MONSIEUR,

Dans mon premier écrit sur cette matière fait d'abord en 1747. augmenté

& envoyé en Angleterre en 1749. je regardai la mer comme la grande

source des éclairs; j'imaginois que la lumière qu'on y apperçoit venoit

du feu électrique produit par le frottement des particules d'eau avec

celles de sel. Éloigné des côtes je n'avois pas alors la commodité de

faire des expériences sur de l'eau de mer, de sorte que j'embrassai

cette opinion trop à la hâte.

Car en 1750. & 51. étant par occasion sur les côtes, je trouvai par des

expériences que l'eau de la mer dans une bouteille, quoiqu'elle parût

d'abord lumineuse en l'agitant, perdit cependant cette vertu dans peu

d'heures. De cette observation & de ce qu'en agitant du sel fondu dans

de l'eau je ne pouvois produire aucune lumière, je commençai d'abord à

douter de ma première supposition, & à soupçonner que cette lumière dans

l'eau de la mer devoit être attribuée à quelques autres principes.

J'examinai alors s'il n'étoit pas possible que les particules de l'air,

étant électriques par elles-mêmes, tirassent leur feu électrique de la

terre dans les grands coups de vent par leur frottement contre les

arbres, les montagnes, les bâtimens, &tc. comme autant de petits globes

électriques frottans contre des coussins non-électriques, & que les

vapeurs qui s'élèvent reçussent de l'air ce feu, & que par ces moyens

les nuages devinssent électrisés.

J'imaginai que si la chose étoit ainsi, poussant violemment avec des

soufflets un courant d'air contre mon premier conducteur, je pourrois

l'électriser négativement, le frottement des particules de l'air le

dépoüillant d'une partie de sa quantité naturelle du fluide électrique;

mais l'expérience que je tentai dans cette vûe ne me réussit pas.

En Septembre 1752. j'élevai une verge de fer pour tirer l'éclair dans ma

maison, afin de faire quelques expériences dessus, ayant disposé deux

timbres pour m'avertir quand la verge seroit électrisée; cette pratique

est familière à tout Électricien.

Je trouvai que les timbres sonnèrent quelquefois quoiqu'il n'y eût ni

éclair ni tonnerre, mais seulement un nuage obscur au-dessus de la

verge, que quelquefois après un coup d'éclair ils s'arrêtoient tout d'un

coup, que d'autres fois, sans avoir sonné auparavant, ils commençoient à

le faire soudain après l'éclair, que l'électricité étoit quelquefois,

très-foible, ensorte qu'après en avoir tiré une petite étincelle, on

étoit quelque tems sans pouvoir en tirer d'autre; que d'autrefois les

étincelles se suivoient avec une extrême rapidité, en ayant eu un jour

un courant continuel d'un timbre à l'autre de la largeur d'une plume de

corbeau; il y eut même des variations considérables pendant le même

orage.

L'hyver suivant j'imaginai une expérience pour découvrir si les nuages

étoient électrisés positivement ou négativement; mais ma verge pointuë

avec tout son appareil s'étant dérangée, je ne la rétablis que vers le

printems, lorsque j'espérai que la chaleur occasionneroit plus de nuages

orageux.

Cette expérience consistoit à prendre deux bouteilles, à en charger une

du feu de la verge de fer & à donner à l'autre une charge égale avec le

globe de verre électrique par le moyen du premier conducteur, & après

les avoir chargées, à les placer sur une table à trois ou quatre pouces

l'une de l'autre, ayant suspendu au plat-fons avec un fil de soye fin,

une boulette de liége qui pût joüer entre les crochets. Si les deux

bouteilles étoient électrisées positivement, la boulette attirée &

repoussée par l'une, devroit aussi être repoussée par l'autre: si l'une

étoit positivement & l'autre négativement, la boulette seroit attirée &

repoussée tour à tour par chacune, & continueroit de joüer entr'elles

aussi long-tems qu'elles conserveroient quelque charge considérable.

