§. 79. Les corps non-électriques, lorsqu'ils ont été chargés de feu
électrique, le retiennent jusqu'à ce qu'on en approche d'autres corps
non-électriques qui en ayent moins, & alors il est communiqué avec
craquement, & se trouve également distribué.
80. Le feu électrique aime l'eau, il en est fortement attiré, & ces deux
élemens peuvent subsister ensemble.
81. L'air est un corps originairement électrique, & lorsqu'il est sec,
il n'est point conducteur du feu électrique, il ne le reçoit point des
autres corps, & ne leur donne point; autrement aucun corps environné
d'air ne pourroit être électrisé positivement & négativement; car si on
essayoit de l'électriser positivement, l'air emporteroit aussitôt le
surplus, ou si c'étoit négativement, l'air suppléeroit à ce qui
manqueroit.
82. L'eau étant électrisée, les vapeurs qui s'en exhalent seront
également électrisées, & flottant dans l'air sous la forme de nuages ou
autrement, elles retiendront cette quantité de feu électrique jusqu'à ce
qu'elles rencontrent d'autres nuages ou d'autres corps qui ne soient pas
électrisés au même point, & alors elles le communiqueront, comme il a
été dit ci-devant.
83. Chaque particule de matière électrisée est repoussée par chaque
autre particule également électrisée; ainsi le courant d'une fontaine
également serré & continu, dès qu'il sera électrisé, se séparera &
s'étendra sous la forme d'une vergette, chaque goute faisant effort pour
s'éloigner de chaque autre goute; mais lorsque le feu électrique leur
est enlevé, elles se raprochent & se rejoignent.
84. L'eau qui est fortement électrisée (aussi bien que celle qui est
échauffée par le feu commun,) s'éleve en vapeurs plus abondamment,
l'attraction de cohésion entre ses particules étant considérablement
affoiblie par la puissance opposée de répulsion introduite avec le feu
électrique; & lorsque quelque particule est dégagée par quelque moyen
que ce soit, elle est immédiatement repoussée, & s'envole ainsi dans
l'air.
85. S'il arrive que les particules soient situées comme A & B, elle sont
plus aisément dégagées que C & D, parce que chacune est en contact avec
trois seulement, au lieu que C & D sont chacune en contact avec neuf.
Lorsque la surface de l'eau éprouve la moindre agitation, les particules
sont continuellement poussées dans l'état représenté par la figure VIII.
86. Le frottement entre un corps non-électrique & un corps
originairement électrique produit le feu électrique, non en le _créant_,
mais en le _rassemblant_: car il est également répandu dans nos murs,
dans nos chambres, dans la terre & dans toute la masse de la matière
commune; ainsi le globe de verre tournant, tandis qu'il frotte contre le
coussin, tire le feu du coussin, lequel en est dédommagé par le cadre de
la machine, & ce cadre par le plancher sur lequel il est posé. Coupez la
communication par le moyen d'un verre épais ou d'un gâteau de cire placé
sous le coussin, le feu ne peut plus être produit, parce qu'il ne peut
plus être rassemblé.
87. L'Océan est un composé d'eau, corps non-électrique, & de sel, corps
originairement électrique.
88. Lorsqu'il y a du frottement entre les parties voisines de sa
surface, le feu électrique est rassemblé des parties inférieures; il est
alors manifestement visible dans la nuit, il paroît à la pouppe & dans
le sillage de chaque vaisseau qui fait route; on l'apperçoit à chaque
coup de rame, dans l'écume des vagues & dans les parties d'eau élevées
par le vent.... Dans une tempête toute la mer paroît en feu.... Les
particules d'eau étant alors repoussées de la surface électrisée
entrainent continuellement le feu tel qu'il a été rassemblé, elles
s'élèvent & forment des nuages, & ces nuages fortement électrisés
retiennent le feu jusqu'à ce qu'ils aient occasion de le communiquer.
89. Les particules d'eau s'élevant en vapeurs s'attachent elles-mêmes
aux particules d'air.
90. On dit que les particules d'air sont dures, rondes, désunies &
éloignées l'une de l'autre, chaque particule repoussant fortement chaque
autre particule; par ce moyen elles s'éloignent autant que leur gravité
commune le permet.
91. L'espace entre trois particules qui se repoussent également l'une
l'autre, sera un triangle équilatéral.
92. Dans l'air comprimé ces triangles sont plus resserrés, dans l'air
raréfié ils sont plus étendus.
93. Le feu commun associé à l'air augmente la répulsion, élargit les
triangles, & par là rend l'air spécifiquement plus léger; cet air
s'élevera au-dessus d'un air plus dense.
94. Le feu commun aussi bien que le feu électrique donne de la répulsion
aux particules d'eau, & détruit leur attraction de cohésion; de-là le
feu commun, aussi bien que le feu électrique, facilite l'élévation des
vapeurs.
95. Les particules d'eau qui ne renferment point de feu s'attirent
mutuellement. Trois particules d'eau étant donc attachées aux trois
particules d'un triangle d'air, & s'opposant par leur attraction
réciproque à la répulsion de l'air, racourciroient les côtés, &
diminueroient le triangle; delà cette portion d'air étant rendue plus
dense tomberoit à terre avec son eau, & ne s'éleveroit point pour
contribuer à la formation d'un nuage.
96. Mais si chaque particule d'eau, s'attachant elle-même à l'air, amène
avec elle une particule de feu commun, la répulsion de l'air étant
plutôt favorisée & fortifiée par le feu, qu'embarrassée & rallentie par
l'attraction réciproque des particules d'eau, le triangle s'étend, &
cette portion d'air devenue plus rare, & spécifiquement plus légère
s'éleve.
