Ayant mis votre globe de soufre en état de servir, j'essayai une des
expériences que vous proposiez, & je fus agréablement surpris de voir
que le globe de verre étant à une extrémité du conducteur & celui de
soufre à l'autre, les deux globes en mouvement, on ne pouvoit pas tirer
une seule étincelle du conducteur, à moins que l'un des globes ne
tournât plus lentement, ou ne fût pas en aussi bon état que l'autre,
alors même l'étincelle n'étoit que proportionnée à cette différence,
ensorte que si on recommence à faire tourner les globes également ou à
faire tourner plus lentement celui qui opéroit le mieux, l'on mettra
encore le conducteur hors d'état de fournir une étincelle.
Je remarquai aussi que le fil-d'archal d'une bouteille chargée par le
globe de verre attiroit une balle de liége qui avoit touché au
fil-d'archal d'une bouteille chargée par celui de soufre, & cela
réciproquement, en sorte que le liége continuoit à jouer entre les deux
bouteilles, de la même manière que si une bouteille avoit été chargée
par le crochet & l'autre par le côté par le seul globe de verre; & les
deux bouteilles chargées l'une par le globe de soufre, l'autre par celui
de verre, seront toutes deux déchargées en approchant leurs
fil-d'archal, & donneront le coup à la personne qui les tient.
D'après ces expériences on peut être certain que les deuxiéme, troisiéme
& quatriéme que vous proposez réussiront exactement, comme vous le
supposez, quoique je ne les aye point tentées, n'en ayant pas le tems.
J'imagine que c'est le globe de verre qui charge positivement, & celui
de soufre négativement: en voici les raisons. 1°. Quoique le globe de
soufre semble opérer aussi bien que le globe de verre, cependant il ne
pourra jamais y avoir une étincelle aussi forte & à une distance aussi
grande entre mon doigt & le conducteur, quand on se sert du globe de
soufre que quand on employe celui de verre. Je suppose que la raison en
est que les corps d'une certaine grosseur ne peuvent pas se séparer de
la quantité du fluide électrique qu'ils ont & qu'ils conservent dans
leur substance après l'avoir attirée, aussi aisément qu'ils peuvent en
recevoir une quantité additionnelle sur leurs surfaces en forme
d'atmosphère. Par conséquent on ne peut pas en tirer autant du
conducteur qu'on peut y en faire entrer. 2°. J'observe que le ruisseau
ou l'aigrette de feu qui paroît à l'extrémité du fil-d'archal attaché au
conducteur est longue, large & fort divergente quand on se sert du globe
de verre, & qu'elle fait un bruit avec éclat ou craquement; mais quand
on employe le globe de soufre, cette aigrette est courte, petite, & ne
fait qu'un sifflement. Et tout le contraire des deux arrive quand vous
tenez le même fil-d'archal dans votre main, & que les globes travaillent
tour-à-tour, l'aigrette est longue, large, divergente & craquante, quand
on fait tourner le globe de soufre; elle est courte, petite & sifflante
quand c'est celui de verre. Quand l'aigrette est longue, large, & fort
divergente, le corps duquel elle part me semble jetter le feu: quand le
contraire paroît, on diroit que ce corps le pompe. 3°. J'observe que
quand j'ai présenté mon doigt devant le globe de soufre, lorsqu'il est
en mouvement, le ruisseau de feu entre mon doigt & le globe semble se
répandre sur sa surface comme s'il sortoit du doigt; il en est tout
autrement du globe de verre. 4°. Le vent frais (ou ce qu'on appelle de
ce nom) que nous avons coutume de sentir comme sortant d'une pointe
électrisée, est beaucoup plus sensible quand on employe le globe de
verre que quand c'est celui de soufre; mais ce ne sont ici que des
pensées hazardées.