Ayant fort à coeur de faire cette expérience, le hazard voulut que je

fusse absent pendant les deux plus gros orages que nous eûmes de bonne

heure dans le printems, ce qui ne fut pas une petite mortification pour

moi. J'avois bien ordonné dans ma maison que si les timbres sonnoient,

pendant mon absence, on enfermât quelqu'éclair pour moi dans des

bouteilles électriques, & on le fit aussi; mais tout étoit presque

dissipé avant mon retour; & dans quelques autres orages la quantité

d'éclairs que je pus renfermer étoit si petite, & la charge si foible,

que je ne pus me satisfaire; cependant je vis quelquefois de quoi

augmenter mes soupçons & enflammer ma curiosité.

Enfin le 12. Avril 1753. étant arrivé un orage qui fut assez vif pendant

quelque tems, je chargeai une des bouteilles passablement bien avec

l'éclair, & l'autre avec l'électricité de mon globe de verre, également

autant que j'en pus juger; & les ayant disposées convenablement, je vis

avec autant de surprise que de plaisir la boulette de liége joüer avec

vîtesse de l'une à l'autre, & je fus convaincu que l'une des deux étoit

électrisée négativement.

Je répétai plusieurs fois cette expérience pendant cet orage & pendant

huit autres orages de suite, toujours avec le même succès, & étant

persuadé (par les raisons détaillées d'abord dans ma lettre à M.

Kinnersley, imprimée depuis à Londres,) que le globe de verre électrise

positivement, je conclus que les nuages sont toujours électrisés

négativement, ou contiennent toujours moins que leur quantité naturelle

de fluide électrique.

Malgré tant d'expériences il semble cependant que ma conclusion étoit

tirée trop précipitamment, car enfin le 6. de Juin dans un orage qui

dura depuis cinq heures après midi jusqu'à sept, je trouvai un nuage qui

étoit électrisé positivement, quoique plusieurs qui étoient passés

auparavant au-dessus de ma verge pendant le même orage, fussent dans

l'état négatif. Voici comme je le découvris.

Je faisois en même tems une autre expérience que je répétai plusieurs

fois pour m'assurer de l'état négatif des nuages; la voici. Pendant que

les timbres sonnoient, je pris la bouteille chargée au globe,

j'appliquai son crochet à la verge, dans l'idée que si les nuages

étoient électrisés positivement, la verge qui en recevoit son

électricité le seroit aussi de la même façon, & alors l'électricité

positive ajoutée avec la bouteille feroit sonner les timbres plus vîte;

mais si les nuages étoient dans un état négatif, ils devoient épuiser le

fluide électrique de la verge & la réduire au même état négatif où ils

étoient; alors le crochet de la bouteille chargée positivement

fournissant à là verge ce qui lui manquoit, (autrement elle auroit été

obligée de le tirer de la terre par le moyen de la boulette de cuivre

suspendue entre les deux timbres,) le carillon cesseroit jusqu'à ce que

la bouteille fût déchargée.

Je déchargeai promptement dans la verge de cette manière plusieurs

bouteilles qui étoient chargées au globe; le fluide électrique passant

du crochet dans la verge jusqu'à ce que le crochet ne tirât plus

d'étincelles du doigt; & pendant que la verge recevoit de la bouteille,

les timbres cesserent de sonner: mais en continuant d'appliquer le

crochet de la bouteille à la verge, j'épuisai la quantité naturelle de

la surface intérieure de ces bouteilles, ou pour m'exprimer à

l'ordinaire je les chargeai négativement.