97. Si les particules d'eau amènent du feu électrique, lorsqu'elles
s'attachent elles-mêmes à l'air, la répulsion entre les particules d'eau
électrisées se joint à la répulsion naturelle de l'air, afin de pousser
avec force ses particules à une plus grande distance; par là les
triangles sont dilatés, & l'air s'élève emportant l'eau avec lui.
98. Si les particules d'eau amènent avec elles des portions du feu
commun & du feu électrique, la répulsion des particules d'air se
fortifie & s'accroît de plus en plus, & les triangles sont de beaucoup
élargis.
99. Une particule d'air peut être environnée par douze particules d'eau
d'un volume égal au sien, toutes en contact avec elle, & de plusieurs
autres ajoutées à celles-là.
100. Les particules d'air ainsi chargées seroient plus rapprochées
ensemble par l'attraction mutuelle des particules d'eau, si le feu, soit
commun, soit électrique, ne favorisoit pas leur répulsion.
101. Si l'air ainsi chargé est comprimé par des vents contraires, s'il
est poussé contre des montagnes, &c. ou condensé par la perte du feu qui
favorisoit son expansion, les triangles se resserrent: l'air avec son
eau descend comme une rosée; ou si l'eau environnant une particule
d'air, vient en contact avec l'eau qui en environne une autre, elles se
réunissent & forment une goute, ce qui nous donne la pluye.
102. Le soleil fournit, ou semble fournir le feu commun à toutes les
vapeurs qui s'élèvent tant de la terre que de la mer.
103. Ces vapeurs qui ont en elles du feu électrique & du feu commun,
sont mieux soutenuës que celles qui n'ont que du feu commun. Car lorsque
les vapeurs s'élèvent dans la région la plus froide au-dessus de la
terre, le froid, s'il diminue le feu commun, ne diminuera point le feu
électrique.
104. Delà les nuages formés par des vapeurs élevées des eaux fraîches de
la terre, des végétaux, de la terre humide, &c. déposent leur eau & plus
vîte & plus aisément, n'ayant que peu de feu électrique pour repousser
les molécules, & les tenir séparées, de sorte que la plus grande partie
de l'eau élevée de la terre est abandonnée & retombe sur la terre. Les
vents qui soufflent sur la mer sont secs. La mer ayant peu besoin de
pluye, paroîtroit-il raisonnable de priver la terre de son humidité,
pour la donner à la mer en pure perte?
105. Mais les nuages formés par les vapeurs élevées de la mer, ayant les
deux feux, & surtout une grande quantité de feu électrique soutiennent
fortement leur eau, l'élèvent à une grande hauteur, & étant agités par
les vents peuvent l'amener du milieu de l'Océan au milieu du plus vaste
continent.
»Quoique cette hypothèse du tonnerre soit contestée par M. L. N. je
n'entreprendrai point de la défendre. On ne doit la regarder que comme
les premières idées que M. Franklin a euës sur la nature de ce météore;
il ne les donne lui-même que pour des conjectures qu'il abandonnera dès
que d'autres observations lui feront connoître qu'elles sont mal
fondées. C'est cependant à ces conjectures que la physique est redevable
des importantes découvertes qui font autant d'honneur à leur premier
auteur qu'elles en font peu à quiconque cherche à tourner en ridicule
ceux qui sont entrés dans ses vûes.
106. Nous allons examiner présentement ce qui oblige les nuages de
l'Océan qui soutiennent leur eau avec tant de force à la déposer sur les
terres qui en manquent.
107. Si ces nuages sont poussés par des vents contre des montagnes, ces
montagnes étant moins électrisées les attirent, & dans le contact
emportent leur feu électrique; & comme elles sont froides, elles
emportent aussi leur feu commun; delà les molécules pressent vers les
montagnes, & se pressent l'une l'autre. Si l'air est peu chargé, le
nuage tombe seulement en rosée sur le sommet & sur les côtés des
montagnes; il forme des fontaines & descend dans les vallées en petits
ruisseaux, qui par leur réunion font les grands courans & les rivières.
S'il est fort chargé, le feu électrique sort tout à la fois d'un nuage
entier, & en l'abandonnant il brille comme un éclair & craque avec
violence: les particules se réunissent d'abord faute de ce feu, &
tombent en grosses ondées.
108. Lorsque le sommet des montagnes attire ainsi les nuages & tire le
feu électrique du premier nuage qui l'aborde, celui qui suit, lorsqu'il
approche du premier nuage actuellement dépouillé de son feu, lui lance
le sien, & commence à déposer son eau propre. Le premier nuage lançant
de nouveau ce feu dans les montagnes, le troisiéme nuage approchant, &
tous les autres arrivant successivement agissent de la même manière
d'aussi loin qu'ils s'étendent en arrière, ce qui peut être sur une
étendue de pays de quelques centaines de lieuës.
109. Delà les déluges de pluyes, les tonnerres, les éclairs perpétuels
sur la côte orientale des _Andes_, qui courant nord-sud & étant
prodigieusement hautes, interceptent tous les nuages amenés contre elles
de l'Océan atlantique par les vents de mer, & les obligent à déposer
leurs eaux, qui forment les rivières immenses des Amazones, de la Plata,
& d'Oroonoke, lesquelles renvoyent ces eaux dans la même mer, après
avoir fertilisé un pays d'une étenduë fort considérable.
