En entendant des sons qui semblaient sortir de la corne avec

Au lecteur.

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ŒUVRES COMPLÈTES

DE

H. DE BALZAC

LA

COMÉDIE HUMAINE

TREIZIÈME VOLUME

PREMIÈRE PARTIE

ÉTUDES DE MŒURS

CINQUIÈME ET SIXIÈME LIVRES

PARIS.--IMPRIMERIE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2

SCÈNES

DE LA

VIE MILITAIRE

ET

SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE

LES CHOUANS--UNE PASSION DANS LE DÉSERT--LE MÉDECIN DE CAMPAGNE

LE CURÉ DE VILLAGE

[Logo]

PARIS

V{e} A{dré} HOUSSIAUX, ÉDITEUR

HÉBERT ET C{ie}, SUCCESSEURS

7, RUE PERRONET, 7

1877

[Illustration: MARCHE-A-TERRE.

Offrait une vague analogie avec le granit qui forme le sol

de ces contrées.

(LES CHOUANS.)]

CINQUIÈME LIVRE,

SCÈNES DE LA VIE MILITAIRE.

LES CHOUANS

OU

LA BRETAGNE EN 1799.

A MONSIEUR THÉODORE DABLIN, NÉGOCIANT.

_Au premier ami, le premier ouvrage._

DE BALZAC.

PRÉFACE.

Cet ouvrage est mon premier, et lent fut son succès; je ne pouvais

le protéger d’aucune manière, occupé comme je le suis de la vaste

entreprise où il tient si peu de place. Aujourd’hui, je ne veux faire

que deux remarques.

La Bretagne connaît le fait qui sert de base au drame; mais ce qui se

passe en quelques mois fut consommé en vingt-quatre heures. A part

cette poétique infidélité faite à l’histoire, tous les événements de

ce livre, même les moindres, sont entièrement historiques; quant aux

descriptions, elles sont d’une vérité minutieuse.

Le style, d’abord assez entortillé, hérissé de fautes, est maintenant à

l’état de perfection relative qui permet à un auteur de présenter son

ouvrage sans en être par trop mécontent.

Des _Scènes de la vie militaire_ que je prépare, c’est la seule qui

soit terminée; elle présente une des faces de la guerre civile au

dix-neuvième siècle, celle de partisans; l’autre, la guerre civile

régulière, sera le sujet des VENDÉENS.

Paris, janvier 1845.

CHAPITRE PREMIER.

L’EMBUSCADE.

Dans les premiers jours de l’an VIII, au commencement de vendémiaire,

ou, pour se conformer au calendrier actuel, vers la fin du mois de

septembre 1799, une centaine de paysans et un assez grand nombre de

bourgeois, partis le matin de Fougères pour se rendre à Mayenne,

gravissaient la montagne de la Pèlerine, située à mi-chemin environ

de Fougères à Ernée, petite ville où les voyageurs ont coutume de se

reposer. Ce détachement, divisé en groupes plus ou moins nombreux,

offrait une collection de costumes si bizarres et une réunion

d’individus appartenant à des localités ou à des professions si

diverses, qu’il ne sera pas inutile de décrire leurs différences

caractéristiques pour donner à cette histoire les couleurs vives

auxquelles on met tant de prix aujourd’hui; quoique, selon certains

critiques, elles nuisent à la peinture des sentiments.