Enfin pendant que je chargeois une bouteille à mon globe pour répèter

cette expérience, mes timbres s'arrêtèrent d'eux-mêmes, & après une

pause recommencèrent à sonner; mais quand j'approchai de la verge le

crochet de la bouteille chargée, au lieu du courant ordinaire que

j'attendois du crochet à la verge, il n'y eut pas d'étincelles, pas même

lorsque je les fis toucher. Cependant les timbres continuèrent à sonner

fortement, ce qui me fit connoître que la verge étoit alors électrisée

positivement, aussi bien que le crochet de la bouteille & au même dégré,

& par conséquent que le nuage particulier qui étoit alors au-dessus de

la verge étoit dans le même état positif; c'étoit vers la fin de

l'orage.

Mais c'est une expérience unique qui, néanmoins fait une exception à ma

première conclusion qui étoit trop générale, & me réduit à celle-ci, que

les nuages d'un orage accompagné de tonnerre sont le plus ordinairement

dans un état négatif d'électricité, mais quelquefois dans un état

positif.

Je crois que le dernier cas est rare, car quoique bientôt après la

dernière expérience je fis un voyage à Boston, & fus hors de chez moi la

plus grande partie de l'été, ce qui m'empêcha de poursuivre mes

observations & mes essais; cependant M. Kinnersley revenu des isles

précisément au tems de mon départ, continua les expériences pendant mon

absence, & il m'assure qu'il trouva toujours les nuages dans l'état

négatif; ensorte que le plus souvent dans les coups de foudre c'est la

terre qui frappe les nuages, & non les nuages qui frappent la terre.

Ceux qui sont versés dans les expériences électriques concevront

aisément que les effets & les apparences doivent être à peu de chose

près les mêmes dans les deux cas; même explosion, même éclair entre deux

nuages, entre les nuages & les montagnes, &c. même rupture des arbres,

des murailles, &c. que le fluide électrique rencontre sur son partage,

même coup fatal pour les corps animaux, & que les verges pointuës

plantées sur les bâtimens où les mâts des vaisseaux, & communiquant avec

la terre ou la mer, doivent être également propres à rétablir doucement

& en silence l'équilibre entre la terre & les nuages, ou à conduire un

éclair ou un coup de foudre, s'il y en avoit, de manière à préserver la

maison ou le vaisseau; car les pointes ont autant de vertu pour pousser

le feu électrique que pour l'attirer, & les verges l'élèveront aussi

bien qu'elles le feront descendre.

«M. le Roy de l'Académie des Sciences, dont nous avons déjà parlé, avoit

aussi conjecturé long-tems avant d'avoir été informé des nouvelles

découvertes faites en Amérique, que l'électricité des nuages devoit être

négative: voici comme il s'en explique à la fin d'un mémoire qu'il lût à

l'Académie le 9. Avril 1755.

«À ces conséquences j'en pourrois ajouter plusieurs autres assez

importantes: mais je me contenterai de faire remarquer, 1º. que cette

électricité nous montre qu'il pourroit bien y avoir dans la nature tel

agent lequel électriseroit les corps en y raréfiant le fluide

électrique, ce qu'on n'avoit pû soupçonner jusqu'ici, opération qui est

même plus simple que celle par laquelle on conçoit ordinairement que cet

effet a lieu. 2º. Qu'il y a une grande analogie entre un aimant & un

systême de corps électrisés par _condensation_ & par _raréfaction_, les

corps aimantés par un pôle se repoussant & attirant ceux qui sont

aimantés par l'autre, comme ceux qui sont électriques d'une même façon

se repoussent tandis qu'ils attirent ceux qui le sont d'une façon

contraire; enfin que le choc de l'expérience de Leyde n'est qu'une suite

pour ainsi dire des deux électricités par _condensation_ & par

_raréfaction_, une bouteille de Leyde se chargeant dans un instant,

quand on fait communiquer le côté avec le bâtis & le crochet avec le

conducteur, ou _vice versâ_, & ne pouvant absolument se charger lorsque

l'on la fait communiquer de même avec deux corps électrisés au même

degré; c'est ce que je me propose de montrer dans un mémoire où je

compte donner l'analyse de cette expérience.