110. Quoiqu'un pays soit uni & sans montagnes qui interceptent les
nuages électrisés, il y a cependant encore des moyens pour les obliger à
déposer leurs eaux; car si un nuage électrisé, venant de la mer,
rencontre dans l'air un nuage élevé de la terre, & par conséquent
non-électrisé, le premier lancera son feu dans le dernier, & par ce
moyen les deux nuages seront contraints de déposer subitement leurs
eaux.
111. Les particules électrisées du premier nuage se resserrent
lorsqu'elles perdent leur feu, les particules de l'autre nuage se
resserrent aussi en le recevant. Dans l'un & l'autre elles ont ainsi la
facilité de se réunir en goutes..... La commotion ou la secousse donnée
à l'air contribuë aussi à précipiter l'eau, non-seulement de ces deux
nuages, mais des autres qui les avoisinent, delà les chutes de pluyes
soudaines immédiatement après la lumière des éclairs.
112. Pour le montrer par une expérience facile, prenez deux cercles de
carton de deux pouces de diamètres; du centre & de la circonférence de
chaque cercle, suspendez par des fils de soye longs de dix-huit pouces,
sept petites boules de bois ou sept poids de grosseur égale. Les boules
ainsi suspenduës à chaque carton formeront trois à trois des triangles
équilatéraux, une boule étant dans le centre & six à égale distance de
celle-là & les unes des autres; dans cette situation elles
représenteront les particules d'air; enfoncez les deux bandes dans
l'eau, alors cette liqueur s'attachant & tenant un peu à chaque boule,
elles représenteront l'air chargé. Electrisez adroitement une bande, &
ses boules se repousseront l'une l'autre à une plus grande distance en
élargissant les triangles. Si l'eau soutenuë par les sept boules venoit
en contact, elle formeroit une ou plusieurs goutes assez pésantes pour
rompre la cohésion qu'elle avoit avec les boules, & ainsi elle se
précipiteroit... Que les deux bandes représentent donc deux nuages;
l'une un nuage de mer électrisé, & l'autre un nuage de terre. Amenez-les
dans la sphère d'attraction, elles s'attireront l'une l'autre, & vous
verrez ainsi les boules désunies se resserrer. La première boule
électrisée qui approche d'une boule non-électrisée, la joint par
attraction, & lui donne de son feu: aussitôt elles se séparent &
revolent chacune à une autre boule de sa bande, l'une pour donner,
l'autre pour recevoir du feu. Cela se continuë ainsi à travers les deux
bandes, mais avec une telle vîtesse quelle est presque instantanée. Dans
la collision elles secouent & font tomber leur eau en goutes, ce qui
représente la pluye.
113. Ainsi lorsque les nuages de mer & de terre passent à une trop
grande distance pour étinceller, ils sont attirés l'un vers l'autre
jusques dans cette distance, car la sphère d'attraction électrique
s'étend beaucoup au-delà de la distance ou les corps étincellent.
114. Lorsqu'un grand nombre de nuages de mer rencontre une quantité de
nuages de terre, les étincelles électriques paroissent s'élancer de
différens côtés; & comme les nuages sont agités & mêlés par les vents,
ou rapprochés par la force de l'attraction électrique, ils continuent à
donner & à recevoir étincelles sur étincelles, jusqu'à ce que le feu
électrique soit également répandu dans tous.
115. Lorsque le canon de fusil (dans les expériences électriques) ne
contient que peu de feu électrique, il faut en approcher fort près le
doigt avant de pouvoir en tirer une étincelle. Donnez lui plus de feu, &
il donnera une étincelle à une plus grande distance. Deux canons de
fusil unis, & aussi fortement électrisés, donneront une étincelle à une
plus grande distance. Mais si deux canons de fusil électrisés frappent à
deux pouces de distance, & font un éclat sensible, à quelle distance
énorme ne doivent pas être portés le coup & le feu d'un nuage de 10000.
acres électrisé, & combien son craquement ne doit-il pas être
épouvantable?
116. C'est une chose ordinaire de voir des nuages à différentes hauteurs
tenir différens chemins, ce qui prouve différens courants d'air l'un
au-dessus de l'autre. Comme l'air entre les tropiques est raréfié par le
soleil, il s'élève; l'air du nord & du sud plus dense presse à sa place;
l'air ainsi raréfié & contraint de monter passe du coté du nord & du
côté du midi, & est forcé de descendre dans les régions polaires, s'il
n'a point d'autre issuë avant que la circulation puisse être continuée.
117. Comme les courants d'air avec les nuages suivent des routes
différentes, il est aisé de concevoir comment les nuages passans l'un
sur l'autre peuvent s'attirer réciproquement, & ainsi s'approcher
suffisamment pour le choc électrique & de même comment les nuages
électriques peuvent être emportés sur les terres fort loin de la mer,
avant d'avoir aucune occasion de frapper.
118. Lorsque l'air avec ses vapeurs élevées de l'Océan entre les
tropiques, vient à descendre dans les régions polaires, & à être en
contact avec les vapeurs qui y sont élevées, le feu électrique qu'elles
amènent commence à être communiqué, & se fait appercevoir dans de belles
nuits, étant d'abord visible où il commence à être en mouvement,
c'est-à-dire où le contact commence, ou dans les régions les plus
septentrionales: delà les courans de la lumière semblent s'élancer au
sud, même jusqu'au zénith des contrées septentrionales. Mais quoique la
lumière paroisse s'élancer du nord au midi, le progrès du feu est
réellement du midi au nord. Son mouvement commence dans le nord, & voilà
pourquoi il y est d'abord apperçu.