«Les effets opposés du verre & du soufre ont été reconnus à Paris comme
ils l'avoient été à Boston & à Philadelphie. M. le Roy de l'Académie
Royale des Sciences, lût le 9. Avril 1755. à la rentrée publique de
cette Académie, un mémoire bien détaillé des nouvelles expériences &
observations qu'il avoit faites sur ce sujet. Après y avoir établi
toutes les différences qu'il avoit remarquées entre l'électricité
positive & l'électricité négative, (différences essentielles qui avoient
déjà été publiées par le R. P. Beccaria dans son _Libro primo del
Electricismo_, sous des dominations différents,) il démontre par des
preuves convaincantes que le verre & la résine frottés produisent des
effets électriques tout contraires: que le verre communique
l'électricité positive, & que le soufre & la résine communiquent
l'électricité négative. L'auteur du mémoire conclut de ses observations
avec juste raison qu'il faut en revenir à la distinction des
électricités vitrée & résineuse établie par feu M. Dufay; (Mém. de
l'Acad. ann. 1733. pag. 469.) ces deux sortes d'électricités, quoique
différentes par leur nature, semblent agir à peu près également & de la
même manière sur les corps conducteurs qui y sont présentés; elles
paroissent aussi à la première inspection produire les mêmes phénomènes
d'attraction, de répulsion, d'étincellement, de pétillement, de
percussion, de commotion, &c. Cependant quand on en vient à un examen
plus approfondi, l'on n'est pas long-tems à reconnoître que les
phénomènes sont en sens contraire. Ces deux sortes d'électricités se
détruisent: l'une attire ce que l'autre repousse: celle-ci se communique
en donnant, & celle-là en recevant: enfin la première est par excès, &
la seconde par défaut. La bouteille de Leyde dont on présente le crochet
au conducteur électrisé par le verre ou par le soufre, ne s'en charge
pas moins bien, mais avec cette différence que si le conducteur est
électrisé par le soufre, la bouteille se chargera extérieurement de même
que cela arriveroit, si en la tenant par le crochet, on en présentoit le
côté au conducteur électrisé par le verre, & de même encore qu'elle se
chargeroit si, après avoir épuisé le coussin, on lui présentoit (à ce
coussin) le crochet de cette bouteille, en la tenant par les côtés.
«Outre les moyens indiqués par M. Franklin pour reconnoître si
l'électricité est positive ou négative, voici celui qui me paroît le
plus simple.
«On sçait que si l'on présente une pointe métallique à un corps
actuellement électrisé, il paroît dans l'obscurité une petite lumière au
bout de cette pointe. Mais cette lumière n'est pas la même, quand le
corps est électrisé positivement, & quand il l'est négativement. Dans le
premier cas ce n'est qu'un petit floccon de lumière que M. le Roi nomme
point lumineux plus ou moins apparent, fort semblable à un ver luisant.
Dans le second cas cette lumière est en forme d'aigrette plus ou moins
longue, plus ou moins divergente, suivant la force de l'électricité.
C'est ce qu'on peut aisément...
[Manque la page 176]
...me je viens de le dire, étoit attachée tantôt au crochet & tantôt au
ventre de la bouteille. En un mot l'endroit où paroît l'aigrette est
celui d'où sort le feu, & conséquemment celui où est l'électricité
positive; & l'endroit où paroît le point lumineux est celui où elle est
négative.
«Les termes d'électricité positive & électricité négative ne doivent
jamais s'entendre dans un sens absolu. Le point lumineux que j'apperçois
quand je présente une pointe au conducteur électrisé par le globe de
verre ne prouve pas que je sois électrisé négativement, puisque j'ai
toujours ma quantité naturelle d'électricité, mais seulement que j'en
suis moins chargé que le conducteur, que j'en reçois de lui, que je suis
dans un état négatif par rapport au sien, et par conséquent que le sien
est positif relativement au mien.
À l'égard de votre cinquiéme paradoxe, il peut pareillement être vrai,
si les globes travaillent alternativement, mais s'il le font en même
tems, le feu ne montera ni ne descendra par la chaîne, parce qu'un globe
pompera le feu aussi vîte que l'autre le produira. Je ne serois pas
fâché de sçavoir si les effets seroient contraires dans le cas où le
globe de verre seroit solide & celui de soufre creux, mais je n'ai
présentement aucun moyen de l'essayer.