«Le R. P. Beccaria après avoir observé des différences marquées entre

l'électricité positive & l'électricité négative, comme il a été

ci-devant rapporté, ne fut pas long-tems à reconnoître les mêmes

différences dans l'électricité naturelle. Il remarqua que son appareil

électrisé par le tonnerre, ou seulement par les nuages sans apparence de

tonnerre, étoit tantôt dans un état positif & tantôt dans un état

négatif; il a donné un détail bien circonstancié de toutes ses

observations à ce sujet dans son _Libro secondo del Electricismo

naturale_, imprimé _in_-4º. à Turin en 1753.»

Mais quoique les éclaircissemens tirés de ces expériences ne changent

rien dans la pratique, il, en est tout autrement pour la théorie, nous

sommes maintenant aussi embarrassés à trouver une hypothèse pour

expliquer par quels moyens les nuages deviennent électrisés

négativement, que nous l'étions précédemment à montrer comment ils le

devenoient positivement.

Je ne sçaurois m'empêcher de hazarder quelques conjectures sur ce sujet;

voici celles qui s'offrent à présent à mon esprit; & quand même de

nouvelles découvertes montreroient qu'elles ne sont pas tout-à-fait

justes, elles pourroient, en attendant, être de quelque utilité, en

excitant les curieux à faire davantage d'expériences, & en donnant

occasion à des recherches plus exactes.

Je conçois donc que ce globe de terre & d'eau avec ses plantes, ses

animaux & ses bâtimens contient une quantité de fluide électrique

répanduë dans sa substance, précisément aussi grande qu'il en peut

contenir; c'est ce que j'appelle la quantité naturelle.

Que cette quantité naturelle n'est pas la même dans toutes les espèces

de matière commune sous des dimensions égales, ni dans la même espèce de

matière commune dans toutes les circonstances. Mais un pied cube v. g.

d'une sorte de matière commune, peut contenir plus de fluide électrique

qu'un pied cube de quelqu'autre matière commune & une livre de la même

espèce de matière commune, quand elle est raréfiée, peut en contenir

plus que quand elle est condensée.

Car le fluide électrique étant attiré par quelque portion de matière

commune, les parties de ce fluide (qui ont entr'elles une mutuelle

répulsion,) s'approchent tellement l'une de l'autre par l'attraction de

la matière commune qui les absorbe, que leur répulsion est égale à la

force condensante de l'attraction dans la matière commune: ainsi cette

portion de matière commune n'en absorbera pas davantage.

Les corps de différentes espèces ayant ainsi attiré & absorbé ce que

j'appelle leur quantité naturelle, c'est-à-dire précisément autant de

fluide électrique qu'il convient à leur état de densité, de raréfaction

& au pouvoir d'attirer, ne donnent plus entre eux aucun signe

d'électricité.

Et si l'on charge un de ces corps d'une plus grande quantité de fluide

électrique, elle n'y entre pas, mais elle se répand sur la surface & y

forme une atmosphère, & alors ce corps donne des signes d'électricité.

J'ai comparé dans un de mes écrits précédens la matière commune à une

éponge & le fluide électrique à l'eau; on voudra bien me permettre de me

servir encore une fois de la même comparaison pour éclaircir davantage

ma pensée sur ce sujet.

Quand on condense un peu une éponge, en la pressant entre les doigts,

elle ne prend & ne garde pas autant d'eau que dans son état le plus

naturel de relâchement & de raréfaction.

Étant encore pressée & condensée davantage, il sortira quelque peu d'eau

de ses parties intérieures qui s'écoulera par la surface.

Si l'on cesse entiérement de la presser avec les doigts, l'éponge

reprendra non-seulement ce qui avoit été exprimé d'eau en dernier lieu,

mais elle en attirera une quantité surabondante.