Car le feu électrique n'est jamais visible que quand il est en mouvement
& qu'il saute de corps en corps, ou de parcelle en parcelle au travers
de l'air; lorsqu'il traverse des corps denses il est invisible. Lorsque
le fil-d'archal fait partie du cercle dans l'explosion de la fiole
électrique le feu, quoiqu'en grande quantité, passe dans le fil-d'archal
invisiblement, mais en passant le long d'une chaîne il devient visible,
parce qu'il saute de chaînon en chaînon. En passant le long d'une
feuille d'or il est visible, parce que la feuille d'or est pleine de
pores; tenez-en une feuille à la lumière elle vous paroîtra comme un
réseau, & le feu est vû tandis qu'il saute sur les interstices.....
Comme lorsqu'on ouvre à l'une de ses extrémités un long canal rempli
d'eau pour le vuider, le mouvement de l'eau commence d'abord auprès de
l'extrémité ouverte, & continue vers l'extrémité fermée, quoique l'eau
elle-même avance de l'extrémité fermée vers l'extrémité ouverte; ainsi
le feu électrique déchargé dans les régions polaires, peut-être sur une
longueur de mille lieuës d'air évaporé, paroît d'abord où il est d'abord
en mouvement, c'est-à-dire dans les parties les plus septentrionales, &
l'apparition s'avance du côté du midi, quoique le feu avance réellement
du côté du septentrion. Cela pourroit passer pour une explication de
_l'aurore boréale_.
119. Lorsqu'il y a une chaleur excessive sur la terre dans une région
particuliere, (le soleil ayant brillé dessus peut-être pendant plusieurs
jours, tandis que les contrées circonvoisines ont été couvertes par les
nuages,) l'air inférieur est raréfié, & s'élève: l'air supérieur plus
frais & plus dense descend. Les nuages dans cet air se rencontrent de
tous côtés, & se réunissent aux endroits échauffés, & si les uns sont
électrisés, & que les autres ne le soient pas, les éclairs & le tonnere
succèdent, & la pluye tombe; delà les éclats de tonnerre après les
chaleurs, & l'air frais après les orages. L'eau & les nuages qui
l'amènent venant d'une région plus élevée, & par conséquent plus
fraîche.
120. Une étincelle électrique tirée d'un corps irrégulier à quelque
distance, n'est presque jamais droite, mais elle paroît courbée &
ondoyante dans l'air; ainsi paroissent les faisceaux d'éclairs, les
nuages étant des corps fort irréguliers.
121. Quand les nuages électrisés passent sur un pays, les sommets des
montagnes & des, arbres, les tours élevées, les pyramides, les mâts des
vaisseaux, les cheminées, &c. comme autant d'éminences & de pointes
attirent le feu électrique, & le nuage entier s'y décharge.
122. Ainsi il est dangereux de se mettre à l'abri sous un arbre pendant
le tonnerre. Cette retraite a été funeste à plusieurs tant hommes que
bêtes.
123. Il est plus sûr d'être en pleine campagne par une autre raison.
Lorsque les habits sont moüillés, si un tourbillon dans son chemin vers
la terre vient à toucher votre tête, il courra dans l'eau sur la surface
de votre corps, au lieu que si vos habits sont secs, votre corps en sera
traversé.
C'est pour cette raison qu'un rat mouillé ne peut être tué par
l'explosion de la bouteille électrique, ce qui peut arriver à un rat
dont la peau est séche.
124. Le feu commun est dans tous les corps, plus ou moins, aussi bien
que le feu électrique. Peut-être ne sont-ils l'un & l'autre que les
modifications du même élément: peut-être aussi que ce sont des élémens
distingués. Quelques auteurs ne s'éloignent pas de ce dernier sentiment.
125. Si ce sont des matières différentes, ils peuvent subsister &
subsistent ensemble dans le même corps.
126. Lorsque le feu électrique traverse un corps, il agit sur le feu
commun contenu dans ce corps, & met ce feu en mouvement; & s'il y a une
quantité suffisante de chaque espèce de feu, le corps sera enflammé.
127. Lorsque la quantité du feu commun dans le corps est petite, il faut
que la quantité du feu électrique (ou le choc électrique) soit plus
grande; si la quantité du feu commun est plus grande, une moindre
quantité du feu électrique suffit pour produire l'effet de
l'inflammation.
128. Ainsi les esprits doivent être êchauffés[40] avant que l'on puisse
les enflammer par l'étincelle électrique; s'ils sont fort échauffés, il
ne faudra qu'une petite étincelle, s'ils le sont peu, il faudra une plus
forte étincelle.
[Note 40: Nous avons depuis enflammé des esprits sans les chauffer,
lorsqu'il faisoit un temps chaud.]
129. Jusqu'ici nous n'avions pû enflammer que des vapeurs chaudes, mais
à présent nous pouvons brûler de la colophone séche. Lorsque nous
pourrons nous procurer de plus grandes étincelles électriques, nous
seront en état d'enflammer non-seulement les esprits froids, comme fait
la foudre, mais même le bois, en donnant une agitation suffisante au feu
commun qu'il contient, ce que nous sçavons que le frottement peut faire.
130. Les vapeurs sulphureuses & inflammables qui s'élèvent de la terre
sont aisément allumées par la foudre. Outre ce qui s'exhale de la terre,
de pareilles vapeurs sont envoyées par des tas de foin humide, de bled
ou autres végétaux qui s'échauffent & qui fument. Le bois pourri des
vieux arbres & des vieux bâtimens fait le même effet, c'est pourquoi ces
matières sont souvent & aisément enflammées.
