6. L'eau étant électrisée, les vapeurs qui s'en exhalent le sont aussi.

7. Les particules de matière électrisée se repoussent mutuellement; delà

vient apparemment que l'électricité, aussi bien que la chaleur, augmente

l'évaporation des liqueurs.

8. Le frottement entre un corps non-électrique & un corps originairement

électrique produit le feu électrique, non en le créant, mais en le

rassemblant.

9. La mer est un composé d'eau corps non-électrique, & de sel corps

originairement électrique.

10. Lorsqu'il y a du frottement entre les parties voisines de sa

surface, la matière électrique y est rassemblée des parties inférieures

& y devient apparente. C'est ce qu'on remarque dans le sillage d'un

vaisseau, sous les coups de rames, dans l'écume & dans les parties d'eau

agitées par le vent. Enfin dans une tempête toute la mer paroît en feu.

11. Les particules d'eau détachées étant alors repoussées de sa surface

électrisée, emportent avec elles le feu électrique qui a été rassemblé,

& en s'élèvant elles s'attachent elles-mêmes aux particules d'air

qu'elles rencontrent.

12. Les particules d'air ainsi chargées & appésanties par les particules

d'eau qui y sont adhérentes, retomberoient bientôt sur la terre, si le

feu électrique attaché à ces dernieres ne les rendoit spécifiquement

plus légères. La chaleur du soleil contribuë encore à les alléger.

13. Aidées de ces deux puissances le feu électrique & le feu commun, les

vapeurs de la mer s'élèvent fort haut dans l'air, & y forment des nuages

chargés comme elles de l'un & l'autre feu.

14. Quand même ces nuages fortement électrisés viendroient à s'élever

dans la région la plus froide au-dessus de la terre, le froid qu'ils y

rencontreroient pourroit diminuer leur feu commun; mais loin de diminuer

leur feu électrique, il ne feroit qu'en augmenter la force.

15. Les nuages formés des exhalaisons de la terre, ayant peu de feu

électrique, ne s'élèvent pas beaucoup, & déposent leur eau promptement &

aisément; c'est de là que les vents de terre qui soufflent sur mer se

font facilement reconnoître par leur sécheresse.

16. Il en est tout autrement des nuages formés des exhalaisons de la

mer; ayant beaucoup de feu électrique, ils soutiennent fortement leur

eau, s'élèvent à une grande hauteur, & poussés par les vents peuvent la

conduire du milieu de l'Océan au milieu du plus vaste continent.

17. Ces nuages électrisés étant poussés par les vents, sont attirés par

les montagnes auxquelles ils communiquent leur feu électrique: alors les

particules d'eau se rapprochent & tombent en rosée, si l'air est peu

chargé; mais s'il est fort chargé, le feu électrique sort tout à la fois

d'un nuage entier, & en l'abandonnant il brille comme un éclair & fait

un bruit violent; dans ce cas les particules d'eau se réunissent faute

de ce feu, & tombent en grosses ondées.

18. Lorsqu'une montagne attire ainsi les nuées, & tire le feu électrique

du premier nuage qui l'aborde, celui qui suit, lorsqu'il approche du

premier actuellement dépouillé de son feu, lui lance le sien, & commence

à déposer son eau propre. Le premier nuage communiquant ce nouveau feu à

la montagne, un troisiéme nuage survient, & tous les autres arrivant

successivement agissent de la même manière sur ceux qui les précèdent &

sur la montagne, d'aussi loin qu'ils s'étendent en arrière, ce qui peut

être sur une étendue de pays de quelques centaines de lieuës.

19. Delà viennent les déluges de pluyes, les tonnerres, les éclairs

presque perpétuels sur les montagnes les plus élevées, du pied

desquelles les plus grands rivières tirent leurs sources.

20. Quoique les endroits voisins des hautes montagnes soient ceux où le

tonnerre est le plus fréquent, ce ne sont pas les seuls qui y soient

sujets; il se fait aussi entendre dans les pays plats & unis, & les

nuages de mer y déposent leurs eaux sans y être arrêtés par les

montagnes. Mais dans ce cas ce sont les nuages de terre qui font

l'office des montagnes. Ceux-ci non-électrisés & beaucoup moins élevés

venant à passer sous ceux-là qui sont électrisés & fort élevés, les

attirent, en reçoivent le feu électrique, & par ce moyen sont contraints

les uns & les autres de laisser tomber subitement les eaux dont ils

étoient chargés.