Quelques-uns des paysans, et c’était le plus grand nombre, allaient

pieds nus, ayant pour tout vêtement une grande peau de chèvre qui

les couvrait depuis le col jusqu’aux genoux, et un pantalon de toile

blanche très-grossière, dont le fil mal tondu accusait l’incurie

industrielle du pays. Les mèches plates de leurs longs cheveux

s’unissaient si habituellement aux poils de la peau de chèvre et

cachaient si complétement leurs visages baissés vers la terre, qu’on

pouvait facilement prendre cette peau pour la leur, et confondre, à

la première vue, ces malheureux avec les animaux dont les dépouilles

leur servaient de vêtement. Mais à travers ces cheveux l’on voyait

bientôt briller leurs yeux comme des gouttes de rosée dans une épaisse

verdure; et leurs regards, tout en annonçant l’intelligence humaine,

causaient certainement plus de terreur que de plaisir. Leurs têtes

étaient surmontées d’une sale toque en laine rouge, semblable à ce

bonnet phrygien que la République adoptait alors comme emblème de la

liberté. Tous avaient sur l’épaule un gros bâton de chêne noueux,

au bout duquel pendait un long bissac de toile, peu garni. D’autres

portaient, par-dessus leur bonnet, un grossier chapeau de feutre à

larges bords et orné d’une espèce de chenille en laine de diverses

couleurs qui en entourait la forme. Ceux-ci, entièrement vêtus de

la même toile dont étaient faits les pantalons et les bissacs des

premiers, n’offraient presque rien dans leur costume qui appartînt

à la civilisation nouvelle. Leurs longs cheveux retombaient sur le

collet d’une veste ronde à petites poches latérales et carrées qui

n’allait que jusqu’aux hanches, vêtement particulier aux paysans de

l’Ouest. Sous cette veste ouverte on distinguait un gilet de même

toile, à gros boutons. Quelques-uns d’entre eux marchaient avec des

sabots; tandis que, par économie, d’autres tenaient leurs souliers

à la main. Ce costume, sali par un long usage, noirci par la sueur

ou par la poussière, et moins original que le précédent, avait pour

mérite historique de servir de transition à l’habillement presque

somptueux de quelques hommes qui, dispersés çà et là, au milieu de la

troupe, y brillaient comme des fleurs. En effet, leurs pantalons de

toile bleue, leurs gilets rouges ou jaunes ornés de deux rangées de

boutons de cuivre parallèles, et semblables à des cuirasses carrées,

tranchaient aussi vivement sur les vêtements blancs et les peaux de

leurs compagnons, que des bluets et des coquelicots dans un champ de

blé. Quelques-uns étaient chaussés avec ces sabots que les paysans de

la Bretagne savent faire eux-mêmes; mais presque tous avaient de gros

souliers ferrés et des habits de drap fort grossier, taillés comme

les anciens habits français, dont la forme est encore religieusement

gardée par nos paysans. Le col de leur chemise était attaché par des

boutons d’argent qui figuraient ou des cœurs ou des ancres. Enfin,

leurs bissacs paraissaient mieux fournis que ne l’étaient ceux de leurs

compagnons; puis, plusieurs d’entre eux joignaient à leur équipage

de route une gourde sans doute pleine d’eau-de-vie, et suspendue par

une ficelle à leur cou. Quelques citadins apparaissaient au milieu de

ces hommes à demi sauvages, comme pour marquer le dernier terme de la

civilisation de ces contrées. Coiffés de chapeaux ronds, de claques

ou de casquettes, ayant des bottes à revers ou des souliers maintenus

par des guêtres, ils présentaient comme les paysans des différences

remarquables dans leurs costumes. Une dizaine d’entre eux portaient

cette veste républicaine connue sous le nom de carmagnole. D’autres, de

riches artisans sans doute, étaient vêtus de la tête aux pieds en drap

de la même couleur. Les plus recherchés dans leur mise se distinguaient

par des fracs et des redingotes de drap bleu ou vert plus ou moins

râpé. Ceux-là véritables personnages, portaient des bottes de diverses

formes, et badinaient avec de grosses cannes en gens qui font contre

fortune bon cœur. Quelques têtes soigneusement poudrées, des queues

assez bien tressées annonçaient cette espèce de recherche que nous

inspire un commencement de fortune ou d’éducation.

En considérant ces hommes étonnés de se voir ensemble, et ramassés

comme au hasard, on eût dit la population d’un bourg chassée de ses

foyers par un incendie. Mais l’époque et les lieux donnaient un tout

autre intérêt à cette masse d’hommes. Un observateur initié aux

secrets des discordes civiles qui agitaient alors la France aurait pu

facilement reconnaître le petit nombre de citoyens sur la fidélité

desquels la République devait compter dans cette troupe, presque

entièrement composée de gens qui, quatre ans auparavant, avaient

guerroyé contre elle. Un dernier trait assez saillant ne laissait

aucun doute sur les opinions qui divisaient ce rassemblement. Les

républicains seuls marchaient avec une sorte de gaieté. Quant aux

autres individus de la troupe, s’ils offraient des différences

sensibles dans leurs costumes, ils montraient sur leurs figures et

dans leurs attitudes cette expression uniforme que donne le malheur.

Bourgeois et paysans, tous gardaient l’empreinte d’une mélancolie

profonde; leur silence avait quelque chose de farouche, et ils

semblaient courbés sous le joug d’une même pensée, terrible sans doute,

mais soigneusement cachée, car leurs figures étaient impénétrables;

seulement, la lenteur peu ordinaire de leur marche pouvait trahir

de secrets calculs. De temps en temps, quelques-uns d’entre eux,

remarquables par des chapelets suspendus à leur cou, malgré le danger

qu’ils couraient à conserver ce signe d’une religion plutôt supprimée

que détruite, secouaient leurs cheveux et relevaient la tête avec

défiance. Ils examinaient alors à la dérobée les bois, les sentiers et

les rochers qui encaissaient la route, mais de l’air avec lequel un

chien, mettant le nez au vent, essaie de subodorer le gibier; puis,

en n’entendant que le bruit monotone des pas de leurs silencieux

compagnons, ils baissaient de nouveau leurs têtes et reprenaient leur

contenance de désespoir, semblables à des criminels emmenés au bagne

pour y vivre, pour y mourir.

La marche de cette colonne sur Mayenne, les éléments hétérogènes qui la

composaient et les divers sentiments qu’elle exprimait, s’expliquaient

assez naturellement par la présence d’une autre troupe formant la

tête du détachement. Cent cinquante soldats environ marchaient en

avant avec armes et bagages, sous le commandement d’un _chef de

demi-brigade_. Il n’est pas inutile de faire observer à ceux qui

n’ont pas assisté au drame de la Révolution, que cette dénomination

remplaçait le titre de colonel, proscrit par les patriotes comme trop

aristocratique. Ces soldats appartenaient au dépôt d’une demi-brigade

d’infanterie en séjour à Mayenne. Dans ces temps de discordes, les

habitants de l’Ouest avaient appelé tous les soldats de la République,

des _Bleus_. Ce surnom était dû à ces premiers uniformes bleus et

rouges dont le souvenir est encore assez frais pour rendre leur

description superflue. Le détachement des Bleus servait donc d’escorte

à ce rassemblement d’hommes presque tous mécontents d’être dirigés sur

Mayenne, où la discipline militaire devait promptement leur donner un

même esprit, une même livrée et l’uniformité d’allure qui leur manquait

alors si complétement.

Cette colonne était le contingent péniblement obtenu du district de

Fougères, et dû par lui dans la levée que le Directoire exécutif de

la République française avait ordonnée par une loi du 10 messidor

précédent. Le gouvernement avait demandé cent millions et cent mille

hommes, afin d’envoyer de prompts secours à ses armées, alors battues

par les Autrichiens en Italie, par les Prussiens en Allemagne, et

menacées en Suisse par les Russes, auxquels Suwarow faisait espérer

la conquête de la France. Les départements de l’Ouest, connus sous

le nom de Vendée, la Bretagne et une portion de la Basse-Normandie,

pacifiés depuis trois ans par les soins du général Hoche après une

guerre de quatre années, paraissaient avoir saisi ce moment pour

recommencer la lutte. En présence de tant d’agressions, la République

retrouva sa primitive énergie. Elle avait d’abord pourvu à la défense

des départements attaqués, en en remettant le soin aux habitants

patriotes par un des articles de cette loi de messidor. En effet, le

gouvernement, n’ayant ni troupes ni argent dont il pût disposer à

l’intérieur, éluda la difficulté par une gasconnade législative: ne

pouvant rien envoyer aux départements insurgés, il leur donnait sa

confiance. Peut-être espérait-il aussi que cette mesure, en armant les

citoyens les uns contre les autres, étoufferait l’insurrection dans son

principe.

