«Les Mameluks, sachant que nous étions tous dans les ambulances,

veulent nous barrer le chemin; mais, avec Napoléon, c’te farce-là ne

pouvait pas prendre. Donc, il dit à ses damnés, à ceux qui avaient le

cuir plus dur que les autres: «Allez me nettoyer la route.» Junot,

qu’était un sabreur au premier numéro, et son ami véritable, ne prend

que mille hommes, et vous a décousu tout de même l’armée d’un pacha qui

avait la prétention de se mettre en travers. Pour lors, nous revenons

au Caire, notre quartier général. Autre histoire. Napoléon absent la

France s’était laissé détruire le tempérament par les gens de Paris

qui gardaient la solde des troupes, leur masse de linge, leurs habits,

les laissaient crever de faim, et voulaient qu’elles fissent la loi à

l’univers, sans s’en inquiéter autrement. C’était des imbéciles qui

s’amusaient à bavarder au lieu de mettre la main à la pâte. Et donc,

nos armées étaient battues, les frontières de la France entamées:

L’HOMME n’était plus là. Voyez-vous, je dis _l’homme_, parce qu’on l’a

nommé comme ça, mais c’était une bêtise, puisqu’il avait une étoile et

toutes ses particularités: c’était nous autres qui étions les hommes!

Il apprend l’histoire de France après sa fameuse bataille d’Aboukir,

où, sans perdre plus de trois cents hommes, et, avec une seule

division, il a vaincu la grande armée des Turcs forte de vingt-cinq

mille hommes, et il en a bousculé dans la mer plus d’une grande moitié,

rrah! Ce fut son dernier coup de tonnerre en Égypte. Il se dit, voyant

tout perdu là-bas: «Je suis le sauveur de la France, je le sais,

faut que j’y aille.» Mais comprenez bien que l’armée n’a pas su son

départ, sans quoi on l’aurait gardé de force, pour le faire empereur

d’Orient. Aussi nous voilà tous tristes, quand nous sommes sans lui,

parce qu’il était notre joie. Lui, laisse son commandement à Kléber,

un grand mâtin qu’a descendu la garde, assassiné par un Égyptien qu’on

a fait mourir en lui mettant une baïonnette dans le derrière, qui est

la manière de guillotiner dans ce pays-là; mais ça fait tant souffrir,

qu’un soldat a eu pitié de ce criminel, il lui a tendu sa gourde; et

aussitôt que l’Égyptien a eu bu de l’eau, il a tortillé de l’œil avec

un plaisir infini. Mais nous ne nous amusons pas à cette bagatelle.

Napoléon met le pied sur une coquille de noix, un petit navire de

rien du tout qui s’appelait _la Fortune_, et, en un clin d’œil, à la

barbe de l’Angleterre qui le bloquait avec des vaisseaux de ligne,

frégates et tout ce qui faisait voile, il débarque en France, car il

a toujours eu le don de passer les mers en une enjambée. Était-ce

naturel! Bah! aussitôt qu’il est à Fréjus, autant dire qu’il a les

pieds dans Paris. Là, tout le monde l’adore; mais lui, convoque le

Gouvernement. «Qu’avez-vous fait de mes enfants les soldats? qui dit

aux avocats; vous êtes un tas de galapiats qui vous fichez du monde,

et faites vos choux gras de la France. Ça n’est pas juste, et je

parle pour tout le monde qu’est pas content!» Pour lors, ils veulent

babiller et le tuer; mais minute! Il les enferme dans leur caserne à

paroles, les fait sauter par les fenêtres, et vous les enrégimente à

sa suite, où ils deviennent muets comme des poissons, souples comme

des blagues à tabac. De ce coup passe consul; et, comme ce n’était pas

lui qui pouvait douter de l’Être Suprême, il remplit alors sa promesse

envers le bon Dieu, qui lui tenait sérieusement parole; lui rend ses

églises, rétablit sa religion; les cloches sonnent pour Dieu et pour

lui. Voilà tout le monde content: _primo_, les prêtres qu’il empêche

d’être tracassés; _segondo_, le bourgeois qui fait son commerce, sans

avoir à craindre le _rapiamus_ de la loi qu’était devenue injuste;

_tertio_, les nobles qu’il défend d’être fait mourir, comme on en avait

malheureusement contracté l’habitude. Mais il y avait des ennemis à

balayer, et il ne s’endort pas sur la gamelle, parce que, voyez-vous,

son œil vous traversait le monde comme une simple tête d’homme. Pour

lors, paraît en Italie, comme s’il passait la tête par la fenêtre, et

son regard suffit. Les Autrichiens sont avalés à Marengo comme des

goujons par une baleine! Haouf! Ici, la victoire française a chanté sa

gamme assez haut pour que le monde entier l’entende, et ça a suffi.