21. Personne ne doute que les corps électrisés ne soient entourés d'une

atmosphère électrique d'une étenduë considérable & précisément de la

même figure que ces corps. On peut même rendre cette atmosphère visible

en excitant au-dessous du corps électrisé une fumée de résine bien

séche. L'attraction & la répulsion se font dans toute l'étenduë de cette

atmosphère, quoique le feu électrique ne puisse se communiquer de si

loin, du moins avec bruit; c'est pour cette raison qu'un nuage de terre

non-électrisé venant à passer au-dessous d'un nuage de mer fort

électrisé, l'attire à une très-grande distance.

22. Quand plusieurs nuages de mer rencontrent plusieurs nuages de terre,

le feu électrique s'élance de différens côtés, & les élancemens

continuënt jusqu'à ce que le feu électrique soit également répandu dans

tous ces nuages.

23. La distance où se font les élancemens du feu électrique étant

relative à l'étenduë des corps électrisés, si dans les expériences

électriques deux canons de fusil électrisés frappent à deux pouces de

distance & font un éclat & un bruit sensible, à quelle distance énorme

ne doivent pas être portés le coup, le bruit & le feu d'un nuage de dix

mille arpens électrisé?

24. Comme les courans d'air avec les nuages suivant des routes

différentes, il est aisé de concevoir comment les nuages passant les uns

sous les autres peuvent s'attirer réciproquement & s'approcher

suffisamment pour le choc électrique. On conçoit de même comment les

nuages électrisés peuvent être emportés sur les terres fort loin de la

mer sans aucun obstacle.

25. Le feu électrique n'est visible & ne se fait entendre que quand il

traverse l'air pour sauter d'un corps à un autre; on ne l'apperçoit

point le long d'un fil de fer dans les expériences électriques; & on le

voit le long d'une chaîne, parce qu'il saute de chaînon en chaînon. De

même le feu du tonnerre ne brille que quand il saute d'un nuage à un

autre. Quoique l'éclair & le coup partent en même tems, l'on ne voit le

premier avant d'entendre le second, que parce que la lumière vole plus

rapidement que le son; d'où il suit naturellement que l'on peut juger de

l'éloignement du tonnerre par la distance de l'éclair au bruit, & qu'il

n'y a jamais rien à craindre d'un éclat de tonnerre dont on a vû

l'éclair.

26. Une étincelle électrique tirée à quelque distance d'un corps

irrégulier par un autre corps pareil, paroît courbée & ondoyante dans

l'air; delà vient l'apparition de l'éclair en zic-zac.

27. Les éminences, les grands arbres & les édifices élevés sont les plus

exposés à être frappés du tonnerre; ainsi il est dangereux d'y chercher

un abri pendant l'orage.

28. Une autre raison pourquoi il vaudroit mieux être en rase campagne,

c'est que le feu électrique, s'il y atteignoit quelqu'un, pourroit

glisser sur ses habits mouillés, sans lui faire de mal. Un rat mouillé

ne peut être tué par l'explosion de la bouteille électrique.

29. Le feu électrique & le feu commun peuvent subsister, & subsistent

ensemble dans le même corps. Le premier agit sur le second; & une

quantité suffisante de l'un & de l'autre en différentes proportions

produit l'inflammation.

30. Les métaux sont souvent fondus par la foudre, & ces sortes de

fusions sont froides ou chaudes. La fusion froide ou sans chaleur n'est

qu'une désunion des particules métalliques qui détruit l'attraction par

laquelle leur cohésion subsistoit. C'est la même manière dont les

menstruës agissent sur le métal. Quand une épée est fonduë dans son

fourreau, & l'argent dans une bourse, sans que le fourreau & la bourse

soient brûlés, il faut nécessairement que ce soit par une espèce de

fusion froide. Je pourrois citer plusieurs autres exemples de faits tout

semblables; mais pour abréger je dirai seulement que l'on imite cet

effet dans une des expériences électriques de Philadelphie.

Il y a aussi des exemples que la foudre opère quelquefois des fusions de

métaux par chaleur, ce sont alors de véritables fusions, des fusions

brûlantes. Quoiqu'on n'ait pas encore poussé les expériences électriques

jusqu'à des opérations pareilles, je ne doute point qu'on n'y parvienne

dans la suite.