Cet article, source de funestes représailles, était ainsi conçu:

_Il sera organisé des compagnies franches dans les départements de

l’Ouest._ Cette disposition impolitique fit prendre à l’Ouest une

attitude si hostile, que le Directoire désespéra d’en triompher de

prime abord. Aussi, peu de jours après, demanda-t-il aux Assemblées des

mesures particulières relativement aux légers contingents dus en vertu

de l’article qui autorisait les compagnies franches. Donc, une nouvelle

loi promulguée quelques jours avant le commencement de cette histoire,

et rendue le troisième jour complémentaire de l’an VII, ordonnait

d’organiser en légions ces faibles levées d’hommes. Les légions

devaient porter le nom des départements de la Sarthe, de l’Orne, de la

Mayenne, d’Ille-et-Vilaine, du Morbihan, de la Loire-Inférieure et de

Maine-et-Loire. _Ces légions_, disait la loi, _spécialement employées à

combattre les Chouans, ne pourraient, sous aucun prétexte, être portées

aux frontières._

Ces détails fastidieux, mais ignorés, expliquent à la fois l’état

de faiblesse où se trouva le Directoire et la marche de ce troupeau

d’hommes conduit par les Bleus. Aussi, peut-être n’est-il pas superflu

d’ajouter que ces belles et patriotiques déterminations directoriales

n’ont jamais reçu d’autre exécution que leur insertion au Bulletin

des Lois. N’étant plus soutenus par de grandes idées morales, par le

patriotisme ou par la terreur, qui les rendait naguère exécutoires,

les décrets de la République créaient des millions et des soldats dont

rien n’entrait ni au trésor ni à l’armée. Le ressort de la Révolution

s’était usé en des mains inhabiles, et les lois recevaient dans leur

application l’empreinte des circonstances au lieu de les dominer.

Les départements de la Mayenne et d’Ille-et-Vilaine étaient alors

commandés par un vieil officier qui, jugeant sur les lieux de

l’opportunité des mesures à prendre, voulut essayer d’arracher à la

Bretagne ses contingents, et surtout celui de Fougères, l’un des plus

redoutables foyers de la chouannerie. Il espérait ainsi affaiblir

les forces de ces districts menaçants. Ce militaire dévoué profita

des prévisions illusoires de la loi pour affirmer qu’il équiperait

et armerait sur-le-champ les _réquisitionnaires_, et qu’il tenait à

leur disposition un mois de la solde promise par le gouvernement à

ces troupes d’exception. Quoique la Bretagne se refusât alors à toute

espèce de service militaire, l’opération réussit tout d’abord sur la

foi de ces promesses, et avec tant de promptitude que cet officier

s’en alarma. Mais c’était un de ces vieux chiens de guérite difficiles

à surprendre. Aussitôt qu’il vit accourir au district une partie des

contingents, il soupçonna quelque motif secret à cette prompte réunion

d’hommes, et peut-être devina-t-il bien en croyant qu’ils voulaient se

procurer des armes. Sans attendre les retardataires, il prit alors des

mesures pour tâcher d’effectuer sa retraite sur Alençon, afin de se

rapprocher des pays soumis, quoique l’insurrection croissante de ces

contrées rendît le succès de ce projet très-problématique.

Cet officier, qui, selon ses instructions, gardait le plus profond

secret sur les malheurs de nos armées et sur les nouvelles peu

rassurantes parvenues de la Vendée, avait donc tenté, dans la matinée

où commence cette histoire, d’arriver par une marche forcée à Mayenne,

où il se promettait bien d’exécuter la loi suivant son bon vouloir, en

remplissant les cadres de sa demi-brigade avec ses _conscrits_ bretons.

Ce mot de conscrit, devenu plus tard si célèbre, avait remplacé

pour la première fois, dans les lois, le nom de réquisitionnaires,

primitivement donné aux recrues républicaines. Avant de quitter

Fougères, le commandant avait fait prendre secrètement à ses soldats

les cartouches et les rations de pain nécessaires à tout son monde,

afin de ne pas éveiller l’attention des conscrits sur la longueur de

la route; et il comptait bien ne pas s’arrêter à l’étape d’Ernée,

où, revenus de leur étonnement, les hommes du contingent auraient pu

s’entendre avec les Chouans, sans doute répandus dans les campagnes

voisines.

Le morne silence qui régnait dans la troupe des réquisitionnaires

surpris par la manœuvre du vieux républicain, et la lenteur de leur

marche sur cette montagne, excitaient au plus haut degré la défiance

de ce chef de demi-brigade, nommé Hulot; les traits les plus saillants

de la description qui précède étaient pour lui d’un vif intérêt;

aussi marchait-il silencieusement, au milieu de cinq jeunes officiers

qui, tous, respectaient la préoccupation de leur chef. Mais au moment

où Hulot parvint au faîte de la Pèlerine, il tourna tout à coup la

tête, comme par instinct, pour inspecter les visages inquiets des

réquisitionnaires, et ne tarda pas à rompre le silence. En effet, le

retard progressif de ces Bretons avait déjà mis entre eux et leur

escorte une distance d’environ deux cents pas. Hulot fit alors une

grimace qui lui était particulière.

--Que diable ont donc tous ces muscadins-là? s’écria-t-il d’une voix

sonore. Nos conscrits ferment le compas au lieu de l’ouvrir, je crois!

A ces mots, les officiers qui l’accompagnaient se retournèrent par un

mouvement spontané assez semblable au réveil en sursaut que cause

un bruit soudain. Les sergents, les caporaux les imitèrent, et la

compagnie s’arrêta sans avoir entendu le mot souhaité de: --Halte!

Si d’abord les officiers jetèrent un regard sur le détachement qui,

semblable à une longue tortue, gravissait la montagne de la Pèlerine,

ces cinq jeunes gens, que la défense de la patrie avait arrachés, comme

tant d’autres, à des études distinguées, et chez lesquels la guerre

n’avait pas encore éteint le sentiment des arts, furent assez frappés

du spectacle qui s’offrait à leurs regards pour laisser sans réponse

une observation dont l’importance leur était inconnue.