«Nous n’en jouons plus, que disent les Allemands. --Assez comme ça!»

disent les autres. Total: l’Europe fait la cane, l’Angleterre met

les pouces. Paix générale où les rois et les peuples font mine de

s’embrasser. C’est là que l’empereur a inventé la Légion-d’Honneur, une

bien belle chose, allez! «En France, qu’il a dit à Boulogne, devant

l’armée entière, tout le monde a du courage! Donc, la partie civile qui

fera des actions d’éclat sera sœur du soldat, le soldat sera son frère,

et ils seront unis sous le drapeau de l’honneur.» Nous autres, qui

étions là-bas, nous revenons d’Égypte. Tout était changé! Nous l’avions

laissé général, en un rien de temps nous le retrouvons empereur.

Ma foi, la France s’était donnée à lui, comme une belle fille à un

lancier. Or, quand ça fut fait, à la satisfaction générale, on peut

le dire, il y eut une sainte cérémonie comme il ne s’en était jamais

vu sous la calotte des cieux. Le pape et les cardinaux, dans leurs

habits d’or et rouges, passent les Alpes exprès pour le sacrer devant

l’armée et le peuple, qui battent des mains. Il y a une chose que je

serais injuste de ne pas vous dire. En Égypte, dans le désert, près de

la Syrie, L’HOMME ROUGE lui apparut dans la montagne de Moïse, pour

lui dire: «Ça va bien.» Puis, à Marengo, le soir de la victoire, pour

la seconde fois, s’est dressé devant lui sur ses pieds, l’Homme Rouge,

qui lui dit: «Tu verras le monde à tes genoux, et tu seras empereur des

Français, roi d’Italie, maître de la Hollande, souverain de l’Espagne,

du Portugal, provinces illyriennes, protecteur de l’Allemagne, sauveur

de la Pologne, premier aigle de la Légion-d’Honneur, et tout.» Cet

Homme Rouge, voyez-vous, c’était son idée, à lui; une manière de

piéton qui lui servait, à ce que disent plusieurs, pour communiquer

avec son étoile. Moi, je n’ai jamais cru cela; mais l’Homme Rouge est

un fait véritable, et Napoléon en a parlé lui-même, et a dit qu’il

lui venait dans les moments durs à passer, et restait au palais des

Tuileries, dans les combles. Donc, au couronnement, Napoléon l’a vu le

soir pour la troisième fois, et ils furent en délibération sur bien

des choses. Lors, l’empereur va droit à Milan se faire couronner roi

d’Italie. Là commence véritablement le triomphe du soldat. Pour lors,

tout ce qui savait écrire passe officier. Voilà les pensions, les

dotations de duchés qui pleuvent; des trésors pour l’état-major qui ne

coûtaient rien à la France; et la Légion-d’Honneur fournie de rentes

pour les simples soldats, sur lesquels je touche encore ma pension.

Enfin, voilà des armées tenues comme il ne s’en était jamais vu. Mais

l’empereur, qui savait qu’il devait être l’empereur de tout le monde,

pense aux bourgeois, et leur fait bâtir, suivant leurs idées, des

monuments de fées, là où il n’y avait pas plus que sur ma main; une

supposition, vous reveniez d’Espagne, pour passer à Berlin; hé bien!

vous retrouviez des arches de triomphe avec de simples soldats mis

dessus en belle sculpture, ni plus ni moins que des généraux. Napoléon,

en deux ou trois ans, sans mettre d’impôts sur vous autres, remplit ses

caves d’or, fait des ponts, des palais, des routes, des savants, des

fêtes, des lois, des vaisseaux, des ports; et dépense des millions de

milliasses, et tant, et tant, qu’on m’a dit qu’il en aurait pu paver

la France de pièces de cent sous, si ça avait été sa fantaisie. Alors,

quand il se trouve à son aise sur son trône, et si bien le maître de

tout, que l’Europe attendait sa permission pour faire ses besoins:

comme il avait quatre frères et trois sœurs, il nous dit en manière de

conversation, à l’ordre du jour: «Mes enfants, est-il juste que les

parents de votre empereur tendent la main? Non. Je veux qu’ils soient

flambants, tout comme moi! Pour lors, il est de toute nécessité de

conquérir un royaume pour chacun d’eux, afin que le Français soit le

maître de tout; que les soldats de la garde fassent trembler le monde,

et que la France crache où elle veut, et qu’on lui dise, comme sur

ma monnaie, _Dieu vous protége_! --Convenu! répond l’armée, on t’ira

pêcher des royaumes à la baïonnette.» Ha! c’est qu’il n’y avait pas à

reculer, voyez-vous! et s’il avait eu dans sa boule de conquérir la

lune, il aurait fallu s’arranger pour ça, faire ses sacs, et grimper;

heureusement qu’il n’en a pas eu la volonté. Les rois, qu’étaient

habitués aux douceurs de leurs trônes, se font naturellement tirer

l’oreille; et alors, en avant, nous autres. Nous marchons, nous allons,

et le tremblement recommence avec une solidité générale. En a-t-il

fait user, dans ce temps-là, des hommes et des souliers! Alors on se

battait à coups de nous si cruellement, que d’autres que les Français

s’en seraient fatigués. Mais vous n’ignorez pas que le Français est

né philosophe, et, un peu plus tôt, un peu plus tard, sait qu’il faut

mourir. Aussi nous mourions tous sans rien dire, parce qu’on avait

le plaisir de voir l’empereur faire ça sur les géographies. (Là, le

fantassin décrivit lestement un rond avec son pied sur l’aire de la

grange.) Et il disait: «Ça, ce sera un royaume!» et c’était un royaume.

Quel bon temps! Les colonels passaient généraux, le temps de les voir;

les généraux maréchaux, les maréchaux rois. Et il y en a encore un, qui

est debout pour le dire à l’Europe, quoique ce soit un Gascon, traître

à la France pour garder sa couronne, qui n’a pas rougi de honte, parce

que, voyez-vous, les couronnes sont en or! Enfin, les sapeurs qui

savaient lire devenaient nobles tout de même. Moi qui vous parle, j’ai

vu à Paris onze rois et un peuple de princes qui entouraient Napoléon,

comme les rayons du soleil! Vous entendez bien que chaque soldat, ayant

la chance de chausser un trône, pourvu qu’il en eût le mérite, un

caporal de la garde était comme une curiosité qu’on l’admirait passer,

parce que chacun avait son contingent dans la victoire, parfaitement

connu dans le bulletin. Et y en avait-il de ces batailles! Austerlitz,

où l’armée a manœuvré comme à la parade; Eylau, où l’on a noyé les

Russes dans un lac, comme si Napoléon avait soufflé dessus; Wagram,

où l’on s’est battu trois jours sans bouder. Enfin, y en avait autant

que de saints au calendrier. Aussi alors fut-il prouvé que Napoléon

possédait dans son fourreau la véritable épée de Dieu. Alors le soldat

avait son estime, et il en faisait son enfant, s’inquiétait si vous

aviez des souliers, du linge, des capotes, du pain, des cartouches;

quoiqu’il tînt sa majesté, puisque c’était son métier à lui de régner.

Mais c’est égal! un sergent et même un soldat pouvait lui dire: «Mon

empereur,» comme vous me dites à moi quelquefois: «Mon bon ami.» Et il

répondait aux raisons qu’on lui faisait, couchait dans la neige comme

nous autres; enfin, il avait presque l’air d’un homme naturel. Moi qui

vous parle, je l’ai vu, les pieds dans la mitraille, pas plus gêné que

vous êtes là, et mobile, regardant avec sa lorgnette, toujours à son

affaire; alors nous restions là, tranquilles comme Baptiste. Je ne sais

pas comment il s’y prenait, mais quand il nous parlait, sa parole nous

envoyait comme du feu dans l’estomac; et, pour lui montrer qu’on était

ses enfants, incapables de bouquer, on allait pas ordinaire devant

des polissons de canons qui gueulaient et vomissaient des régiments

de boulets, sans dire gare. Enfin, les mourants avaient la chose de

se relever pour le saluer et lui crier: «Vive l’empereur!» Était-ce

naturel! auriez-vous fait cela pour un simple homme?