Comme l'éponge dans son état de raréfaction attirera & absorbera

naturellement plus d'eau, & que dans son état de condensation elle

attirera & absorbera naturellement moins d'eau, nous pouvons appeller la

quantité qu'elle absorbe dans l'un ou l'autre de ces états, sa quantité

naturelle relativement à cet état.

Or l'eau est au fluide électrique ce que l'éponge est à l'eau. Quand une

portion d'eau est dans son état commun de densité, elle ne peut contenir

plus de fluide électrique qu'elle n'en a; si on y en ajoûte, il se

répand sur la surface.

Quand la même portion d'eau se raréfie en vapeurs & forme un nuage, elle

est capable d'en recevoir & d'en absorber une beaucoup plus grande

quantité; chaque particule a de la place pour avoir son atmosphère

électrique.

Ainsi l'eau en son état de raréfaction ou dans la forme d'un nuage sera

dans un état négatif d'électricité; elle aura moins que sa quantité

naturelle, c'est-à-dire moins qu'elle n'est naturellement capable d'en

attirer & d'en absorber dans cet état.

Ce nuage s'approchant assez de la terre pour être à portée d'être

frappé, recevra de la terre un coup de fluide électrique, qui pour

fournir à une grande étenduë de nuages, doit quelquefois contenir une

très-grande quantité de ce fluide. Mais ce nuage passant sur des bois de

haute futaye peut recevoir sans bruit quelque charge des pointes, & des

bords aigus des feüilles de leurs cimes mouillées.

Un nuage étant chargé par quelque moyen que ce soit de la part de la

terre peut frapper sur d'autres qui n'ont pas été chargés ou qui ne

l'ont pas été autant, ceux-ci sur d'autres encore jusqu'à ce que

l'équilibre soit établi entre tous les nuages qui sont à portée de se

frapper l'un l'autre.

Le nuage ainsi chargé s'étant déchargé d'une bonne partie de ce qu'il a

reçu d'abord, peut recevoir une nouvelle charge de la terre ou de

quelqu'autre nuage qui aura été poussé par le vent à portée de la

recevoir plus promptement de la terre.

Delà ces coups & ces éclairs redoublés & continuels jusqu'à ce que les

nuages ayent reçu à peu près leur quantité naturelle en tant que nuages,

ou jusqu'à ce qu'ils soient tombés en ondées & réunis à ce globe

terraquée d'où ils tirent leur origine.

Ainsi les nuages orageux sont généralement parlant dans un état négatif

d'électricité par rapport à la terre selon la plûpart de nos

expériences; cependant comme dans l'une nous avons trouvé un nuage

électrisé positivement, je conjecture que dans ce cas un pareil nuage,

après avoir reçu ce qui, dans son état de raréfaction, étoit seulement

sa quantité naturelle se trouva comprimé par l'action des vents ou de

quelqu'autre manière, ensorte qu'une partie de ce qu'il avoit absorbé,

fut chassée, & forma une atmosphère électrique autour de lui dans son

état de condensation. C'est ce qui le rendit capable de communiquer une

électricité positive à la verge.

Pour prouver qu'un corps dans différentes circonstances de dilatation &

de contraction est capable de recevoir & de retenir plus ou moins de

fluide électrique sur sa surface, je rapporterai l'expérience suivante:

Je plaçai sur le plancher un verre à boire propre, & dessus un petit pot

d'argent, dans lequel je mis environ trois brasses de chaîne de cuivre,

à un bout de laquelle j'attachai un fil de soye qui s'élevoit

directement au plat-fond où il passoit sur une poulie & delà

redescendoit dans ma main, de sorte que je pouvois à mon gré enlever la

chaîne du pot, l'élever à un pied de distance du plat-fond & la laisser

par gradation retomber dans le pot.