Quoiqu’ils vinssent de Fougères, où le tableau qui se présentait

alors à leurs yeux se voit également, mais avec les différences

que le changement de perspective lui fait subir, ils ne purent se

refuser à l’admirer une dernière fois, semblables à ces _dilettanti_

auxquels une musique donne d’autant plus de jouissances qu’ils en

connaissent mieux les détails. Du sommet de la Pèlerine apparaît aux

yeux du voyageur la grande vallée du Couësnon, dont l’un des points

culminants est occupé à l’horizon par la ville de Fougères. Son

château domine, en haut du rocher où il est bâti, trois ou quatre

routes importantes, position qui la rendait jadis une des clés de la

Bretagne. Les officiers découvraient alors, dans toute son étendue,

ce bassin aussi remarquable par la prodigieuse fertilité de son sol

que par la variété de ses aspects. De toutes parts, des montagnes

de schiste s’élèvent en amphithéâtre, elles déguisent leurs flancs

rougeâtres sous des forêts de chênes, et recèlent dans leurs versants

des vallons pleins de fraîcheur. Ces rochers décrivent une vaste

enceinte, circulaire en apparence, au fond de laquelle s’étend avec

mollesse une immense prairie dessinée comme un jardin anglais. La

multitude de haies vives qui entourent d’irréguliers et de nombreux

héritages, tous plantés d’arbres, donnent à ce tapis de verdure une

physionomie rare parmi les paysages de la France, et il enfermait de

féconds secrets de beautés dans ses contrastes multipliés dont les

effets étaient assez larges pour saisir les âmes les plus froides.

En ce moment, la vue de ce pays était animée de cet éclat fugitif

par lequel la nature se plaît à rehausser parfois ses impérissables

créations. Pendant que le détachement traversait la vallée, le soleil

levant avait lentement dissipé ces vapeurs blanches et légères qui,

dans les matinées de septembre, voltigent sur les prairies. A l’instant

où les soldats se retournèrent, une invisible main semblait enlever à

ce paysage le dernier des voiles dont elle l’aurait enveloppé, nuées

fines, semblables à ce linceul de gaze diaphane qui couvre les bijoux

précieux et à travers lequel ils brillent imparfaitement, en excitant

la curiosité. Dans le vaste horizon que les voyageurs embrassèrent,

le ciel n’offrait pas le plus léger nuage qui pût faire croire, par

sa clarté d’argent, que cette immense voûte bleue fût le firmament.

C’était comme un dais de soie supporté par les cimes inégales des

montagnes, et placé dans les airs pour protéger cette magnifique

réunion de champs, de prairies, de ruisseaux et de bocages. Les

officiers ne se lassaient pas d’examiner cet espace où jaillissaient

tant de beautés champêtres. Les uns hésitaient longtemps avant

d’arrêter leurs regards parmi l’étonnante multiplicité de ces bosquets

que les teintes sévères de quelques touffes jaunies enrichissaient des

couleurs du bronze, et que le vert émeraude des prés irrégulièrement

coupés faisait encore ressortir. Les autres s’attachaient aux

contrastes offerts par des champs rougeâtres où le sarrasin récolté

s’élevait en gerbes coniques semblables aux faisceaux d’armes que le

soldat amoncèle au bivouac, et séparés par d’autres champs que doraient

les guérêts des seigles moissonnés. Çà et là, l’ardoise sombre de

quelques toits d’où sortaient de blanches fumées; puis les tranchées

vives et argentées que produisaient les ruisseaux tortueux du Couësnon,

attiraient l’œil par quelques-uns de ces piéges d’optique qui rendent,

sans qu’on sache pourquoi, l’âme indécise et rêveuse. La fraîcheur

embaumée des brises d’automne, la forte senteur des forêts, s’élevaient

comme un nuage d’encens et enivraient les admirateurs de ce beau pays,

qui contemplaient avec ravissement ces fleurs inconnues, sa végétation

vigoureuse, sa verdure rivale de celle des îles d’Angleterre, dont il

est à peine séparé et dont il porte le même nom. Quelques bestiaux

animaient cette scène déjà si dramatique. Les oiseaux chantaient, et

faisaient ainsi rendre à la vallée une suave, une sourde mélodie qui

frémissait dans les airs. Si l’imagination recueillie veut apercevoir

pleinement les riches accidents d’ombre et de lumière, les horizons

vaporeux des montagnes, les fantastiques perspectives qui naissaient

des places où manquaient les arbres, où s’étendaient les eaux, où

fuyaient de coquettes sinuosités; si le souvenir colorie, pour ainsi

dire, ce dessin aussi fugace que le moment où il est pris, les

personnes pour lesquelles ces tableaux ne sont pas sans mérite auront

une image imparfaite du magique spectacle par lequel l’âme encore

impressionnable des jeunes officiers fut comme surprise.

Pensant alors que ces pauvres gens abandonnaient à regret leur pays

et leurs chères coutumes pour aller mourir peut-être en des terres

étrangères, ils leur pardonnèrent involontairement un retard qu’ils

comprirent. Puis, avec cette générosité naturelle aux soldats, ils

déguisèrent leur condescendance sous un feint désir d’examiner les

positions militaires de cette belle contrée. Mais Hulot, qu’il est

nécessaire d’appeler le Commandant, pour éviter de lui donner le nom

peu harmonieux de Chef de demi-brigade, était un de ces militaires qui,

dans un danger pressant, ne sont pas hommes à se laisser prendre aux

charmes des paysages, quand même ce seraient ceux du paradis terrestre.

Il secoua donc la tête par un geste négatif, et contracta deux gros

sourcils noirs qui donnaient une expression sévère à sa physionomie.

--Pourquoi diable ne viennent-ils pas? demanda-t-il pour la seconde

fois de sa voix grossie par les fatigues de la guerre. Se trouve-t-il

dans le village quelque bonne Vierge à laquelle ils donnent une poignée

de main?

--Tu demandes pourquoi? répondit une voix.

En entendant des sons qui semblaient sortir de la corne avec laquelle

les paysans de ces vallons rassemblent leurs troupeaux, le commandant

se retourna brusquement comme s’il eût senti la pointe d’une épée, et

vit à deux pas de lui un personnage encore plus bizarre qu’aucun de

ceux emmenés à Mayenne pour servir la République. Cet inconnu, homme

trapu, large des épaules, lui montrait une tête presque aussi grosse

que celle d’un bœuf, avec laquelle elle avait plus d’une ressemblance.