«Pour lors, tout son monde établi, l’impératrice Joséphine, qu’était

une bonne femme tout de même, ayant la chose tournée à ne pas lui

donner d’enfants, il fut obligé de la quitter quoiqu’il l’aimât

considérablement. Mais il lui fallait des petits, rapport au

gouvernement. Apprenant cette difficulté, tous les souverains de

l’Europe se sont battus à qui lui donnerait une femme. Et il a épousé,

qu’on nous a dit, une Autrichienne, qu’était la fille des Césars, un

homme ancien dont on parle partout, et pas seulement dans nos pays,

où vous entendez dire qu’il a tout fait, mais en Europe. Et c’est si

vrai que, moi qui vous parle en ce moment, je suis allé sur le Danube

où j’ai vu les morceaux d’un pont bâti par cet homme, qui paraît qu’a

été, à Rome, parent de Napoléon d’où s’est autorisé l’empereur d’en

prendre l’héritage pour son fils. Donc, après son mariage, qui fut une

fête pour le monde entier, et où il a fait grâce au peuple de dix ans

d’impositions, qu’on a payés tout de même, parce que les gabelous n’en

ont pas tenu compte, sa femme a eu un petit qu’était roi de Rome; une

chose qui ne s’était pas encore vue sur terre, car jamais un enfant

n’était né roi, son père vivant. Ce jour-là, un ballon est parti de

Paris pour le dire à Rome, et ce ballon a fait le chemin en un jour.

Ha! çà, y a-t-il maintenant quelqu’un de vous autres qui me soutiendra

que tout ça était naturel? Non, c’était écrit là-haut! Et la gale à qui

ne dira pas qu’il a été envoyé par Dieu même pour faire triompher la

France. Mais voilà l’empereur de Russie, qu’était son ami, qui se fâche

de ce qu’il n’a pas épousé une Russe et qui soutient les Anglais, nos

ennemis, auxquels on avait toujours empêché Napoléon d’aller dire deux

mots dans leur boutique. Fallait donc en finir avec ces canards-là.

Napoléon se fâche et nous dit: --«Soldats! vous avez été maîtres dans

toutes les capitales de l’Europe; reste Moscou, qui s’est allié à

l’Angleterre. Or, pour pouvoir conquérir Londres et les Indes qu’est à

eux, je trouve définitif d’aller à Moscou.» Pour lors, assemble la plus

grande des armées qui jamais ait traîné ses guêtres sur le globe, et si

curieusement bien alignée, qu’en un jour il a passé en revue un million

d’hommes. --Hourra! disent les Russes. Et voilà la Russie tout entière,

des animaux de cosaques qui s’envolent. C’était pays contre pays, un

boulevari général, dont il fallait se garer. Et comme avait dit l’Homme

Rouge à Napoléon: C’est l’Asie contre l’Europe! --Suffit, qu’il dit, je

vais me précautionner. Et voilà, fectivement tous les rois qui viennent

lécher la main de Napoléon! L’Autriche, la Prusse, la Bavière, la Saxe,

la Pologne, l’Italie, tout est avec nous, nous flatte, et c’était

beau! Les aigles n’ont jamais tant roucoulé qu’à ces parades-là,

qu’elles étaient au-dessus de tous les drapeaux de l’Europe. Les

Polonais ne se tenaient pas de joie, parce que l’empereur avait idée

de les relever; de là, que la Pologne et la France ont toujours été

frères. Enfin «A nous la Russie!» crie l’armée. Nous entrons bien

fournis; nous marchons, marchons: point de Russes. Enfin nous trouvons

nos mâtins campés à la Moskowa. C’est là que j’ai eu la croix, et

j’ai congé de dire que ce fut une sacrée bataille! L’empereur était

inquiet, il avait vu l’Homme Rouge, qui lui dit: Mon enfant, tu vas

plus vite que le pas, les hommes te manqueront, les amis te trahiront.

Pour lors, proposa la paix. Mais avant de la signer: «Frottons les

Russes!» qui nous dit. «Tope!» s’écria l’armée. «En avant!» disent

les sergents. Mes souliers étaient usés, mes habits décousus, à force

d’avoir trimé dans ces chemins-là qui ne sont pas commodes du tout!

Mais c’est égal! «Puisque c’est la fin du tremblement, que je me dis,

je veux m’en donner tout mon soûl!» Nous étions devant le grand ravin;

c’était les premières places! Le signal se donne, sept cents pièces

d’artillerie commencent une conversation à vous faire sortir le sang

par les oreilles. Là, faut rendre justice à ses ennemis, mes Russes se

faisaient tuer comme des Français, sans reculer, et nous n’avancions

pas. «En avant, nous dit-on, voilà l’empereur!» C’était vrai, passe au

galop en nous faisant signe qu’il s’importait beaucoup de prendre la

redoute. Il nous anime, nous courons, j’arrive le premier au ravin.