31. Comme il y a des corps qui ont été déchirés par la foudre, il y en a

de même qui sont déchirés par l'étincelle électrique. En répétant

l'expérience où l'on perce une main de papier, & où j'en ai souvent

percé jusqu'à 96. feüilles, j'ai remarqué que les dernières feüilles ont

quelquefois souffert une déchirure telle qu'on pouvoit y passer le

doigt.

32. Il s'ensuit des observations précédentes qu'on devroit entendre

très-rarement le tonnerre en pleine mer, lorsque l'on est fort éloigné

de la terre. Quelques anciens officiers de marine qui ont été consultés

sur ce sujet, assurent que le fait s'accorde parfaitement avec la

conjecture, & que les isles éloignés du continent sont fort peu sujettes

à l'orage. Un observateur judicieux a remarqué qu'il avoit moins entendu

de tonnerre pendant treize ans qu'il a demeuré aux Bermudes, qu'il n'en

a quelquefois entendu dans un mois à la Caroline.

33. M. Franklin ajoute à toutes ces observations celles de quelques

effets singuliers du tonnerre, & rapporte à ce sujet des effets tout à

fait semblables de l'électricité: par exemple des aveuglemens causés par

l'un aussi bien que par l'autre: des filets dorés sur lesquels on avoit

mis de la peinture, qui ont été découverts par l'électricité, de même

que par le tonnerre; il y a une infinité d'autres effets de ce météore

que l'on pourroit rappeller ici, & dont le rapport avec ceux de

l'électricité peut se démontrer aussi facilement. Mais pour ne point

quitter M. Franklin, je passe à une de ses expériences, qui paroît bien

décisive pour le sujet dont il est question.

Si l'on suspend au plat-fond d'une chambre par une ficelle de grandes

balances de cuivre, dont le fléau ait au moins 2. pieds de longueur, de

manière que les bassins attachés à des cordons de soye soient environ à

un pied de terre, ces bassins tourneront circulairement par le

détortillement de la ficelle. Si l'on plante sur le plancher un poinçon

de métal, dont la tête soit arrondie & polie, de façon que les bassins

puissent passer pardessus en décrivant leur cercle; si dans cet état on

électrise un des bassins en lui appliquant le fil-d'archal de la

bouteille électrique, on verra ce bassin s'abaisser en passant sur le

poinçon, & même décharger son feu sur cet instrument, s'il est à une

distance convenable.

Si après cela on attache une aiguille la pointe en haut sur le plancher

auprès du poinçon, la tête de cet instrument, loin d'attirer comme

auparavant le bassin électrisé, semblera le repousser, parce que la

pointe de l'aiguille, quoique beaucoup plus basse, aura tiré le feu

électrique dont le bassin étoit chargé, avant qu'il soit venu à portée

d'être attiré par la tête du poinçon.

Ces deux bassins peuvent nous représenter deux nuages, l'un un nuage de

mer, & l'autre un nuage de terre; leur mouvement horizontal sur le

plancher sera dans la même hypothèse, celui des nuages au-dessus de la

terre, & le poinçon élevé représentera une montagne, une éminence ou un

grand édifice; on comprendra alors comment les nuages électrisés, en

passant au-dessus des montagnes ou des bâtimens à une trop grande

hauteur pour les frapper, en peuvent être attirés jusqu'à la distance

qui leur est nécessaire pour cet effet.

Comme d'ailleurs l'aiguille fixée la pointe en haut sur le plancher au

dessous du poinçon tire en silence le feu électrique du bassin à une

distance beaucoup plus grande que la distance requise pour frapper, &

prévient ainsi la descente vers le poinçon: comme le bassin électrisé,

quand même il viendroit par son propre mouvement assez près pour

frapper, ne pourroit le faire, parce qu'il auroit alors été dépoüillé de

la plus grande partie de son feu: comme enfin dans ces deux cas le

poinçon seroit toujours garanti du choc, il est plus que probable que la

connoissance du pouvoir des pointes peut être d'un très-grand avantage à

l'humanité pour préserver des atteintes de la foudre des maisons, les

églises, les vaisseaux, &c.

Il ne s'agiroit, pour y parvenir, que de fixer perpendiculairement sur

les parties les plus élevées de ces édifices des verges de fer faites en

forme d'aiguilles, & dorées pour prévenir la rouille, & d'abaisser du

pied de ces verges, un fil-d'archal au dehors des bâtimens, jusqu'à ce

qu'il touchât la terre ou l'eau de la mer. Ces verges de fer bien

pointuës tireroient probablement & tireroit sans bruit le feu électrique

hors du nuage, avant qu'il vint assez près pour frapper & pour causer

aucun désastre.