131. Les métaux sont souvent fondus par la foudre, quoiqu'ils ne le
soient peut-être ni par la chaleur de la foudre, ni même par l'agitation
du feu dans les mêmes métaux..... Car tout corps qui peut s'insinuer
lui-même entre les particules du métal, & surmonter l'attraction par
laquelle leur cohésion subsiste, (ce que peuvent faire les menstruës)
changera le solide en fluide aussi bien que le feu, même sans
l'échauffer. Ainsi le feu électrique ou la foudre causant une répulsion
violente entre les particules du métal à travers duquel il passe, le
métal est mis en fusion.
132. Si vous vouliez fondre à un feu violent l'extrémité d'un clou à
demi-enfoncé dans une porte, la chaleur communiquée au clou entier,
avant d'en fondre une partie, brûleroit la planche où il est enfoncé, &
la partie fonduë brûleroit le plancher où elle tomberoit. Mais si la
foudre peut fondre une épée dans le fourreau & l'argent dans la bourse,
sans brûler ni le fourreau ni la bourse, il faut que la fusion soit
froide.
133. La foudre déchire quelques corps: l'étincelle électrique perce
aussi un trou à travers une main de gros papier. (§. 54.)
134. Si l'origine de la foudre assignée dans cette feüille est la
véritable, on entendroit fort peu de tonnerre en mer, lorsque l'on
seroit fort éloigné de la terre, & en effet quelques vieux Capitaines de
vaisseaux que l'on a consultés sur cet article, assurent que le fait
s'accorde parfaitement avec l'hypothèse. Parce qu'en traversant le vaste
Océan on n'entend guères le tonnerre qu'on ne soit arrivé près des côtes
dans des endroits où l'on peut se servir de la sonde, & que les isles
éloignées du continent y sont fort peu sujettes. Un observateur curieux
qui a vécu treize ans aux Bermudes, remarque qu'il y a eu moins de
tonnerre pendant tout le tems qu'il y a séjourné, qu'il n'en a
quelquefois entendu dans un mois à la Caroline.
Maintenant si le feu de l'électricité & celui de la foudre sont le même,
comme j'ai tâché de le prouver, notre conducteur de carton & les bassins
de l'expérience de la balance (78.) peuvent représenter les nuages
électrisés. Si un tube long seulement de dix pieds frappe & décharge son
feu sur le poinçon à deux ou trois pouces de distance, un nuage
électrisé qui est peut-être de dix mille acres, peut frapper & décharger
son feu sur la terre à une distance proportionnellement plus grande. Le
mouvement horizontal des bassins sur le plancher, peut représenter le
mouvement des nuages sur la terre, & le poinçon élevé, les montagnes &
les plus hauts édifices, & alors nous voyons comment les nuages
électrisés passant sur les montagnes & sur les bâtimens à une trop
grande hauteur pour les frapper, peuvent être attirés en bas jusques
dans la distance qui leur est nécessaire pour cet effet; & enfin si une
aiguille est fixée sur un poinçon, la pointe en haut, ou même sur le
plancher au-dessous du poinçon, elle tirera le feu du bassin en silence
à une distance beaucoup plus grande que la distance requise pour
frapper, & préviendra ainsi sa descente vers le poinçon; ou si dans sa
course le bassin étoit venu assez près pour frapper, il ne le pourroit,
parce qu'il auroit été d'abord privé de son feu, & par-là le poinçon est
garanti du choc.
Je demande, cette supposition admise, si la connoissance du pouvoir des
pointes ne pourroit pas être de quelque avantage aux hommes pour
préserver les maisons, les églises, les vaisseaux, &c. des coups de la
foudre, en nous engageant à fixer perpendiculairement sur les parties
les plus élevées de ces édifices des verges de fer faites en forme
d'aiguilles & dorées pour prévenir la rouille, & du pied de ces verges
un fil-d'archal abaissé vers l'extérieur du bâtiment dans la terre, ou
autour d'un des aubans d'un vaisseau, ou sur le bord jusqu'à ce qu'il
touche l'eau? Ces verges de fer ne tireroient-elles pas probablement le
feu électrique en silence hors du nuage, avant qu'il vint assez près
pour frapper? & par ce moyen ne pourrions-nous pas être préservés de
tant de désastres soudains & effroyables?
135. Pour décider cette question, sçavoir si les nuages qui contiennent
la foudre sont électrisés ou non. J'ai imaginé de proposer une
expérience à tenter en un lieu convenable à cet effet. Sur le sommet
d'une haute tour ou d'un clocher, placez une espèce de guérite (comme
dans la fig. IX.) assez grande pour contenir un homme & un tabouret
électrique: du milieu du tabouret élevez une verge de fer, qui passe en
se courbant hors de la porte, & delà se relève perpendiculairement à la
hauteur de vingt ou trente pieds, & se termine en une pointe fort aiguë.
Si le tabouret électrique est propre & sec, un homme qui y sera placé,
lorsque des nuages électrisés y passeront un peu bas, peut être
électrisé & donner des étincelles, la verge de fer lui attirant le feu
du nuage. S'il y avoit quelque danger à craindre pour l'homme (quoique
je sois persuadé qu'il n'y en a aucun) qu'il se place sur le plancher de
la guérite, & que de tems en tems il approche de la verge le tenon d'un
fil-d'archal, qui a une extrémité attachée aux plombs de la couverture,
le tenant par un manche de cire; de cette force les étincelles, si la
verge est électrisée, frapperont de la verge au fil-d'archal, & ne
toucheront point l'homme.
136. Avant d'abandonner le sujet de la foudre, je puis citer quelques
autres rapports entre les effets de ce météore & ceux de l'électricité.