Des narines épaisses faisaient paraître son nez encore plus court

qu’il ne l’était. Ses larges lèvres retroussées par des dents blanches

comme de la neige, ses grands et ronds yeux noirs garnis de sourcils

menaçants, ses oreilles pendantes et ses cheveux roux appartenaient

moins à notre belle race caucasienne qu’au genre des herbivores. Enfin

l’absence complète des autres caractères de l’homme social rendait

sa tête nue plus remarquable encore. Cette face, comme bronzée par

le soleil et dont les anguleux contours offraient une vague analogie

avec le granit qui forme le sol de ces contrées, était la seule partie

visible du corps de cet être singulier. A partir du cou, il était

enveloppé d’un sarreau, espèce de blouse en toile rousse plus grossière

encore que celle des pantalons des conscrits les moins fortunés. Ce

sarreau, dans lequel un antiquaire aurait reconnu la _saye_ (_saga_)

ou le _sayon_ des Gaulois, finissait à mi-corps, en se rattachant à

deux fourreaux de peau de chèvre par des morceaux de bois grossièrement

travaillés et dont quelques-uns gardaient leur écorce. Les peaux de

bique, pour parler la langue du pays, qui lui garnissaient les jambes

et les cuisses, ne laissaient distinguer aucune forme humaine. Des

sabots énormes lui cachaient les pieds. Ses longs cheveux luisants,

semblables aux poils de ses peaux de chèvres, tombaient de chaque

côté de sa figure, séparés en deux parties égales, et pareils aux

chevelures de ces statues du moyen-âge qu’on voit encore dans quelques

cathédrales. Au lieu du bâton noueux que les conscrits portaient sur

leurs épaules, il tenait appuyé sur sa poitrine, en guise de fusil,

un gros fouet dont le cuir habilement tressé paraissait avoir une

longueur double de celle des fouets ordinaires. La brusque apparition

de cet être bizarre semblait facile à expliquer. Au premier aspect,

quelques officiers supposèrent que l’inconnu était un réquisitionnaire

ou conscrit (l’un se disait pour l’autre) qui se repliait sur la

colonne en la voyant arrêtée. Néanmoins, l’arrivée de cet homme

étonna singulièrement le commandant; s’il n’en parut pas le moins du

monde intimidé, son front devint toutefois soucieux; et, après avoir

toisé l’étranger, il répéta machinalement et comme occupé de pensées

sinistres: --Oui, pourquoi ne viennent-ils pas? le sais-tu, toi?

--C’est que, répondit le sombre interlocuteur avec un accent qui

prouvait une assez grande difficulté de parler français, c’est que là,

dit-il en étendant sa rude et large main vers Ernée, là est le Maine,

et là finit la Bretagne.

Puis il frappa fortement le sol en faisant tomber le pesant manche de

son fouet aux pieds mêmes du commandant. L’impression produite sur les

spectateurs de cette scène par la harangue laconique de l’inconnu,

ressemblait assez à celle que donnerait un coup de tam-tam frappé au

milieu d’une musique. Le mot de harangue suffit à peine pour rendre

toute la haine, les regrets et les désirs de vengeance qu’exprimèrent

un geste hautain, une parole brève, la contenance empreinte d’une

énergie farouche et froide. La grossièreté de cet homme taillé comme

à coups de hache, sa noueuse écorce, la stupide ignorance gravée sur

ses traits, en faisaient une sorte de demi-dieu barbare. Il gardait

une attitude prophétique et apparaissait là comme le génie même de

la Bretagne, qui se relevait d’un sommeil de trois années, pour

recommencer une guerre où la victoire ne se montra jamais sans de

doubles crêpes.

--Voilà un joli coco, dit Hulot en se parlant à lui-même. Il m’a l’air

d’être l’ambassadeur de gens qui s’apprêtent à parlementer à coups de

fusil.

Après avoir grommelé ces paroles entre ses dents, le commandant promena

successivement ses regards de cet homme au paysage, du paysage au

détachement, du détachement sur les talus abrupts de la route, dont

les crêtes étaient ombragées par les hauts genêts de la Bretagne; puis

il les reporta tout à coup sur l’inconnu, auquel il fit subir comme un

muet interrogatoire qu’il termina en lui demandant brusquement: --D’où

viens-tu?

Son œil avide et perçant cherchait à deviner les secrets de ce visage

impénétrable qui, pendant cet intervalle, avait pris la niaise

expression de torpeur dont s’enveloppe un paysan au repos.

--Du pays des _Gars_, répondit l’homme sans manifester aucun trouble.

--Ton nom?

--_Marche-à-terre._

--Pourquoi portes-tu, malgré la loi, ton surnom de Chouan?

Marche-à-terre, puisqu’il se donnait ce nom, regarda le commandant d’un

air d’imbécillité si profondément vraie, que le militaire crut n’avoir

pas été compris.

--Fais-tu partie de la réquisition de Fougères?

A cette demande, Marche-à-terre répondit par un de ces, _je ne sais

pas_, dont l’inflexion désespérante arrête tout entretien. Il s’assit

tranquillement sur le bord du chemin, tira de son sarreau quelques

morceaux d’une mince et noire galette de sarrasin, repas national

dont les tristes délices ne peuvent être comprises que des Bretons,

et se mit à manger avec une indifférence stupide. Il faisait croire

à une absence si complète de toute intelligence, que les officiers

le comparèrent tour à tour, dans cette situation, à un des animaux

qui broutaient les gras pâturages de la vallée, aux sauvages de

l’Amérique ou à quelque naturel du cap de Bonne-Espérance. Trompé

par cette attitude, le commandant lui-même n’écoutait déjà plus ses

inquiétudes, lorsque, jetant un dernier regard de prudence à l’homme

qu’il soupçonnait être le héraut d’un prochain carnage, il en vit les

cheveux, le sarreau, les peaux de chèvre couverts d’épines, de débris

de feuilles, de brins de bois et de broussailles, comme si ce Chouan

eût fait une longue route à travers les halliers. Il lança un coup

d’œil significatif à son adjudant Gérard, près duquel il se trouvait,

lui serra fortement la main et dit à voix basse: --Nous sommes allés

chercher de la laine, et nous allons revenir tondus.

Les officiers étonnés se regardèrent en silence.

Il convient de placer ici une digression pour faire partager les

craintes du commandant Hulot à certaines personnes casanières habituées

à douter de tout, parce qu’elles ne voient rien, et qui pourraient

contredire l’existence de Marche-à-terre et des paysans de l’Ouest dont

alors la conduite fut sublime.

