35. Il y aura la même explosion & le même choc, si la bouteille
électrisée est tenue d'une main par le _crochet_, & touchée de l'autre
par les _côtés_[19], que si elle est tenue par les _côtés_ & touchée au
_crochet_.
[Note 19: M. Franklin s'est servi dans la plupart de ses expériences, &
surtout dans les suivantes, de bouteilles garnies de métal en dedans &
en dehors: il faut donc entendre par le terme _côtés_, la surface
extérieure couverte d'une enveloppe métallique depuis le fond jusqu'au
collet, ou jusqu'à deux ou trois pouces près du goulot.]
36. Pour prendre impunément par le _crochet_ la bouteille chargée, & en
même tems ne pas diminuer sa force; il faut d'abord la placer sur un
corps originairement électrique.
37. La fiole sera électrisée aussi fortement, si elle est tenue par le
_crochet_ & les _côtés_ appliqués au globe ou au tube, que si elle est
tenue par les _côtés_, & que le _crochet_ leur soit appliqué.
38. Mais la direction du feu électrique étant différente dans la charge,
elle sera aussi différente dans l'explosion; la bouteille chargée par le
_crochet_ sera déchargée par le _crochet_; la bouteille chargée par les
_côtés_ sera déchargée par les _côtés_, & jamais autrement; car le feu
doit sortir par la même voye qui lui a donné entrée.
39. Pour prouver cela, prenez deux bouteilles qui soient également
chargées par les _crochets_, une dans chaque main; approchez leurs
_crochets_ l'un de l'autre, il n'en résultera ni étincelle ni choc,
parce que chaque _crochet_ est disposé à donner du feu, & ni l'un ni
l'autre ne l'est à en recevoir. Posez une des bouteilles sur le verre,
levez-la par le _crochet_, & appliquez son _côté_ au _crochet_ de
l'autre; il y aura alors une explosion & un choc, & les deux bouteilles
seront déchargées.
»Sur l'assertion de Mr. Franklin que, si l'on approche l'un de l'autre
les crochets des deux bouteilles également chargées, il n'en résultera
ni étincelle, ni choc: _Ho! voilà_, s'écrie M. L. N.[20], _ce dont je ne
conviendrai pas; car dès la premiere fois que j'en fis l'épreuve, je vis
très-distinctement éclater le feu électrique entre les deux crochets, &
je ressentis un coup assez vif dans les deux bras_. Cela peut être, & je
crois que cela est, pour l'avoir éprouvé de même; mais la proposition de
M. Franklin n'en est pas moins vraie, & il faudra que le physicien
François en convienne malgré sa protestation, car il faut se rendre à
l'évidence; il doit sçavoir qu'après l'expérience de Leyde, la bouteille
n'est plus chargée, & qu'il n'y reste plus de feu: si les deux
bouteilles dont il s'agit restent chargées après en avoir approché les
deux crochets l'un de l'autre, c'est une preuve incontestable qu'elles
n'ont pas produit tout leur effet. Celui que M. L. N. a ressenti n'est
venu que de ce que l'une des bouteilles étoit plus chargée que l'autre,
& le feu qu'il a vû si distinctement entre les deux crochets, n'est que
ce qui en a passé de l'une à l'autre pour les remettre toutes deux en
équilibre: elles n'en restent pas moins chargées l'une & l'autre après
cette légère commotion, qui d'ailleurs n'est pas différente de celles
qu'on ressent dans la main à chaque étincelle que l'on tire d'un peu
loin du conducteur, quand on charge une bouteille.
[Note 20: Lett. sur l'Électricité, pag. 123.]
»Pour avoir sur ce sujet une conviction encore plus complette, il ne
s'agit que de varier l'expérience: prenez deux bouteilles dont l'une
soit bien chargée & l'autre ne le soit point du tout; en approchant
leurs crochets l'un de l'autre, vous verrez une étincelle & vous
recevrez un coup; mais après cela les bouteilles seront toutes deux à
demi chargées; preuve certaine que le feu est sorti par le crochet de
celle qui étoit électrisée, comme il y étoit entré.
»Cette erreur de M. L. N. ne vient donc que de ce qu'il n'a pas fait
attention que pour cette expérience les deux bouteilles doivent être
_également_ chargées. Quand elles le sont, il n'y a réellement ni
étincelle, ni choc, comme l'a judicieusement avancé M. Franklin.