On sçait que la foudre a souvent rendu des personnes aveugles. Un pigeon
que nous croyions avoir frappé à mort par le choc électrique, recouvrant
la vie, languit quelques jours dans la basse cour, ne mangea rien,
quoiqu'on lui eût jetté des miettes de pain, s'affoiblit, & mourut. Nous
ne fîmes point attention qu'il avoit été privé de la vûe; mais ensuite
un poulet tué de la même manière étant ressuscité en soufflant à
plusieurs reprises dans ses poumons; lorsqu'il fut posé sur le plancher,
il alla donner de la tête contre la muraille, & après l'avoir examiné
nous reconnûmes qu'il étoit parfaitement aveugle; delà nous conclûmes
que le pigeon avoit aussi été entiérement aveuglé par le choc. Le plus
grand animal que nous ayons tué ou essayé de tuer par le choc électrique
est un fort gros poulet.
137. En lisant dans la relation que l'ingénieux Docteur _Hales_ a donnée
d'un orage arrivé à _Stretham_, l'effet de la foudre qui avoit dépouillé
toute la peinture qui couvroit la moulure dorée d'un panneau de
boiserie, sans avoir endommagé le reste de la peinture, il me vint dans
l'idée de mettre une couche de peinture sur les filets d'or de la
couverture d'un livre, & d'essayer l'effet d'un grand coup électrique
porté à travers cet or par un carreau de verre chargé; mais n'ayant
point de peinture sous la main, je collai dessus une bande étroite de
papier, & lorsqu'elle fut séche, je portai le coup au travers la dorure;
alors le papier fut renversé d'un bout à l'autre avec une telle force
qu'il fut déchiré en plusieurs endroits, & qu'en d'autres il emporta une
partie des grains du maroquin sur lequel il étoit collé. Je suis
persuadé que s'il eût été peint, la peinture auroit été enlevée, de la
même manière que celle de la boiserie de _Stretham_.
138. La foudre fond les métaux, & j'ai avancé dans ma lettre sur ce
sujet que je soupçonnois que c'était une fusion froide; je n'entens pas
dire une fusion produite par la force du froid, mais une fusion sans
chaleur. Nous avons aussi fondu l'or, l'argent & le cuivre en petites
quantités par le coup électrique. Voici de quelles manière. Prenez une
feuille d'or, d'argent ou de cuivre doré, communément appellé feüille de
cuivre ou or d'Hollande: coupez de cette feuille des bandes longues &
étroites de la largeur d'une paille: placez une de ces bandes entre deux
lames de verre poli, qui soient environ de la largeur de votre doigt; si
une bande d'or de la longueur de la feuille n'est pas assez longue pour
le verre, ajoutez-en une autre à son extrémité; de sorte que vous
puissiez avoir une petite partie qui déborde à chaque extrémité du
verre: attachez ensemble les deux piéces de verre d'un bout à l'autre
avec un bon fil de soye: alors placez-les de manière qu'elles fassent
partie d'un cercle électrique, les extrémités de l'or qui pendent au
dehors servant à faire l'union avec les autres parties du cercle: portez
le coup au travers par le moyen d'un grand vase ou d'un carreau de verre
électrisé. Si vos lames de verre demeurent entières, vous verrez que
l'or manque en plusieurs endroits, & vous trouverez à la place des
taches métalliques sur les deux verres. Ces taches sur le verre
supérieur & sur le verre inférieur sont éxactement semblables jusques
dans le moindre trait, comme on le peut distinguer en les tenant à la
lumière. Le métal nous a paru avoir été non-seulement fondu, mais même
vitrifié ou autrement, si enfoncé dans les pores du verre qu'ils
paroissent le défendre contre l'action de la plus puissante eau forte &
eau régale. Je vous envoye dans une boëte deux petites piéces de verre
couvertes de ces taches métalliques, lesquelles ne peuvent être effacées
sans enlever une partie du verre. Quelquefois la tache s'étend un peu
plus que la largeur de la feuille, & paroît plus brillante sur le bord,
comme vous pouvez l'observer sur celles-ci en les examinant de près.
Quelquefois le verre se brise en morceaux; une fois le verre de dessus
se cassa en mille piéces qui paroissoient comme des grains de gros sel.
Ces morceaux que je vous envoye, ont été tachetés avec l'or d'Hollande;
le vrai or fait une tache plus obscure & un peu rougeâtre, l'argent fait
la tache verdâtre. Nous prîmes une fois deux morceaux de verre de miroir
fort épais, larges d'environ un pouce & demi & longs de six pouces, &
plaçant la feuille d'or entr'eux, nous les mîmes entre deux piéces de
bois bien uni, nous les serrâmes dans une petite presse de relieur de
livres, & quoiqu'ainsi serrées l'une contre l'autre, la force du choc
électrique brisa le verre en plusieurs morceaux.... l'or fut fondu & fit
des taches dans le verre à l'ordinaire. Les circonstances de ce
brisement de verre varient beaucoup en faisant l'expérience, &
quelquefois même le verre n'est point du tout brisé; mais il est
constant que les taches des morceaux de dessus & de dessous sont
exactement des contre parties les unes des autres. Et quoique j'aie pris
les morceaux de verre entre mes doigts immédiatement après la fusion, je
n'y ai jamais senti la moindre chaleur.
