J'ai à vous communiquer les expériences suivantes. Je tenois dans une
main un fil-d'archal qui étoit attaché par l'autre bout à la manivelle
d'une Pompe, pour essayer si le coup du premier conducteur au travers de
mes bras, seroit un peu plus fort que lorsqu'il passoit seulement sur la
surface de la terre; mais je n'y découvris aucune différence.
Je plaçai l'aiguille d'une boussole sur la pointe d'une longue épingle;
& la tenant dans l'atmosphère du premier conducteur à la distance
d'environ trois pouces, je trouvai qu'elle pirouettoit avec une grande
rapidité, comme les aîles d'un tourne-broche.
Je suspendis avec une soye une balle de liége environ de la grosseur
d'un pois; je lui présentai de l'ambre frotté, de la cire à cacheter, du
soufre, elle fut fortement repoussée par chacun de ces corps; ensuite
j'essayai du verre & de la porcelaine frottée, & je trouvai que chacun
l'attiroit jusqu'à ce qu'elle s'électrisât une seconde fois, & qu'alors
elle fut repoussée comme la première fois; & tandis que cette balle
étoit ainsi repoussée par le verre ou la porcelaine frottée, elle étoit
attirée par l'un des trois, autres corps aussi frottés. Alors
j'électrisai la balle avec le fil-d'archal d'une bouteille chargée, & je
lui présentai du verre frotté (le bouchon d'un flacon) & une tasse de
porcelaine; elle en fut repoussée aussi fortement que par le
fil-d'archal. Mais quand je lui présentai un des autres corps
électriques frottés, elle fut fortement attirée; & quand je l'électrisai
par l'un d'eux jusqu'à ce qu'elle fût repoussée, elle fut attirée par le
fil de la bouteille, mais repoussée par sa doublûre extérieure.
Ces expériences me surprirent, & me portèrent à en inférer les paradoxes
suivants.
1°. Si un globe de verre est placé à l'un des bouts du premier
conducteur, & un globe de soufre à l'autre; les deux globes étant
également en bon état & dans un mouvement égal, on ne pourra tirer
aucune étincelle du conducteur; mais un des globes tirera du conducteur
aussi vîte que l'autre y fournira.
2°. Si une bouteille est suspenduë au conducteur avec une chaîne de son
envelope à la table, & que l'on ne se serve que d'un des globes à la
fois, vingt tours de rouë, par exemple, la chargeront, après quoi autant
de tours de l'autre rouë la déchargeront, & autant la rechargeront
encore.
3°. Les deux globes étant en mouvement, chacun ayant un conducteur
particulier avec une fiole suspenduë à l'un d'eux, & la chaîne de
celle-ci attachée à l'autre, la fiole se chargera, l'un des globes
chargeant positivement, & l'autre négativement.
4°. La bouteille étant chargée de cette sorte, suspendez-la de la même
manière à l'autre conducteur; faites tourner les deux rouës, & le même
nombre de tours qui avoit chargé la bouteille la déchargera, & le même
nombre encore la rechargera.
5°. Quand chaque globe communique avec le même premier conducteur,
duquel il pend une chaîne jusques sur la table, l'un de ces globes (mais
je ne puis pas dire lequel) quand ils sont en mouvement, tirera le feu
au travers de son coussin, & le déchargera par la chaîne; l'autre le
tirera au travers de la chaîne, & le déchargera au travers de son
coussin.
Je serois fort aise que vous envoyassiez chez moi chercher mon globe de
soufre avec son coussin, & que vous en fissiez l'épreuve; mais je dois
vous avertir de ne pas frotter le coussin avec de la craye, un peu de
soufre réduit en poudre fine sera beaucoup mieux. Si, comme je m'y
attens, vous trouvez que les globes chargent le premier conducteur d'une
manière différente, je sçai que vous êtes en état de découvrir quelque
méthode pour déterminer quel est celui qui charge positivement.
Je suis, &c. E. Kinnersley.
_LETTRE VIII._
_De B. FRANKLIN, Écuyer de Philadelphie._
_À M. E. Kinnersley, à Boston, le 2. Mars 1752._