Mais avant que d'en venir à cet expédient il restoit un problême à

résoudre. Toutes les observations pouvoient paroître bien faites, toutes

les réflexions naturelles, tous les raisonnemens suivis, toutes les

inductions justes, sans que pour cela le succès répondît à la

vraisemblance. Il étoit question de décider avant tout si les nuées qui

contiennent la foudre sont électrisées ou non; c'est ce doute qui a

empêché M. Franklin de prononcer hardiment sur toute cette matière. Ce

que sa pénétration & la justesse de son raisonnement lui ont fait

reconnoître, sa droiture & sa sincérité n'ont osé l'assurer. Tout ce

qu'il a pû faire dans cette circonstance embarrassante, ç'a été de

proposer sa conjecture, & de nous enseigner les moyens de décider la

question. En suivant la route qu'il nous a tracée, j'ai obtenu une

satisfaction complette. Voici les préparatifs, le procèdé & le succès.

1º. J'ai fait faire à Marly-la-Ville, situé à six lieuës de Paris, au

milieu d'un belle plaine, dont le sol est fort élevé, une verge de fer

d'environ un pouce diamètre, longue de quarante pieds & fort pointuë par

son extrémité supérieure; pour lui ménager une pointe plus fine, je l'ai

fait armer d'acier trempé & ensuite brunir, au défaut de dorure, pour la

préserver de la rouille; outre cela cette verge de fer est courbée vers

son extrémité inférieure en deux coudes à angles aigus quoiqu'arondis;

le premier coude est éloigné de deux pieds du bout inférieur, & le

second est en sens contraire à trois pieds du premier.

2º. J'ai fait planter dans un jardin trois grosses perches de vingt-huit

à vingt-neuf pieds disposées en triangle, & éloignées les unes des

autres d'environ huit pieds; deux de ces perches sont contre un mur, &

la troisiéme est au-dedans du jardin. Pour les affermir toutes ensemble

l'on a cloué sur chacune des entre-toises à vingt pieds de hauteur, &

comme le grand vent agitoit encore cette espèce d'édifice, l'on a

attaché au haut de chaque perche de longs cordages, qui tenant lieu

d'aubans, répondent par le bas à de bons piquets fortement enfoncés en

terre à plus de vingt pieds des perches.

3º. J'ai fait construire entre les deux perches voisines du mur, &

adosser contre ce mur une petite guérite de bois capable de contenir un

homme & une table.

4º. J'ai fait placer au milieu de la guérite une petite table d'environ

un demi pied de hauteur, & sur cette table j'ai fait dresser & affermir

un tabouret électrique. Ce tabouret n'est autre chose qu'une petite

planche quarrée portée sur trois bouteilles à vin; il n'est fait de

cette manière que pour suppléer au défaut d'un gâteau de résine qui me

manquoit.

5º. Tout étant ainsi préparé, j'ai fait élever perpendiculairement la

verge de fer au milieu des trois perches, & je l'ai affermie en

l'attachant à chacune de ces perches avec de forts cordons de soye par

deux endroits seulement. Les premiers liens sont au haut des perches

environ trois pouces au-dessous de leurs extrémités supérieures: les

seconds sont vers la moitié de leur hauteur. Le bout inférieur de la

verge de fer est solidement appuyé sur le milieu du tabouret électrique,

où j'ai fait creuser un trou propre à le recevoir.

6º. Comme il étoit important de garantir de la pluye le tabouret & les

cordons de soye, parce qu'ils laisseroient passer la matière électrique

s'ils étoient mouillés, j'ai pris les précautions nécessaires pour en

empêcher: c'est dans cette vûe que j'ai mis mon tabouret sous la

guérite, & que j'avois fait courber ma verge de fer à angles aigus, afin

que l'eau qui pourroit couler le long de cette verge ne pût arriver

jusques sur le tabouret. C'est aussi dans le même dessein que j'ai fait

clouer sur le haut & au milieu de mes perches à trois pouces au-dessus

des cordons de soye, des espèces de boëtes formées de trois petites

planches d'environ 15. pouces de long, qui couvrent pardessus & par les

côtés une pareille longueur des cordons de soye sans leur toucher.