Du plat-fond avec un autre fil de fine soye écruë, je suspendis un petit

floccon de coton, de manière que quand il pendoit perpendiculairement il

touchoit le côté du pot: ensuite approchant du pot le crochet d'une

bouteille chargée, je lui donnai une étincelle qui se répandit autour en

atmosphère électrique, & le floccon de coton fut repoussé du côté du pot

à la distance de neuf ou dix pouces: le pot ne recevoit plus alors

d'autre étincelle du crochet de la bouteille; mais à mesure que

j'élevois la chaîne, l'atmosphère du pot diminua en se coulant sur la

chaîne qui s'élevoit, & en conséquence le floccon de coton s'approcha de

plus en plus du pot; & alors si je rapprochois de ce pot le crochet de

la bouteille, il recevoit une autre étincelle & le coton retournoit à la

même distance qu'auparavant, & de cette sorte à proportion que la chaîne

étoit élevée plus haut, le pot recevoit plus d'étincelles, parce que le

pot avec la chaîne déployée étoit capable de supporter une plus grande

atmosphère que le pot avec la chaîne ramassée dans son intérieur. Que

l'atmosphère autour du pot fût diminuée en enlevant la chaîne, &

augmentée en la baissant, c'est une chose non-seulement conforme à la

raison, puisque l'atmosphère de la chaîne doit être tirée de celle du

pot quand elle s'enlève, & y retourner quand elle retombe; mais la chose

est encore évidente aux yeux, le floccon de coton s'approchant toujours

du pot quand on tiroit la chaîne en haut, & se retirant quand on la

laissoit tomber.

«Cette expérience répètée de la manière dont l'enseigne M. Franklin, a

tout aussi bien réussi à Paris qu'à Philadelphie. Le floccon de coton ou

une balle de liége suspenduë à un fil de soye s'écarte plus ou moins des

bords du vase, suivant que la chaîne y est plus ou moins renfermée. J'ai

vû le floccon qui se tenoit à un pouce de distance du vase, tandis

qu'une chaîne de douze pieds étoit tout à fait déployée, s'en écarter

jusqu'à un pied, quand elle étoit entiérement retombée.»

Ainsi nous voyons que l'augmentation de surface rend un corps capable de

recevoir une plus grande atmosphère électrique; mais cette expérience,

je l'avouë, ne démontre pas parfaitement ma nouvelle hypothèse; car le

cuivre & l'argent continuënt toujours à être solides, & ne se dilatent

pas en vapeurs comme l'eau en nuages. Peut-être que dans la suite, des

expériences sur l'eau élevée en vapeurs mettront cette matière dans un

plus grand jour.

Il s'élève contre cette nouvelle hypothèse une objection qui paroît

importante; la voici: si l'eau, dans son état de raréfaction, comme

nuage, attire & absorbe plus de fluide électrique que dans son état de

densité comme eau, pourquoi ne tire-t-elle pas de la terre tout ce dont

elle manque, à l'instant qu'elle en quitte la surface, qu'elle en est

encore proche, & qu'elle ne fait que s'élever en vapeur? J'avouë que je

ne sçaurois, quant à présent, répondre à cette difficulté d'une manière

qui me satisfasse; j'ai cru cependant que je devois l'établir dans toute

sa force, comme je l'ai fait, & soumettre le tout à l'examen.