Le mot _gars_, que l’on prononce _gâ_, est un débris de la langue

celtique. Il a passé du bas-breton dans le français, et ce mot est, de

notre langage actuel, celui qui contient le plus de souvenirs antiques.

Le _gais_ était l’arme principale des Gaëls ou Gaulois; _gaisde_

signifiait armé; _gais_, bravoure; _gas_, force. Ces rapprochements

prouvent la parenté du mot _gars_ avec ces expressions de la langue

de nos ancêtres. Ce mot a de l’analogie avec le mot latin _vir_,

homme, racine de _virtus_, force, courage. Cette dissertation trouve

son excuse dans sa nationalité; puis, peut-être, servira-t-elle à

réhabiliter, dans l’esprit de quelques personnes, les mots: _gars_,

_garçon_, _garçonnette_, _garce_, _garcette_, généralement proscrits du

discours comme mal séants, mais dont l’origine est si guerrière et qui

se montreront çà et là dans le cours de cette histoire. --«C’est une

fameuse garce!» est un éloge peu compris que recueillit madame de Staël

dans un petit canton de Vendômois où elle passa quelques jours d’exil.

La Bretagne est, de toute la France, le pays où les mœurs gauloises

ont laissé les plus fortes empreintes. Les parties de cette province

où, de nos jours encore, la vie sauvage et l’esprit superstitieux de

nos rudes aïeux sont restés, pour ainsi dire, flagrants, se nomment

le pays des Gars. Lorsqu’un canton est habité par nombre de Sauvages

semblables à celui qui vient de comparaître dans cette Scène, les gens

de la contrée disent: Les Gars de telle paroisse; et ce nom classique

est comme une récompense de la fidélité avec laquelle ils s’efforcent

de conserver les traditions du langage et des mœurs gaëliques; aussi

leur vie garde-t-elle de profonds vestiges des croyances et des

pratiques superstitieuses des anciens temps. Là, les coutumes féodales

sont encore respectées. Là, les antiquaires retrouvent debout les

monuments des Druides et le génie de la civilisation moderne s’effraye

de pénétrer à travers d’immenses forêts primordiales. Une incroyable

férocité, un entêtement brutal, mais aussi la foi du serment;

l’absence complète de nos lois, de nos mœurs, de notre habillement,

de nos monnaies nouvelles, de notre langage, mais aussi la simplicité

patriarcale et d’héroïques vertus s’accordent à rendre les habitants

de ces campagnes plus pauvres de combinaisons intellectuelles que ne

le sont les Mohicans et les Peaux rouges de l’Amérique septentrionale,

mais aussi grands qu’eux. La place que la Bretagne occupe au centre

de l’Europe la rend beaucoup plus curieuse à observer que ne l’est le

Canada. Entouré de lumières dont la bienfaisante chaleur ne l’atteint

pas, ce pays ressemble à un charbon glacé qui resterait obscur et noir

au sein d’un brillant foyer. Les efforts tentés par quelques grands

esprits pour conquérir à la vie sociale et à la prospérité cette

belle partie de la France, si riche de trésors ignorés, tout, même

les tentatives du gouvernement, meurt au sein de l’immobilité d’une

population vouée aux pratiques d’une immémoriale routine. Ce malheur

s’explique assez par la nature d’un sol encore sillonné de ravins, de

torrents, de lacs et de marais; hérissé de haies, espèces de bastions

en terre qui font, de chaque champ, une citadelle; privé de routes

et de canaux; puis, par l’esprit d’une population ignorante, livrée

à des préjugés dont les dangers seront accusés par les détails de

cette histoire, et qui ne veut pas de notre moderne agriculture. La

disposition pittoresque de ce pays, les superstitions de ses habitants

excluent et la concentration des individus et les bienfaits amenés

par la comparaison, par l’échange des idées. Là point de villages.

Les constructions précaires que l’on nomme des logis sont clairsemées

à travers la contrée. Chaque famille y vit comme dans un désert. Les

seules réunions connues sont les assemblées éphémères que le dimanche

ou les fêtes de la religion consacrent à la paroisse. Ces réunions

silencieuses, dominées par le _Recteur_, le seul maître de ces esprits

grossiers, ne durent que quelques heures. Après avoir entendu la voix

terrible de ce prêtre, le paysan retourne pour une semaine dans sa

demeure insalubre; il en sort pour le travail, il y rentre pour dormir.

S’il y est visité, c’est par ce recteur, l’âme de la contrée. Aussi,

fut-ce à la voix de ce prêtre que des milliers d’hommes se ruèrent

sur la République, et que ces parties de la Bretagne fournirent cinq

ans avant l’époque à laquelle commence cette histoire, des masses

de soldats à la première chouannerie. Les frères Cottereau, hardis

contrebandiers qui donnèrent leur nom à cette guerre, exerçaient leur

périlleux métier de Laval à Fougères. Mais les insurrections de ces

campagnes n’eurent rien de noble; aussi peut-on dire avec assurance

que si la Vendée fit du brigandage une guerre, la Bretagne fit de

la guerre un brigandage. La proscription des princes, la religion

détruite ne furent pour les Chouans que des prétextes de pillage, et

les événements de cette lutte intestine contractèrent quelque chose de

la sauvage âpreté qu’ont les mœurs en ces contrées. Aussi, quand de

vrais défenseurs de la monarchie vinrent recruter des soldats parmi

ces populations ignorantes et belliqueuses, essayèrent-ils de donner,

sous le drapeau blanc, quelque grandeur à ces entreprises qui avaient

rendu la chouannerie odieuse. Leurs nobles efforts furent inutiles,

les Chouans sont restés comme un mémorable exemple du danger de remuer

les masses peu civilisées d’un pays. Le tableau de la première vallée

offerte par la Bretagne aux yeux du voyageur, la peinture des hommes

qui composaient le détachement des réquisitionnaires, la description

du gars apparu sur le sommet de la Pèlerine, donnent en raccourci

une fidèle image de la province et de ses habitants. Une imagination

exercée peut, d’après ces détails, concevoir le théâtre et les

instruments de la guerre. Là en étaient les éléments. Les haies si

fleuries de ces belles vallées cachaient alors d’invisibles agresseurs.