Il s'agissoit de faire dans le tems de l'orage deux observations sur

cette verge de fer ainsi disposée; l'une étoit de remarquer à sa pointe

une aigrette lumineuse semblable à celle qu'on apperçoit à la pointe

d'une aiguille, quand on l'oppose assez près d'un corps actuellement

électrisé: l'autre étoit de tirer de la verge de fer des étincelles,

comme on en tire du canon de fusil dans les expériences électriques.

J'étois bien assuré du succès de la première de ces observations,

m'étant rappellé que cette aigrette est connuë il y a deux ou trois

mille ans. Les plus anciens auteurs, Homère, Aristote, Plutarque,

Horace, &c. en ont parlé sous le nom d'astre d'Hélène, quand il n'en

paroissoit qu'une, & sous les noms de Castor & Pollux, quand on en

voyoit deux.

Il n'est point rare aux navigateurs d'appercevoir ces aigrettes

lumineuses au haut des mâts, au bout des vergues, en un mot dans les

endroits élevés, où il y a des pointes dressées en l'air, surtout

pendant la nuit, à l'approche & dans le tems des orages; c'est ce qu'ils

appellent le feu S. Elme. Outre cela un de mes amis de province m'a

mandé avoir remarqué plusieurs fois dans des orages de nuit un feu

follet à la pointe de la verge de fer d'une girouette qui se trouvoit

devant la fenêtre de son appartement.

La certitude de cette première observation me donnoit aussi beaucoup de

confiance pour la seconde; j'ose même dire que je n'étois pas moins

assuré de son succès. Il me paroissoit impossible que la verge de fer

étant bien isolée de tous corps non-électriques, ne donnât pas des

étincelles, dès qu'elle tiroit & recevoit la matière électrique par sa

pointe, mais il falloit voir ces étincelles.

Après avoir ainsi dressé toute la machine, ne pouvant pas toujours

rester à la campagne pour attendre l'orage, j'ai chargé de faire les

observations en mon absence un habitant du lieu, nommé Coiffier, qui a

servi quatorze ans dans les dragons, & sur qui je pouvois également

compter pour l'intelligence & pour l'intrépidité. Je lui avois donné

toutes les instructions nécessaires, soit pour observer l'aigrette

lumineuse qui devoit paroître à la pointe de la verge de fer, soit pour

tirer les étincelles de cette verge avec le tenon d'un fil-d'archal que

j'avois attaché au collet d'une longue fiole pour lui servir de manche,

& par ce moyen le garantir des piqûres de ces étincelles qui pouroient

être trop fortes.

Je lui avois encore recommandé de faire venir auprès de la machine

quelques-uns de ses voisins, & même de faire avertir M. le Prieur Curé

de Marly, qui m'avoit promis de s'y trouver sitôt que le tems paroîtroit

disposé à l'orage.

Le Mercredi 10. Mai 1752. entre deux & trois heures après midi, mon ami

Coiffier entendit un coup de tonnerre assez fort: il vole à la machine,

prend la fiole avec le fil-d'archal, présente le tenon du fil à la

verge, en voit sortir une petite étincelle brillante, & en entend le

pétillement; il tire une seconde étincelle plus forte que la première &

avec plus de bruit: il appelle ses voisins, & envoye chercher M. le

Prieur: celui-ci accourt de toutes ses forces; les Paroissiens voyant la

précipitation de leur Curé, s'imaginent que le pauvre Coiffier a été tué

du tonnerre; l'allarme se répand dans le village: la grêle qui survient

n'empêche point le troupeau de suivre son Pasteur. Cet honnête

Ecclésiastique arrive près de la machine, & voyant qu'il n'y avoit point

de danger, met lui-même la main à l'oeuvre, & tire de fortes étincelles.

La nuée d'orage & de grêle ne fut pas plus d'un quart-d'heure à passer

au zénith de notre machine, & l'on n'entendit que ce seul coup de

tonnerre. Sitôt que le nuage fut passé, & qu'on ne tira plus

d'étincelles de la verge de fer, M. le Prieur de Marly fit partir le

sieur Coiffier lui-même pour m'apporter la lettre suivant qu'il

m'écrivit à la hâte.

«Je vous annonce, Monsieur, ce que vous attendez; l'expérience est

complette. Aujourd'hui à deux heures vingt minutes après midi le

tonnerre a grondé directement sur Marly; le coup a été assez fort.