139. J'ai dit dans une de mes précédentes lettres que la dorure sur un
livre, quoique d'abord elle communiquât parfaitement bien le choc, le
manquoit néanmoins après un petit nombre d'expériences, sans que nous
pussions en donner la raison. Nous avons trouvé depuis qu'un choc
violent rompt la continuité de l'or dans le filet, & le fait paroître
comme de la poussière d'or, quantité de ses parties étant rompuës &
écartées; il ne sçauroit guères conduire plus d'un choc dans toute sa
force. En voici vraisemblablement la raison, lorsqu'il n'y a pas une
parfaite continuité dans le cercle, il faut que le feu saute pardessus
les intervalles; il y a une certaine distance qu'il est capable de
franchir proportionnellement à sa force; si un nombre de petits
intervalles, quoique chacun soit excessivement petit, pris ensemble
excèdent cette distance, il ne peut sauter pardessus, & ainsi le choc
est empêché ou du moins fort affoibli.
140. En conséquence de la loi de l'Électricité dont nous avons parlé
ci-devant, que les pointes; selon qu'elles sont plus ou moins aiguës,
tirent & poussent le fluide électrique avec plus ou moins de force, à de
plus grandes ou à de moindres distances, & dans de plus grandes ou de
plus petites quantités en tems égal, nous pouvons trouver la manière
d'expliquer la situation de la feuille d'or suspenduë entre deux lames
métalliques, celle d'en haut étant continuellement électrisée, & celle
d'en bas dans la mains d'une personne qui est debout sur le plancher.
Lorsque la lame supérieure est électrisée, la feuille est attirée &
élevée vers elle, & voleroit à cette lame, si elle n'étoit arrêtée par
ses propres pointes; l'angle qui se trouve le plus haut, lorsque la
feuille s'élève, ayant la pointe fort aigue à cause de l'extrême ténuité
de l'or, tire & reçoit à une certaine distance une quantité suffisante
de fluide électrique, pour se donner à lui-même une atmosphère
électrique par laquelle son progrès à la lame supérieure est arrêté, &
il commence à être repoussé de cette lame, & seroit renvoyé jusqu'à la
lame inférieure sans que son angle le plus bas est pareillement une
pointe, & pousse ou décharge le surplus de l'atmosphère de la feuille
aussi promptement que l'angle supérieur l'attire; si la finesse de ces
deux pointes étoit parfaitement égale, la feuille se placeroit
exactement dans le milieu de l'espace, car la pésanteur n'est rien
comparée au pouvoir qui agit sur elle; mais elle est généralement plus
près de la lame non-électrisée, parce que quand la feuille est présentée
à la lame électrisée à une certaine distance, la pointe la plus aiguë
est communément affectée la première & élevée vers elle; ainsi cette
pointe par sa plus grande finesse recevant le fluide trop tôt pour que
son opposée puisse le décharger à distances égales, elle se retire de la
lame électrisée, & s'avance plus près de la lame non-électrisée, jusqu'à
ce qu'elle vienne à une distance où la décharge puisse être exactement
égale à la charge. Cette dernière étant diminuée, & la première
augmentée; & elle y demeure aussi long-tems que le globe continuë à
fournir de nouvelle matière électrique. Ceci paroîtra évident, lorsque
la différence de la finesse dans les angles sera devenuë fort grande.
Coupez un morceau d'or d'Hollande (qui est le meilleur pour ces
expériences, parce qu'il est plus fort) dans la forme de la figure X.
que l'angle d'en haut soit un angle droit, les deux suivans des angles
obtus, & le plus bas un angle fort aigu, & amenez cet or sur votre lame,
qui est sous la lame électrisée, de manière que la partie coupée à angle
droit puisse être d'abord élevée, ce qui se fait en couvrant la partie
aiguë avec le creux de la main, & vous verrez la feüille prendre place
beaucoup plus près de la lame supérieure que de la lame inférieure,
parce que sans être plus près, elle ne peut recevoir aussi promptement à
la pointe de son angle droit, qu'elle peut décharger à la pointe de son
angle aigu. Tournez cette feüille de façon que la partie aiguë soit la
plus élevée, & alors elle se placera tout auprès de la lame
non-électrisée, parce qu'elle reçoit plus promptement à la pointe de
l'angle aigu qu'elle ne peut décharger à la pointe de l'angle droit;
ainsi la différence de distance est toujours proportionnelle à la
différence d'accélération. Prenez garde en coupant votre feuille de ne
pas laisser de petits lambeaux sur les extrémités, qui forment
quelquefois des pointes où vous ne voudriez pas les avoir; vous pouvez
faire cette figure si aiguë dans sa partie inférieure, & si obtuse dans
sa partie supérieure, qu'il ne soit pas besoin de lame inférieure, se
déchargeant d'elle-même assez promptement dans l'air. Si elle est plus
étroite, comme on le voit dans la figure comprise entre les lignes
ponctuées, nous l'appellons le _poisson d'or_, à cause de sa manière
d'agir. Car si vous le prenez par la queuë, & que vous le teniez à un
pied, ou à une plus grande distance horizontale du premier conducteur,
lorsque vous le laisserez aller, il volera à lui avec un mouvement vif,
mais ondoyant, semblable à celui d'une aiguille dans l'eau; il prendra
place alors sous le premier conducteur, peu-être à un quart ou à un demi
pouce de distance, & remuëra continuellement sa queuë comme un poisson,
de sorte qu'il paroît animé. Tournez sa queuë, vers le premier
conducteur, & alors il vole à votre doigt & semble le grignoter. Si vous
tenez sous lui une lame à six ou huit pouces de distance, & si vous
cessez de tourner le globe, lorsque l'atmosphère électrique du
conducteur diminuë, il descendra sur la lame, & nagera encore en arrière
à plusieurs reprises avec le même mouvement de poisson, ce qui fait un
jeu amusant pour les spectateurs. Par une legère pratique d'émousser ou
d'aiguiser les têtes, ou les queuës de ces figures, vous pouvez leur
faire prendre la place que vous desirez, plus près ou plus loin de la
lame électrisée.