Qu'il me soit permis de recommander au curieux dans cette branche de la

philosophie naturelle, de répèter avec soin & en observateurs exacts,

les expériences que j'ai rapportées dans cet écrit & les précédens sur

l'électricité positive & négative avec les autres de même genre qu'ils

imagineront, afin de s'assurer si l'électricité communiquée par un globe

de verre est réellement positive. Je prie aussi ceux qui auront occasion

d'observer les effets récents du tonnerre sur les bâtimens, les arbres,

&c. de les considérer en particulier dans la vûe d'en découvrir la

direction. Mais dans cet examen il faut toujours faire attention à une

chose, c'est qu'un courant de fluide électrique passant au travers du

bois, de la brique, du métal, &c. quand il passe en petite quantité, la

force avec laquelle ses parties se repoussent est limitée & surmontée

par la cohésion des parties du corps qu'il traverse au point d'empêcher

l'explosion; mais quand le fluide vient en trop grande quantité pour

être retenu par cette cohésion, il fait explosion, & déchire ou fond le

corps qui s'efforçoit de lui résister. Si c'est du bois, de la brique,

de la pierre ou quelque chose de semblable, les éclats sortiront du côté

où il y a moins de résistance, & de même lorsqu'il se fait un trou à

travers du carton par le moyen d'un vase électrisé, si les surfaces du

carton ne sont pas enfermées ou pressées, il y aura une bavûre élevée

tout autour du trou des deux côtés du carton; mais si l'un des côtés est

resserré, ensorte que la bavûre ne puisse pas s'élèver de ce côté, elle

s'élevera entiérement de l'autre, de quelque côté que le fluide ait été

dirigé, car la bavûre autour du trou est l'effet de l'explosion en tous

sens autour du centre du courant plutôt que l'effet de la direction.

Dans chaque coup de tonnerre je pense que le courant de fluide

électrique qui est en mouvement pour rétablir l'équilibre entre la nuée

& la terre, doit toujours préalablement trouver son passage & tracer,

pour ainsi dire, sa course, le long de tous les conducteurs qu'il peut

trouver dans son chemin, tels que les métaux, les murailles moites, les

bois humides, &c., qu'il s'écartera considérablement de la ligne droite

pour s'attacher aux bons conducteurs, & qu'enfin dans cette course il

est actuellement en mouvement, quoique sans bruit & imperceptiblement

avant l'explosion dans & parmi les conducteurs. Cette explosion n'arrive

que quand les conducteurs ne peuvent pas s'en décharger aussi vîte

qu'ils le reçoivent, parce qu'ils sont imparfaits, désunis, trop petits,

ou qu'ils ne sont pas de la matière la plus propre à conduire. Ainsi les

verges de métal, d'une grosseur suffisante, & qui s'étendent de la

partie la plus haute d'un édifice jusqu'à terre, étant de la meilleure

matière, & des conducteurs parfaits, préserveront, je pense, le bâtiment

de dommage, ou en rétablissant l'équilibre assez vîte pour prévenir le

coup, ou en le conduisant dans la substance de la verge aussi loin

qu'elle s'étend, ensorte qu'il n'y ait d'explosion qu'au dessus de sa

pointe, entre elle & les nuages.

Si l'on demandoit quelle épaisseur on doit présumer suffisante dans la

verge métalliques? Pour répondre, je remarquerois que cinq gros vases de

verre, tels que je les ai indiqués dans mes premiers écrits, déchargent

une très grande quantité d'électricité, qui cependant sera toute entière

conduite autour d'un livre par le filet mince d'or de la couverture;

elle suit l'or par le plus long chemin autour de la couverture plûtôt

que de prendre le plus court au travers de cette couverture, qui n'est

pas un si bon conducteur. Mais dans cette ligne d'or le métal est d'une

finesse si grande, que ce n'est presque que la couleur de l'or; sur la

couverture d'un livre _in-8º_. il n'y a pas un pouce quarré, & par

conséquent pas la trente-sixiéme partie d'un grain suivant Mr. de

Reaumur. Cependant elle est suffisante pour conduire la charge de cinq

gros vases, & je ne sçais de combien davantage. Présentement je suppose

qu'un fil-d'archal du quart d'un pouce de diamètre contient environ

5000. fois autant de métal qu'il y en a dans cette ligne d'or, & si cela

est, il conduira la charge de 25000. vases de verre pareils, quantité

que j'imagine bien supérieure à ce qu'il y en a jamais eu dans aucun

coup de tonnerre naturel. Mais une verge du diamètre d'un demi-pouce en

conduiroit quatre fois autant que celle d'un quart.