L'envie de vous obliger & la curiosité m'ont tiré de mon fauteüil, où

j'étois occupé à lire: je suis allé chez Coiffier, qui déjà m'avoit

dépêché un enfant que j'ai rencontré en chemin pour me prier de venir,

j'ai doublé le pas à travers un torrent de grêle. Arrivé à l'endroit où

est placé la tringle coudée j'ai présenté le fil-d'archal, en avançant

successivement vers la tringle à un pouce & demi ou environ; il est

sorti de la tringle une petite colonne de feu bleuâtre sentant le

souffre, qui venoit frapper avec une extrême vivacité le tenon du

fil-d'archal, & occasionnoit un bruit semblable à celui qu'on feroit en

frappant sur la tringle avec une clef. J'ai répèté l'expérience au moins

six fois dans l'espace d'environ quatre minutes en présence de plusieurs

personnes, & chaque expérience que j'ai faite a duré l'espace d'un

_pater_ & d'un _ave_. J'ai voulu continuer; l'action du feu s'est

rallentie peu à peu; j'ai approché plus près, & n'ai plus tiré que

quelques étincelles, & enfin rien n'a paru.»

«Le coup de tonnerre qui a occasionné cet événement n'a été suivi

d'aucun autre; tout s'est terminé par une abondance de grêle. J'étois si

occupé dans le moment de l'expérience de ce que je voyois, qu'ayant été

frappé au bras un peu au-dessus du coude, je ne puis dire si c'est en

touchant au fil-d'archal ou à la tringle: je ne me suis pas plaint du

mal que m'avoit fait le coup dans le moment que je l'ai reçu; mais comme

la douleur continuoit, de retour chez moi j'ai découvert mon bras en

présence de Coiffier, & nous avons apperçu une meurtrissure tournante

autour du bras, semblable à celle que feroit un cou de fil-d'archal si

j'en avois été frappé à nud. En revenant de chez Coiffier j'ai rencontré

M. le Vicaire, M. de Milly & le maître d'école à qui j'ai rapporté ce

qui venoit d'arriver; ils se sont plaint tous les trois qu'ils sentoient

une odeur de soufre qui les frappoit davantage à mesure qu'ils

approchoient de moi: j'ai porté chez moi la même odeur, & mes

domestiques s'en sont apperçus sans que je leur aie rien dit.»

«Voilà, Monsieur, un récit fait à la hâte, mais naïf & vrai que

j'atteste, & vous pouvez assurer que je suis prêt à rendre témoignage de

cet événement dans toutes occasions. Coiffier a été le premier qui a

fait l'expérience, & l'a répétée plusieurs fois; ce n'est qu'à

l'occasion de ce qu'il a vû qu'il m'a envoyé prier de venir. S'il étoit

besoin d'autres témoins que de lui & moi, vous les trouveriez. Coiffier

presse pour partir.»

«Je suis avec une respectueuse considération, Monsieur, votre, &c. signé

Raulet, Prieur de Marly. 10. _Mai_ 1752.»

On voit par le détail de cette lettre que le fait est assez bien

constaté pour ne laisser aucun doute à ce sujet. Le porteur m'a assuré

de vive voix qu'il avoit tiré pendant près d'un quart-d'heure avant que

M. le Prieur arrivât, en présence de cinq ou six personnes, des

étincelles beaucoup plus fortes & plus bruyantes que celles dont il est

parlé dans la lettre. Ces premières personnes arrivant successivement

n'osoient approcher qu'à dix ou douze pas de la machine, & à cette

distance, malgré le plein soleil, ils voyoient les étincelles & en

entendoient le bruit.

Il ne parut point d'aigrette lumineuse à la pointe de la verge de fer;

il y en avoit cependant une, & Coiffier m'a dit y avoir apperçu une

très-foible lueur; mais d'abord la lumière du soleil, & ensuite

l'opacité de la grêle la dérobèrent bientôt à la vûe; d'ailleurs il y a

toute apparence que l'aigrette seroit plus visible à la pointe d'une

verge de fer qui ne seroit point isolée.

La comparaison des odeurs du tonnerre & de l'électricité n'a point

échapé à mes recherches pour en tirer une preuve de leur identité; mais

comme je ne connois point assez l'odeur du météore, je n'ai pas voulu

m'y arrêter. Pour l'odeur de soufre dont il est parlé dans la lettre,

elle pourroit bien être la même que celle de phosphore que l'on sent

après de violentes explosions dans certaines expériences électriques.