Ah! mon Dieu, les lieutenants tombaient, les colonels, les soldats!

C’est égal! Ça faisait des souliers à ceux qui n’en avaient pas et des

épaulettes pour les intrigants qui savaient lire. Victoire! c’est le

cri de toute la ligne. Par exemple, ce qui ne s’était jamais vu, il

y avait vingt-cinq mille Français par terre. Excusez du peu! C’était

un vrai champ de blé coupé: au lieu d’épis, mettez des hommes! Nous

étions dégrisés, nous autres. L’Homme arrive, on fait le cercle autour

de lui. Pour lors, il nous câline, car il était aimable quand il le

voulait, à nous faire contenter de vache enragée par une faim de deux

loups. Alors mon câlin distribue soi-même les croix, salue les morts;

puis nous dit: A Moscou! --Va pour Moscou! dit l’armée. Nous prenons

Moscou. Voilà-t-il pas que les Russes brûlent leur ville? Ç’a été un

feu de paille de deux lieues, qui a flambé pendant deux jours. Les

édifices tombaient comme des ardoises! Il y avait des pluies de fer

et de plomb fondus qui étaient naturellement horribles; et l’on peut

vous le dire, à vous, ce fut l’éclair de nos malheurs. L’empereur dit:

Assez comme ça, tous mes soldats y resteraient! Nous nous amusons

à nous rafraîchir un petit moment et à se refaire le cadavre parce

qu’on était réellement fatigué beaucoup. Nous emportons une croix d’or

qu’était sur le Kremlin, et chaque soldat avait une petite fortune.

Mais, en revenant, l’hiver s’avance d’un mois, chose que les savants

qui sont des bêtes n’ont pas expliqué suffisamment, et le froid nous

pince. Plus d’armée, entendez-vous? plus de généraux, plus de sergents

même. Pour lors, ce fut le règne de la misère et de la faim, règne

où nous étions réellement tous égaux! On ne pensait qu’à revoir la

France, l’on ne se baissait pas pour ramasser son fusil ni son argent;

et chacun allait devant lui, arme à volonté, sans se soucier de la

gloire. Enfin le temps était si mauvais que l’empereur n’a plus vu son

étoile. Il y avait quelque chose entre le ciel et lui. Pauvre homme,

qu’il était malade de voir ses aigles à contrefil de la victoire! Et

ça lui en a donné une sévère, allez! Arrive la Bérézina. Ici, mes

amis, l’on peut vous affirmer par ce qu’il y a de plus sacré, sur

l’honneur, que, depuis qu’il y a des hommes, jamais au grand jamais,

ne s’était vu pareille fricassée d’armée, de voitures, d’artillerie,

dans de pareille neige, sous un ciel pareillement ingrat. Le canon

des fusils vous brûlait la main, si vous y touchiez, tant il était

froid. C’est là que l’armée a été sauvée par les pontonniers, qui

se sont trouvés solides au poste, et où s’est parfaitement comporté

Gondrin, le seul vivant des gens assez entêtés pour se mettre à l’eau

afin de bâtir les ponts sur lesquels l’armée a passé, et se sauver des

Russes qui avaient encore du respect pour la grande armée, rapport

aux victoires. Et, dit-il en montrant Gondrin qui le regardait avec

l’attention particulière aux sourds, Gondrin est un troupier fini, un

troupier d’honneur même, qui mérite vos plus grands égards. J’ai vu,

reprit-il, l’empereur debout près du pont, immobile, n’ayant point

froid. Était-ce encore naturel? Il regardait la perte de ses trésors,

de ses amis, de ses vieux Égyptiens. Bah! tout y passait, les femmes,

les fourgons, l’artillerie, tout était consommé, mangé, ruiné. Les

plus courageux gardaient les aigles; parce que les aigles, voyez-vous,

c’était la France, c’était tout vous autres, c’était l’honneur du

civil et du militaire qui devait rester pur et ne pas baisser la tête

à cause du froid. On ne se réchauffait guère que près de l’empereur,

puisque quand il était en danger, nous accourions, gelés, nous qui ne

nous arrêtions pas pour tendre la main à des amis. On dit aussi qu’il

pleurait la nuit sur sa pauvre famille de soldats. Il n’y avait que lui

et des Français pour se tirer de là; et l’on s’en est tiré, mais avec

des pertes et de grandes pertes que je dis! Les alliés avaient mangé

nos vivres. Tout commençait à le trahir comme lui avait dit l’Homme

Rouge. Les bavards de Paris, qui se taisaient depuis l’établissement

de la Garde impériale, le croient mort et trament une conspiration

où l’on met dedans le préfet de police pour renverser l’empereur. Il

apprend ces choses-là, ça vous le taquine, et il nous dit quand il

est parti: «Adieu, mes enfants, gardez les postes, je vais revenir.»