MÉMOIRE
_Lû à l'Académie Royale des Sciences, le 13. Mai 1752. par M.
D'ALIBARD._
EXPÉRIENCES ET OBSERVATIONS
SUR LE TONNERRE,
_Relatives à celles de Philadelphie._
Le tonnerre est un de ces phénomènes dont tous les physiciens ont éssaye
de découvrir la nature, mais dont aucun n'a encore donné d'explication
satisfaisante. Rien de plus commun que les effets de ce redoutable
météore, rien de plus ignoré que leur cause; il semble même que plus on
a fait d'efforts pour en approfondir le principe, plus on s'est écarté
de la voye qui pouvoit y conduire. Les connoissances physiques n'étoient
point encore assez avancées pour que l'on pût pénétrer un mistère dont
l'intelligence étoit réservée à un siécle plus éclairé. Ce qui a causé
la difficulté, ce qui a retardé jusqu'à présent l'explication de ce
phénomène, c'est qu'on ne lui voyoit point de rapport à aucune chose
connuë, & ce n'est que par l'enchaînement des rapports que l'on peut
arriver d'une connoissance à une autre; il étoit impossible de rapporter
le tonnerre à son vrai principe, puisque le principe même étoit inconnu.
Les plus sages physiciens en sont restés à admirer les effets, sans
pouvoir presque rien dire des causes; ou s'ils en ont hazardé
quelqu'explication on reconnoît aisément dans leurs écrits que ce n'est
que par des conjectures relatives ou à leurs préjugés, ou à leurs
affections, ou aux systèmes qu'ils avoient embrassés, ou aux différentes
sciences qu'ils avoient le plus cultivées. Les premiers philosophes
regardoient le tonnerre comme un attribut des Dieux, ou comme un esprit,
& ne poussoient pas plus loin leurs recherches à ce sujet; d'autres
philosophes imaginèrent que les corps célestes se renvoyoient
mutuellement des influences dont la rencontre produisoit ce météore: la
plupart des physiciens en ont cherché la cause dans les exhalaisons des
matières inflammables de la terre. Les chimistes ont prétendu en avoir
découvert le principe dans le mêlange du nitre, du souffre & du fer, des
esprits acides & des huiles essentielles; enfin chaque physicien a saisi
le moindre rapport qu'il a pû appercevoir entre ce phénomène & ce qu'il
connoissoit d'ailleurs pour en développer la nature, & chacun l'a
expliquée à sa façon, mais cette matière est toujours demeurée en
problême.
Ce n'est que depuis peu d'années que l'on a commencé à avoir sur ce
sujet des soupçons mieux fondés.
M. Gray[41] est le premier à qui le tonnerre & les éclairs aient paru
tenir beaucoup de la nature du feu & de la lumière électrique. Cette
première opinion a été plus approfondie par MM. l'Abbé Nolet,[42]
Hales,[43] & Barberet[44]; ils ont trouvé une analogie surprenante entre
les effets du tonnerre & ceux de l'électricité; mais tout ce qu'ils en
ont dit les uns & les autres n'étoit encore qu'une conjecture, il
falloit des observations suivies, des expériences certaines, des faits
bien constatés; tout cela se trouve dans les lettres de M. Franklin. Il
ne manquoit à cet ingénieux physicien qu'une dernière preuve pour
achever de le convaincre que la matière du tonnerre est absolument la
même que celle de l'électricité; n'étant pas apparemment trop à portée
d'acquérir cette preuve par lui-même, il nous a enseigné le moyen d'y
parvenir.
[Note 41: Lettre à M. Mortimer du mois de Mars 1735.]
[Note 42: Leçons de physique, tom, 4. p. 314.]
[Note 43: Considérations sur la cause physique des tremblemens de
terre.]
[Note 44: Dissertation sur le rapport qui se trouve entre les phénomènes
du tonnerre & ceux de l'électricité, par M. Barb. Méd. à Dijon. Bordeaux
1750.]
Après avoir répété avec un succés plus que complet toutes les
expériences de Philadelphie, après m'être confirmé dans la confiance
entière que j'ai aux sçavantes propositions qui y sont établies &
démontrées, j'ai entrepris de vérifier jusqu'aux conjectures de mon
auteur; & j'en suis venu à obtenir cette dernière preuve qui manquoit à
sa conviction. L'importance du sujet m'a paru mériter l'attention de
l'Académie. Le résultat de l'expérience dont je vais rendre compte, ne
va pas moins qu'à faire connoître la nature du tonnerre, à le soumettre,
pour ainsi dire, au pouvoir des hommes, à dissiper ce redoutable
météore, & à prévenir ses funestes effets.
Mais pour me faire mieux entendre, sur tout de ceux qui ne sont point
assez au fait des expériences de Philadelphie, j'en vais rapporter un
extrait de ce qui est relatif à mon objet, & j'y ajouterai quelques
autres observations dont je ne suis pas moins sûr.
1. La matière électrique est un fluide, une espèce de feu répandu dans
toute la nature en différentes proportions.
2. Quoique les corps contiennent chacun une certaine quantité de ce feu,
on les a distingués en corps électriques & corps non-électriques. Ces
distinctions sont assez connuës.
3. Les premiers sont propres à communiquer ce feu, & non à le conduire:
les derniers le reçoivent & le transmettent, sans pouvoir le communiquer
par eux-mêmes.