Quand on ne connoît pas bien distinctement l'une & l'autre, il est fort

aisé de s'y méprendre.

Enfin il me paroît évidemment prouvé par l'expérience de Marly que le

tonnerre est pour le moins aussi propre que le globe de verre à

communiquer l'électricité aux corps non-électriques, & que les corps

originairement électriques, comme le verre & la soye, retiennent aussi

bien cette électricité naturelle que celle qu'on excite

artificiellement. Je ne doute même point, & je crois que personne n'en

doutera, que si l'orage duroit quelque tems, on ne pût faire avec cette

électricité naturelle toutes les mêmes expériences que l'on fait avec

l'artificielle.

Il résulte de toutes les expériences & observations que j'ai rapportées

dans ce mémoire, & surtout de la dernière expérience faite à

Marly-la-Ville, que la matière du tonnerre est incontestablement la même

que celle de l'électricité. L'idée qu'en a euë M. Franklin cesse d'être

une conjecture; la voilà devenuë une réalité, & j'ose croire que plus on

approfondira tout ce qu'il a publié sur l'électricité, plus on

reconnoîtra combien la Physique lui est redevable pour cette partie.

Il ne me reste plus qu'à dire quelque chose des avantages qu'on peut

retirer de cette importante découverte. Puisqu'il est bien reconnu

qu'une pointe métallique présentée à quelque distance vis-à-vis d'un

corps actuellement électrisé en tire le feu, & le décharge entiérement

sans bruit, sans explosion & sans commotion: puisqu'il est également

vérifié qu'une verge de fer présentant sa pointe bien acérée vers un

nuage chargé de tonnerre, tire en silence la matière électrique de ce

nuage, dès qu'il est assez proche pour que la verge se trouve dans on

atmosphère électrique, cette verge suffira pour le décharger entiérement

de tout le feu qui y est retenu, & elle opérera ce bon effet d'autant

plus surement & plus facilement que la nuée orageuse sera plus près &

plus long-tems à passer à portée de la pointe.

Delà résultent les avantages infinis de dissiper presque à volonté la

matière du tonnerre, & de préserver de ses atteintes les édifices tant

publics que particuliers. Je suis persuadé que, si au lieu de terminer,

comme on le fait ordinairement, les toits des pavillons, des tours, des

clochers & les mâts des vaisseaux &c. par des giroüettes, par des coqs,

par des croix, par des perroquets, &c. On y dressoit des pointes

métalliques de la manière dont il a été expliqué ci-devant, on

garantiroit ces édifices de la foudre. Dans la supposition même où ces

pointes ainsi élevées, en tirant le feu des nuages orageux, en seroient

assaillies par une quantité excessive, ou, pour me servir des

expressions usitées, quand ces pointes fendroient la nuë, & attireroient

sur elles un orage tout entier, le fil de fer attaché à leur extrémité

inférieure suffiroit pour conduire ce feu jusqu'à la terre ou à l'eau au

dehors des édifices, sans que la foudre pût leur toucher; la raison m'en

paroît évidente. Comme le métal est moins électrique, & par-là plus

perméable à l'électricité que les pierres, les bois & les autres

matériaux qui entrent dans la construction d'un bâtiment; le feu

électrique ne quittera point cette route que quand elle lui manquera.

Pour calmer les craintes de ceux qui, malgré ces raisons, pourroient

appréhender que les pointes élevées sur leurs maisons n'y attirassent le

feu du ciel, j'ajouterai ici un autre moyen de les mettre tout-à-fait en

sureté. Il consiste à élever dans le voisinage autour de leurs châteaux

ou maisons plusieurs de ces mêmes verges métalliques sur de grands

arbres, sur des tours, sur des éminences, &c. ou simplement à les

planter en terre, pourvû qu'elles ayent assez de longueur pour

surpasser, ou tout au moins pour égaler la hauteur des édifices que l'on

voudra préserver. S'il pouvoit arriver que le tonnerre tombât sur ces

verges, il ne pourroit y faire aucun désordre. Il ne faudroit peut-être

pas une centaine de verges de fer ainsi dressées & disposées dans les

différens quartiers & dans les endroits les plus élevés, pour préserver

de la foudre toute la Ville de Paris.