Dans vos voyages vos globes de verre sont sujets à des accidens, ceux de
soufre sont lourds & incommodes.»
_Quest._ Une plaque mince de soufre mise sur une table ne serviroit-elle
pas de coussin dans l'occasion, pendant qu'un globe de cuir rembourré
exactement, proprement monté, recevroit le feu du soufre & chargeroit le
conducteur positivement, un pareil globe ne courroit aucun danger d'être
cassé. Je crois concevoir comment cela pourroit s'exécuter. Mais je n'ai
pas le tems d'ajouter autre chose si ce n'est que je suis, Monsieur, &c.
_LETTRE X._
_De B. FRANKLIN Écuyer de Philadelphie._
_19. Octobre 1752._
Comme l'on parle souvent dans les nouvelles d'Europe du succès de
l'expérience de Philadelphie, pour tirer le feu électrique des nuées par
le moyen des verges de fer pointuës élevées sur le haut des bâtimens,
&c. Les curieux ne seront peut-être pas fâchés d'apprendre que la même
expérience a réussi à Philadelphie, quoique faite d'une manière
différente & plus facile; en voici le détail.
Faites une croix de deux petites lates, les bras assez longs pour
atteindre aux quatre coins d'un grand mouchoir fin de soye: quand il est
étendu, liez les coins de ce mouchoir aux extrémités de la croix: par ce
moyen vous avez le corps d'un cerf-volant; en y ajoutant adroitement une
queuë, une gance & une ficelle, il s'élèvera en l'air comme ceux qui
sont faits de papier; mais celui-ci qui est de soye est plus propre à
résister au vent & à la pluye d'un orage sans se déchirer. Au sommet du
montant de la croix il faut fixer un fil-d'archal très-pointu qui
s'élève d'un pied ou plus au-dessus du bois. Au bout de la ficelle près
de la main, il faut noüer un cordon ou ruban de soye, & attacher une
clef dans l'endroit où la soye & la ficelle se joignent. On élève ce
cerf-volant lorsqu'on est sur le point d'avoir du tonnerre, & la
personne qui tient la corde doit être en dedans dune porte ou d'une
fenêtre, ou sous quelqu'abri, ensorte que le ruban de soye ne soit pas
mouillé, & l'on prendra garde que la ficelle ne touche pas le cadre de
la porte ou de la fenêtre. Aussitôt que quelques parties de la nuée de
tonnerre viendront sur le cerf-volant, le fil-d'archal pointu en tirera
le feu électrique, & le cerf-volant, avec toute la ficelle, sera
électrisé, les filamens de la ficelle qui ne sont pas serrés se
dresseront en dehors de tous côtés, & seront attirés par l'approche du
doigt, & quand la pluye a mouillé le cerf-volant & la ficelle, de façon
qu'ils puissent conduire librement le feu électrique, vous trouverez
qu'il découle en abondance de la clef à l'approche de votre doigt: on
peut charger la bouteille à cette clef, enflammer les liqueurs
spiritueuses avec le feu ainsi ramassé, & faire toutes les autres
expériences électriques qu'on fait ordinairement avec le secours d'un
globe ou d'un tube de verre frotté, & par ce moyen on démontre
parfaitement l'identité de la matière électrique avec celle de la
foudre.
_LETTRE XI._
_De B. FRANKLIN Ecuyer de Philadelphie._
Puisque vous me dites que notre ami Cave est prêt à ajouter quelques
dernières expériences à ma feüille volante avec l'_errata_, j'envoye une
copie d'une lettre du Docteur Colden, qui peut aider à remplir quelques
pages, & encore mon expérience du cerf-volant dans la gazette de
Pensylvanie: je n'ai rien à y ajouter de nouveau, si ce n'est
l'expérience suivante, pour découvrir un plus grand nombre des
propriétés du fluide électrique.