Chaque champ était alors une forteresse, chaque arbre méditait un

piége, chaque vieux tronc de saule creux gardait un stratagème. Le lieu

du combat était partout. Les fusils attendaient au coin des routes

les Bleus que de jeunes filles attiraient en riant sous le feu des

canons, sans croire être perfides; elles allaient en pèlerinage avec

leurs pères et leurs frères demander des ruses et des absolutions à des

vierges de bois vermoulu. La religion ou plutôt le fétichisme de ces

créatures ignorantes désarmait le meurtre de ses remords. Aussi une

fois cette lutte engagée, tout dans le pays devenait-il dangereux: le

bruit comme le silence, la grâce comme la terreur, le foyer domestique

comme le grand chemin. Il y avait de la conviction dans ces trahisons.

C’était des Sauvages qui servaient Dieu et le roi, à la manière dont

les Mohicans font la guerre. Mais pour rendre exacte et vraie en tout

point la peinture de cette lutte, l’historien doit ajouter qu’au moment

où la paix de Hoche fut signée, la contrée entière redevint et riante

et amie. Les familles, qui, la veille, se déchiraient encore, le

lendemain soupèrent sans danger sous le même toit.

A l’instant où Hulot reconnut les perfidies secrètes que trahissait

la peau de chèvre de Marche-à-terre, il resta convaincu de la rupture

de cette heureuse paix due au génie de Hoche et dont le maintien lui

parut impossible. Ainsi la guerre renaissait sans doute plus terrible

qu’autrefois, à la suite d’une inaction de trois années. La Révolution,

adoucie depuis le 9 thermidor, allait peut-être reprendre le caractère

de terreur qui la rendit haïssable aux bons esprits. L’or des Anglais

avait donc, comme toujours, aidé aux discordes de la France. La

République, abandonnée du jeune Bonaparte, qui semblait en être le

génie tutélaire, semblait hors d’état de résister à tant d’ennemis,

et le plus cruel se montrait le dernier. La guerre civile, annoncée

par mille petits soulèvements partiels, prenait un caractère de

gravité tout nouveau, du moment où les Chouans concevaient le dessein

d’attaquer une si forte escorte. Telles étaient les réflexions qui se

déroulèrent dans l’esprit de Hulot, quoique d’une manière beaucoup

moins succincte, dès qu’il crut apercevoir, dans l’apparition de

Marche-à-terre, l’indice d’une embuscade habilement préparée, car lui

seul fut d’abord dans le secret de son danger.

Le silence qui suivit la phrase prophétique du commandant à Gérard,

et qui termine la scène précédente, servit à Hulot pour recouvrer son

sang-froid. Le vieux soldat avait presque chancelé. Il ne put chasser

les nuages qui couvrirent son front quand il vint à penser qu’il

était environné déjà des horreurs d’une guerre dont les atrocités

eussent été peut-être reniées par les Cannibales. Le capitaine Merle

et l’adjudant Gérard, ses deux amis, cherchaient à s’expliquer la

crainte, si nouvelle pour eux, dont témoignait la figure de leur

chef, et contemplaient Marche-à-terre mangeant sa galette au bord du

chemin, sans pouvoir établir le moindre rapport entre cette espèce

d’animal et l’inquiétude de leur intrépide commandant. Mais le visage

de Hulot s’éclaircit bientôt. Tout en déplorant les malheurs de la

République, il se réjouit d’avoir à combattre pour elle, il se promit

joyeusement de ne pas être la dupe des Chouans et de pénétrer l’homme

si ténébreusement rusé qu’ils lui faisaient l’honneur d’employer contre

lui.

Avant de prendre aucune résolution, il se mit à examiner la position

dans laquelle ses ennemis voulaient le surprendre. En voyant que

le chemin au milieu duquel il se trouvait engagé passait dans une

espèce de gorge peu profonde à la vérité, mais flanquée de bois, et où

aboutissaient plusieurs sentiers, il fronça fortement ses gros sourcils

noirs, puis il dit à ses deux amis d’une voix sourde et très-émue:

--Nous sommes dans un drôle de guêpier.

--Et de quoi donc avez-vous peur? demanda Gérard.

--Peur?... reprit le commandant, oui, peur. J’ai toujours eu peur

d’être fusillé comme un chien au détour d’un bois sans qu’on vous crie:

Qui vive!

--Bah! dit Merle en riant, qui vive! est aussi un abus.

--Nous sommes donc vraiment en danger? demanda Gérard aussi étonné du

sang-froid de Hulot qu’il l’avait été de sa passagère terreur.

--Chut! dit le commandant, nous sommes dans la gueule du loup, il y

fait noir comme dans un four, et il faut y allumer une chandelle.

Heureusement, reprit-il, que nous tenons le haut de cette côte? il la

décora d’une épithète énergique, et ajouta: --Je finirai peut-être bien

par y voir clair. Le commandant, attirant à lui les deux officiers,

cerna Marche-à-terre; le Gars feignit de croire qu’il les gênait,

il se leva promptement. --Reste là, chenapan! lui cria Hulot en le

poussant et le faisant retomber sur le talus où il s’était assis. Dès

ce moment, le chef de demi-brigade ne cessa de regarder attentivement

l’insouciant Breton. --Mes amis, reprit-il alors en parlant à voix

basse aux deux officiers, il est temps de vous dire que la boutique est

enfoncée là-bas. Le Directoire, par suite d’un remue-ménage qui a eu

lieu aux Assemblées, a encore donné un coup de balai à nos affaires.

Ces pentarques, ou pantins, c’est plus français, de directeurs viennent

de perdre une bonne lame, Bernadotte n’en veut plus.

--Qui le remplace? demanda vivement Gérard.

--Milet-Mureau, une vieille perruque. On choisit là un bien mauvais

temps pour laisser naviguer des mâchoires! Voilà des fusées anglaises

qui partent sur les côtes. Tous ces hannetons de Vendéens et de Chouans

sont en l’air, et ceux qui sont derrière ces marionnettes-là ont bien

su prendre le moment où nous succombons.

--Comment! dit Merle.