«Dès que ce mémoire eut été lû à l'Académie Royale des Sciences, où il

avoit été écouté avec la plus grande attention, & reçu avec l'accueil le

plus obligeant, le bruit s'en répandit; cette découverte fut mise dans

toutes les nouvelles publiques, & l'expérience fut repétée avec le même

succès dans toutes les parties de l'Europe. On imagina différens moyens

pour élever des verges de fer pointuës suivant la situation des lieux, &

il s'en trouva de très-ingénieux. Celui par exemple de dresser une

pointe métallique au-dessus d'un cerf-volant que l'on élève en l'air à

l'approche d'un orage, a fait voir des phénomènes très-singuliers. La

matière électrique y étoit si abondante qu'elle faisoit à chaque instant

des explosions assez bruyantes pour être entenduës à des distances

considérables. Ces explosions doivent être regardées, & sont réellement

autant de petits coups de tonnerre dont les effets pourroient être aussi

funestes pour ceux qui se trouveroient à portée d'en être frappés.

L'exemple de M. Richman, professeur de physique à Petersbourg & martyr

de l'électricité, suffiroit seul pour avertir qu'il est quelquefois

dangereux de s'approcher sans beaucoup de précaution de la verge de fer

électrisée par le tonnerre. Il paroît par la relation de sa mort,

arrivée le 6. Août 1753. & insérée dans les gazettes d'Hollande & de

France du mois de Septembre suivant, qu'il n'a pas été tué par le

tonnerre tombé directement du ciel, mais par l'explosion de la matière

électrique dont la barre de fer trop bien isolée se trouva surchargée au

moment que sa tête en approcha pendant qu'il faisoit ses observations.»

«Il est encore arrivé deux accidens du même genre, quoique moins

tragiques, à deux célèbres physiciens, dont l'un[45] est associé &

l'autre[46] correspondant de l'Académie Royale des Sciences. Tous les

deux furent renversés par le coup dont ils furent frappés en voulant

tirer des étincelles de leur appareil électrique. Un degré de plus dans

la charge de cet appareil leur eût vraisemblablement fait éprouver un

sort aussi funeste qu'au physicien Moscovite. Mais je suis sûr que les

précautions dont je me suis presque toujours servi en pareil cas,

auroient pû les en garantir, & j'exhorte tous ceux qui voudront faire de

pareilles observations sur le tonnerre, à mettre en usage ces mêmes

précautions.»

[Note 45: M. le Monnier, Médecin de S. Germain en Laye.]

[Note 46: Le R. P. Bertier de l'Oratoire, à Montmorency.]

«Peu de jours après la publication du mémoire ci-dessus, j'imaginai

adapter un petit carillon à une pointe métallique que j'avois fait

élever au jardin du Roi pour M. de Buffon; ce carillon est composé de

deux petits timbres, dont l'un est attaché au fil de fer correspondant à

la pointe, & l'autre à la muraille, avec une petite boule de métal

suspenduë entre deux par un fil de soye pour servir de battant. Dès le

premier orage qui arriva le jour même, le carillon sonna plus d'une

demi-heure avant que le tonnerre grondât & avant que les éclairs

parussent. Par ce moyen nous avons toujours été avertis depuis de

l'approche des nuages orageux; il nous est même arrivé plusieurs fois, à

M. de Buffon & à moi, d'entendre sonner le carillon sans aucune

apparence de tonnerre. Quand un nuage chargé d'électricité vient à

passer au-dessus de la pointe métallique à une grande distance, il met

le carillon en mouvement, & soit qu'il n'y ait point assez de matière

pour causer un véritable orage, soit que la pointe en dissipe assez pour

en empêcher, tout se passe sans fracas.»

«Ce carillon ainsi adapté à la machine du tonnerre sert à plusieurs

usages importans; 1°. il avertit de l'approche ou de la présence d'un

nuage orageux tant la nuit que le jour; 2°. il fait connoître

l'abondance de la matière électrique dont un nuage est chargé, par la

fréquence plus ou moins grande de ses battemens, & même par son silence,

comme on le verra dans la suite; 3°. étant une décharge continuelle de

la matière électrique, qui s'accumule sur la machine du tonnerre, il est

suffisant pour en prévenir les funestes accidens. Je suis très-persuadé

que ni M. Richman ni les autres n'auroient point été frappés si

rudement, s'il y avoit eu de pareilles décharges aux machines dont ils

se sont servis.»

Expériences et observations sur l'électricité faites à Philadelphie en Amérique · 第 45 / 58 题