venait d’être saisi appartenait à son frère.