Bah! ses généraux battent la breloque, car sans lui ce n’était plus

ça. Les maréchaux se disent des sottises, font des bêtises, et c’était

naturel; Napoléon, qui était un bon homme, les avait nourris d’or,

ils devenaient gras à lard qu’ils ne voulaient plus marcher. De là

sont venus les malheurs, parce que plusieurs sont restés en garnison

sans frotter le dos des ennemis derrière lesquels ils étaient, tandis

qu’on nous poussait vers la France. Mais l’empereur nous revient avec

des conscrits et de fameux conscrits, auxquels il changea le moral

parfaitement et en fit des chiens finis à mordre quiconque, avec

des bourgeois en garde d’honneur, une belle troupe qui a fondu comme

du beurre sur un gril. Malgré notre tenue sévère, voilà que tout est

contre nous; mais l’armée fait encore des prodiges de valeur. Pour

lors se donnent des batailles de montagnes, peuples contre peuples, à

Dresde, Lutzen, Bautzen... Souvenez-vous de ça, vous autres, parce que

c’est là que le Français a été si particulièrement héroïque, que dans

ce temps-là, un bon grenadier ne durait pas plus de six mois. Nous

triomphons toujours; mais sur les derrières, ne voilà-t-il pas les

Anglais qui font révolter les peuples en leur disant des bêtises. Enfin

on se fait jour à travers ces meutes de nations. Partout où l’empereur

paraît, nous débouchons, parce que, sur terre comme sur mer, là où il

disait: «Je veux passer!» nous passions. Fin finale, nous sommes en

France, et il y a plus d’un pauvre fantassin à qui, malgré la dureté

du temps, l’air du pays a remis l’âme dans un état satisfaisant. Moi,

je puis dire, en mon particulier, que ça m’a rafraîchi la vie. Mais

à cette heure il s’agit de défendre la France, la patrie, la belle

France enfin, contre toute l’Europe qui nous en voulait d’avoir voulu

faire la loi aux Russes, en les poussant dans leurs limites pour

qu’ils ne nous mangeassent pas, comme c’est l’habitude du Nord, qui

est friand du Midi, chose que j’ai entendu dire à plusieurs généraux.

Alors l’empereur voit son propre beau-père, ses amis qu’il avait assis

rois, et les canailles auxquelles il avait rendu leurs trônes, tous

contre lui. Enfin, même des Français et des alliés qui se tournaient,

par ordre supérieur, contre nous, dans nos rangs, comme à la bataille

de Leipsick. N’est-ce pas des horreurs dont seraient peu capables de

simples soldats? Ça manquait à sa parole trois fois par jour, et ça

se disait des princes! Alors l’invasion se fait. Partout où notre

empereur montre sa face de lion, l’ennemi recule, et il a fait dans

ce temps-là plus de prodiges en défendant la France, qu’il n’en avait

fait pour conquérir l’Italie, l’Orient, l’Espagne, l’Europe et la

Russie. Pour lors, il veut enterrer tous les étrangers, pour leur

apprendre à respecter la France, et les laisse venir sous Paris, pour

les avaler d’un coup, et s’élever au dernier degré du génie par une

bataille encore plus grande que toutes les autres, une mère bataille

enfin! Mais les Parisiens ont peur pour leur peau de deux liards et

pour leurs boutiques de deux sous, ouvrent leurs portes; voilà les

Ragusades qui commencent et les bonheurs qui finissent, l’impératrice

qu’on embête, et le drapeau blanc qui se met aux fenêtres. Enfin les

généraux, qu’il avait faits ses meilleurs amis, l’abandonnent pour

les Bourbons, de qui on n’avait jamais entendu parler. Alors il nous

dit adieu à Fontainebleau. --«Soldats!...» Je l’entends encore, nous

pleurions tous comme de vrais enfants; les aigles, les drapeaux étaient

inclinés comme pour un enterrement, car on peut vous le dire, c’étaient

les funérailles de l’empire, et ses armées pimpantes n’étaient plus que

des squelettes. Donc il nous dit de dessus le perron de son château:

«Mes enfants, nous sommes vaincus par la trahison, mais nous nous

reverrons dans le ciel, la patrie des braves. Défendez mon petit que

je vous confie: vive Napoléon II!» Il avait idée de mourir; et pour

ne pas laisser voir Napoléon vaincu, prend du poison de quoi tuer un

régiment, parce que, comme Jésus-Christ avant sa passion, il se croyait

abandonné de Dieu et de son talisman; mais le poison ne lui fait rien

du tout. Autre chose! se reconnaît immortel. Sûr de son affaire et

d’être toujours empereur, il va dans une île pendant quelque temps

étudier le tempérament de ceux-ci, qui ne manquent pas à faire des

bêtises sans fin. Pendant qu’il faisait sa faction, les Chinois et les

animaux de la côte d’Afrique, barbaresques et autres qui ne sont pas

commodes du tout, le tenaient si bien pour autre chose qu’un homme,

qu’ils respectaient son pavillon en disant qu’y toucher, c’était se

frotter à Dieu. Il régnait sur le monde entier, tandis que ceux-ci

l’avaient mis à la porte de sa France. Alors s’embarque sur la même

coquille de noix d’Égypte, passe à la barbe des vaisseaux anglais, met

le pied sur la France, la France le reconnaît, le sacré coucou s’envole

de clocher en clocher, toute la France crie: Vive l’empereur! Et par

ici l’enthousiasme pour cette merveille des siècles a été solide,

le Dauphiné s’est très-bien conduit; et j’ai été particulièrement

satisfait de savoir qu’on y pleurait de joie en revoyant sa redingote

grise. Le 1er mars Napoléon débarque avec deux cents hommes pour

conquérir le royaume de France et de Navarre, qui le 20 mars était

redevenu l’empire français. L’Homme se trouvait ce jour-là dans Paris,

ayant tout balayé, il avait repris sa chère France, et ramassé ses

troupiers en ne leur disant que deux mots: «Me voilà!» C’est le plus

grand miracle qu’a fait Dieu! Avant lui, jamais un homme avait-il

pris d’empire rien qu’en montrant son chapeau? L’on croyait la France

abattue? Du tout. A la vue de l’aigle, une armée nationale se refait,

et nous marchons tous à Waterloo. Pour lors, là, la garde meurt d’un

seul coup. Napoléon au désespoir se jette trois fois au-devant des

canons ennemis à la tête du reste, sans trouver la mort! Nous avons

vu ça, nous autres! Voilà la bataille perdue. Le soir, l’empereur

appelle ses vieux soldats, brûle dans un champ plein de notre sang ses

drapeaux et ses aigles; ces pauvres aigles, toujours victorieuses, qui

criaient dans les batailles: --En avant! et qui avaient volé sur toute

l’Europe, furent sauvées de l’infamie d’être à l’ennemi. Les trésors

de l’Angleterre ne pourraient pas seulement lui donner la queue d’un

aigle. Plus d’aigles! Le reste est suffisamment connu. L’Homme Rouge

passe aux Bourbons comme un gredin qu’il est. La France est écrasée,

le soldat n’est plus rien, on le prive de son dû, on te le renvoie

chez lui pour prendre à sa place des nobles qui ne pouvaient plus

marcher, que ça faisait pitié. L’on s’empare de Napoléon par trahison,

les Anglais le clouent dans une île déserte de la grande mer, sur un

rocher élevé de dix mille pieds au-dessus du monde. Fin finale, est

obligé de rester là, jusqu’à ce que l’Homme Rouge lui rende son pouvoir

pour le bonheur de la France. Ceux-ci disent qu’il est mort! Ah! bien

oui, mort! on voit bien qu’ils ne le connaissent pas. Ils répètent

c’te bourde-là pour attraper le peuple et le faire tenir tranquille

dans leur baraque de gouvernement. Écoutez. La vérité du tout est

que ses amis l’ont laissé seul dans le désert, pour satisfaire à une

prophétie faite sur lui, car j’ai oublié de vous apprendre que son nom

de Napoléon veut dire _le lion du désert_. Et voilà ce qui est vrai

comme l’Évangile. Toutes les autres choses que vous entendrez dire sur

l’empereur sont des bêtises qui n’ont pas forme humaine. Parce que,

voyez-vous, ce n’est pas à l’enfant d’une femme que Dieu aurait donné

le droit de tracer son nom en rouge comme il a écrit le sien sur la

terre, qui s’en souviendra toujours! Vive Napoléon, le père du peuple

et du soldat!»