--Nos armées sont battues sur tous les points, reprit Hulot en

étouffant sa voix de plus en plus. Les Chouans ont déjà intercepté

deux fois les courriers, et je n’ai reçu mes dépêches et les

derniers décrets qu’au moyen d’un exprès envoyé par Bernadotte au

moment où il quittait le Ministère. Des amis m’ont heureusement écrit

confidentiellement sur cette débâcle. Fouché a découvert que le tyran

Louis XVIII a été averti par des traîtres de Paris d’envoyer un chef à

ses canards de l’intérieur. On pense que Barras trahit la République.

Bref, Pitt et les princes ont envoyé, ici, un ci-devant, homme

vigoureux, plein de talent, qui voudrait, en réunissant les efforts des

Vendéens à ceux des Chouans, abattre le bonnet de la République. Ce

camarade-là a débarqué dans le Morbihan, je l’ai su le premier, je l’ai

appris aux malins de Paris, le _Gars_ est le nom qu’il s’est donné.

Tous ces animaux-là, dit-il en montrant Marche-à-terre, chaussent des

noms qui donneraient la colique à un honnête patriote s’il les portait.

Or, notre homme est dans ce district. L’arrivée de ce Chouan-là, et il

indiqua de nouveau Marche-à-terre, m’annonce qu’il est sur notre dos.

Mais on n’apprend pas à un vieux singe à faire la grimace, et vous

allez m’aider à ramener mes linottes à la cage _et pus vite que ça!_ Je

serais un joli coco si je me laissais engluer comme une corneille par

ce ci-devant qui arrive de Londres sous prétexte d’avoir à épousseter

nos chapeaux!

En apprenant ces circonstances secrètes et critiques, les deux

officiers, sachant que leur commandant ne s’alarmait jamais en vain,

prirent alors cette contenance grave qu’ont les militaires au fort du

danger, lorsqu’ils sont fortement trempés et habitués à voir un peu

loin dans les affaires humaines. Gérard voulut répondre, et demander

toutes les nouvelles politiques dont une partie était passée sous

silence par le commandant; mais un signe de Hulot lui imposa silence;

et tous les trois ils se mirent à regarder Marche-à-terre.

Ce Chouan ne donna pas la moindre marque d’émotion en se voyant sous

la surveillance de ces hommes aussi redoutables par leur intelligence

que par leur force corporelle. La curiosité des deux officiers, pour

lesquels cette sorte de guerre était nouvelle, fut vivement excitée

par le commencement d’une affaire qui offrait un intérêt presque

romanesque; aussi voulurent-ils en plaisanter; mais, au premier mot

qui leur échappa, Hulot les regarda gravement et leur dit: --Tonnerre

de Dieu! n’allons pas fumer sur le tonneau de poudre, citoyens. C’est

s’amuser à porter de l’eau dans un panier que d’avoir du courage hors

de propos. --Gérard, dit-il ensuite en se penchant à l’oreille de son

adjudant, approchez-vous insensiblement de ce brigand; et au moindre

mouvement suspect, tenez-vous prêt à lui passer votre épée au travers

du corps. Quant à moi, je vais prendre des mesures pour soutenir la

conversation, si nos inconnus veulent bien l’entamer.

Gérard inclina légèrement la tête en signe d’obéissance, puis il se mit

à contempler les points de vue de cette vallée avec laquelle on a pu

se familiariser; il parut vouloir les examiner plus attentivement et

marcha pour ainsi dire sur lui-même et sans affectation; mais on pense

bien que le paysage était la dernière chose qu’il observa. De son côté,

Marche-à-terre laissa complétement ignorer si la manœuvre de l’officier

le mettait en péril; à la manière dont il jouait avec le bout de son

fouet, on eût dit qu’il pêchait à la ligne dans le fossé.

Pendant que Gérard essayait ainsi de prendre position devant le Chouan,

le commandant dit tout bas à Merle: --Donnez dix hommes d’élite à un

sergent et allez les poster vous-même au dessus de nous, à l’endroit

du sommet de cette côte où le chemin s’élargit en formant un plateau,

et d’où vous apercevrez un bon ruban de queue de la route d’Ernée.

Choisissez une place où le chemin ne soit pas flanqué de bois et d’où

le sergent puisse surveiller la campagne. Appelez La-clef-des-cœurs, il

est intelligent. Il n’y a point de quoi rire, je ne donnerais pas un

décime de notre peau, si nous ne prenons pas notre bisque.

Pendant que le capitaine Merle exécutait cet ordre avec une promptitude

dont l’importance fut comprise, le commandant agita la main droite pour

réclamer un profond silence des soldats qui l’entouraient et causaient

en jouant. Il ordonna, par un autre geste, de reprendre les armes.

Lorsque le calme fut établi, il porta les yeux d’un côté de la route

à l’autre, écoutant avec une attention inquiète, comme s’il espérait

surprendre quelque bruit étouffé, quelques sons d’armes ou des pas

précurseurs de la lutte attendue. Son œil noir et perçant semblait

sonder les bois à des profondeurs extraordinaires; mais ne recueillant

aucun indice, il consulta le sable de la route, à la manière des

Sauvages, pour tâcher de découvrir quelques traces de ces invisibles

ennemis dont l’audace lui était connue. Désespéré de ne rien apercevoir

qui justifiât ses craintes, il s’avança vers les côtés de la route, en

gravit les légères collines avec peine, puis il en parcourut lentement

les sommets. Tout à coup, il sentit combien son expérience était utile

au salut de sa troupe, et descendit. Son visage devint plus sombre;

car, dans ces temps-là, les chefs regrettaient toujours de ne pas

garder pour eux seuls la tâche la plus périlleuse.

Les autres officiers et les soldats, ayant remarqué la préoccupation

d’un chef dont le caractère leur plaisait et dont la valeur était

connue, pensèrent alors que son extrême attention annonçait

un danger; mais incapables d’en soupçonner la gravité, s’ils restèrent

immobiles et retinrent presque leur respiration, ce fut par instinct.

Semblables à ces chiens qui cherchent à deviner les intentions de

l’habile chasseur dont l’ordre est incompréhensible, mais qui lui

obéissent ponctuellement, ces soldats regardèrent alternativement la

vallée de Couësnon, les bois de la route et la figure sévère de leur

commandant en tâchant d’y lire leur sort. Ils se consultaient des yeux,

et plus d’un sourire se répétait de bouche en bouche.

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 1 / 72 段