Et à l'égard du conducteur, quoiqu'il faille une certaine épaisseur de

métal pour conduire un grande quantité d'électricité & en même tems

conserver sa propre substance ferme & réunie, & qu'une moindre

épaisseur, comme par exemple un très-petit fil-d'archal, soit détruite

par l'explosion; cependant un pareil petit fil auroit suffi pour

conduire ce coup, quoiqu'il devienne incapable d'en conduire un autre.

Et considérant l'extrème rapidité avec laquelle le fluide électrique

court sans explosion quand il a un passage libre ou une communication de

métal parfait; je penserois qu'une grande quantité seroit conduite en

peu de tems à un nuage ou tirée d'un nuage pour rétablir son équilibre

avec la terre par le moyen d'un très-petit fil de fer, & par conséquent

des verges épaisses ne paroissent pas si nécessaires. Quoiqu'il en soit,

comme la quantité de tonnerre déchargée dans un coup ne peut pas se bien

mesurer, & qu'elle est certainement très-différente en différens coups,

plus grande dans quelques-uns que dans d'autres, & comme le fer (le

meilleur métal pour cet usage, étant le moins propre à se fondre,) est à

bon marché, il n'y a point d'inconvénient d'avoir un plus gros canal

pour conduire ce coup impétueux que nous ne le jugeons nécessaire; car

quoiqu'un fil-d'archal moyen puisse suffire, deux ou trois ne peuvent

pas nuire. Le tems & des observations exactes bien comparées indiqueront

à la fin la grosseur convenable avec une plus grande certitude.

Les verges pointuës élevées sur les édifices peuvent de même prévenir

souvent un coup de la manière suivante. Un oeil placé de façon qu'il

voye horizontalement le dessous d'un nuage de tonnerre, verra qu'il est

très-désuni, ayant nombre de fragmens séparés ou de petits nuages l'un

sous l'autre, le plus bas étant souvent fort peu éloigné de la terre.

Ceux-ci, comme autant de pierres marchantes, servent à conduire un coup

entre le nuage & un bâtiment. Pour les représenter par une expérience,

prenez deux ou trois floccons de coton non serré; attachez-en un au

premier conducteur par un fil fin de deux pouces, (qui peut être filé

sur le champ du même floccon avec les doigts,) liez-en un autre à

celui-ci, un troisiéme au second par de semblables fils. Faites tourner

le globe, & vous verrez ces floccons s'étendre vers la table (comme les

petits nuages les plus bas font vers la terre,) qui les attire: mais en

présentant une fine pointe dressée sous le plus bas, il se resserrera

vers le second, le second vers le premier, & tous ensemble vers le

premier conducteur, où ils resteront autant de tems que la pointe

restera sous eux. Les petits nuages électrisés dont l'équilibre avec la

terre est bien vîte rétabli par la pointe, ne peuvent-ils pas de la même

manière s'élever vers le principal, & par ce moyen occasionner un si

grand vuide que le grand nuage ne puisse frapper dans cet endroit?

Ces pensées, mon cher ami, ne sont que hazardées & ébauchées; si j'étois

simplement ambitieux de me faire quelque réputation dans la philosophie,

je les garderois par devers moi jusqu'à ce qu'elles fussent

perfectionnées & rectifiées par le tems & par de nouvelles expériences.

Mais puisque la communication des moindres vûes & des expériences

imparfaites dans une nouvelle branche de science a souvent produit de

bons effets en attirant sur cet objet l'attention des personnes de

génie, & a donné par là occasion à des recherches plus exactes & à des

découvertes plus complettes. Vous êtes le maître de communiquer cet

écrit à qui bon vous semblera; il est plus important que les

connoissances s'augmentent qu'il ne l'est que votre ami soit regardé

comme un philosophe exact.

_LETTRE XIII.

De B. FRANKLIN, Écuyer de Philadelphie.

Expériences et observations sur l'électricité faites à Philadelphie en Amérique · 第 53 / 58 题