--Vive le général Eblé! cria le pontonnier.

--Comment avez-vous fait pour ne pas mourir dans le ravin de la

Moscowa? dit une paysanne.

--Est-ce que je sais? Nous y sommes entrés un régiment, nous n’y étions

debout que cent fantassins, parce qu’il n’y avait que des fantassins

capables de le prendre! l’infanterie, voyez-vous, c’est tout dans une

armée...

--Et la cavalerie, donc! s’écria Genestas en se laissant couler du

haut du foin et apparaissant avec une rapidité qui fit jeter un

cri d’effroi aux plus courageux. Hé! mon ancien, tu oublies les

lanciers rouges de Poniatowski, les cuirassiers, les dragons, tout

le tremblement! Quand Napoléon, impatient de ne pas voir avancer sa

bataille vers la conclusion de la victoire, disait à Murat: «Sire,

coupe-moi ça en deux!» Nous partions d’abord au trot, puis au galop;

_une, deux!_ l’armée ennemie était fendue comme une pomme avec un

couteau. Une charge de cavalerie, mon vieux, mais c’est une colonne de

boulets de canon!

--Et les pontonniers? cria le sourd.

--Ha! çà, mes enfants! reprit Genestas tout honteux de sa sortie en

se voyant au milieu d’un cercle silencieux et stupéfait, il n’y a pas

d’agents provocateurs ici! Tenez, voilà pour boire au petit caporal.

--Vive l’empereur! crièrent d’une seule voix les gens de la veillée.

--Chut! enfants, dit l’officier en s’efforçant de cacher sa profonde

douleur. Chut! _il est mort_ en disant: «Gloire, France et bataille.»

Mes enfants, il a dû mourir, lui, mais sa mémoire?... jamais.

Goguelat fit un signe d’incrédulité, puis il dit tout bas à ses

voisins: --L’officier est encore au service, et c’est leur consigne de

dire au peuple que l’empereur est mort. Faut pas lui en vouloir, parce

que, voyez-vous, un soldat ne connaît que sa consigne.

En sortant de la grange, Genestas entendit la Fosseuse qui disait:

--Cet officier-là, voyez-vous, est un ami de l’empereur et de monsieur

Benassis. Tous les gens de la veillée se précipitèrent à la porte pour

revoir le commandant; et, à la lueur de la lune, ils l’aperçurent

prenant le bras du médecin.

--J’ai fait des bêtises, dit Genestas. Rentrons vite! Ces aigles, ces

canons, ces campagnes!... je ne savais plus où j’étais.

--Eh! bien, que dites-vous de mon Goguelat? lui demanda Benassis.

--Monsieur, avec des récits pareils, la France aura toujours dans le

ventre les quatorze armées de la République, et pourra parfaitement

soutenir la conversation à coups de canons avec l’Europe. Voilà mon

avis.

En peu de temps ils atteignirent le logis de Benassis, et se trouvèrent

bientôt tous deux pensifs de chaque côté de la cheminée du salon où le

foyer mourant jetait encore quelques étincelles. Malgré les témoignages

de confiance qu’il avait reçus du médecin, Genestas hésitait encore à

lui faire une dernière question qui pouvait sembler indiscrète; mais

après lui avoir jeté quelques regards scrutateurs, il fut encouragé

par un de ces sourires pleins d’aménité qui animent les lèvres des

hommes vraiment forts, et par lequel Benassis paraissait déjà répondre

favorablement. Il lui dit alors: --Monsieur, votre vie diffère tant de

celle des gens ordinaires, que vous ne serez pas étonné de m’entendre

vous demander les causes de votre retraite. Si ma curiosité vous semble

inconvenante, vous avouerez qu’elle est bien naturelle. Écoutez! j’ai

eu des camarades que je n’ai jamais tutoyés, pas même après avoir

fait plusieurs campagnes avec eux; mais j’en ai eu d’autres auxquels

je disais: Va chercher notre argent chez le payeur! trois jours après

nous être grisés ensemble, comme cela peut arriver quelquefois aux plus

honnêtes gens dans les goguettes obligées. Hé! bien, vous êtes un de

ces hommes de qui je me fais l’ami sans attendre leur permission, ni

même sans bien savoir pourquoi.

--Capitaine Bluteau...

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 43 / 72 段