40. Variez l'expérience en chargeant deux fioles également, l'une par le
_crochet_, l'autre par le _côté_; tenez par les _côtés_ celle qui a été
chargée par le _crochet_, & tenez par le _crochet_ celle qui à été
chargée par le _côté_; appliquez le _crochet_ de la première au _côté_
de la seconde, il n'y aura ni choc, ni étincelle: posez sur le verre
celle que vous tenez par le _crochet_, levez-la par les _côtés_, &
présentez les deux _crochets_ l'un à l'autre, il y aura une étincelle &
un choc, & les deux bouteilles seront déchargées.
»Cette expérience étant attaquée dans le même endroit & de la même
manière que la précédente, trouve aussi la même défense.
Dans cette expérience les bouteilles sont totalement déchargées, &
l'équilibre y est rétabli: l'excès du feu dans un des crochets, (ou
plutôt dans la surface intérieure d'une bouteille,) étant exactement
égale à ce qui manque de feu dans l'autre, & par conséquent comme chaque
bouteille a en elle-même l'excès aussi bien que le défaut, le défaut &
l'excès doivent être égaux dans chaque bouteille. Voyez §. 42. 43. 44.
45. Mais si un homme tient en main les deux bouteilles, dont l'une soit
pleinement électrisée, & l'autre ne le soit point du tout; s'il
rapproche leurs crochets, il ne sentira que la moitié du coup, & les
bouteilles resteront à demi électrisées, l'une étant à demi déchargée, &
l'autre à demi chargée.
41. Placez deux fioles également chargées sur une table à 5. ou 6.
pouces de distance; suspendez une petite boule de liége par un fil de
soye, qui tombe entre les deux bouteilles: si les fioles ont été toutes
deux chargées par leurs crochets, lorsque le liége aura été attiré &
repoussé par l'un, il ne sera pas attiré par l'autre, mais il en sera
également repoussé; mais si les fioles ont été chargées l'une par le
crochet & l'autre par le côté,[21] le liége après avoir été attiré, &
repoussé par un crochet, sera aussi fortement attiré & ensuite repoussé
par l'autre, & jouëra ainsi avec force entre les deux, jusqu'à ce que
les deux bouteilles soient à peu près déchargées.
[Note 21: Pour charger commodément une bouteille par le côté, mettez-la
sur un verre: établissez une communication du premier conducteur à
l'enveloppe métallique de cette bouteille, & une autre de son crochet à
la muraille ou au plancher. Quand elle sera chargée, supprimez cette
derniere communication avant que d'empoigner la bouteille, autrement une
grande partie du feu s'échapperoit par cette voye.]
42. Lorsque nous employons les termes de _charger_ & _décharger_ les
bouteilles, c'est pour nous conformer à l'usage, & par disette d'autres
termes plus convenables; puisque nous sommes persuadés qu'il n'y a
réellement pas plus de feu électrique dans la bouteille après ce qu'on
appelle sa _charge_, ni moins après sa _décharge_ qu'il n'y en avoit
auparavant, excepté seulement la petite étincelle que l'on peut donner
ou enlever à la matière non-électrique, si elle est séparée de la
bouteille: étincelle qui ne peut pas égaler la cinquantiéme partie de
celle qui fait l'explosion.
Car si dans l'explosion le feu électrique sortoit de la bouteille par un
endroit, & qu'il ne rentrât pas par un autre, il s'ensuivroit que si un
homme placé sur de la cire & tenant la bouteille d'une main, tiroit
l'étincelle en touchant avec l'autre le crochet de fil-d'archal, la
bouteille étant par là déchargée, l'homme seroit chargé; ou que la
quantité de feu perduë par l'une se retrouveroit dans l'autre, puisqu'il
n'y a aucune issue pour la laisser échaper; mais il arrive le contraire.
43. D'ailleurs la fiole ne souffrira pas ce que l'on appelle une charge,
à moins qu'il n'en puisse sortir autant de feu par une voye qu'il en
entre par une autre. Une fiole placée sur la cire ou sur le verre, ou
bien suspenduë sur le premier conducteur d'électricité, ne peut être
chargée à moins qu'il n'y ait une communication établie entre ses côtés
& le plancher pour servir de décharge.
»De toutes les expériences de Philadelphie, il y en a peu qui soient
contestées avec autant de confiance que celle-ci. Dès le premier rapport
que je fis à l'Académie royale des sciences en 1751. du succès des
expériences de M. Franklin, on me soutint avec vivacité que cette
observation étoit contraire à l'expérience. N'étant allé à l'Académie
que pour y rendre compte de ce que j'avois fait & vû, & non pas pour
disputer; je me contentai de répliquer que j'étois sûr de ce que
j'avançois d'après mon auteur: je suis surpris qu'on n'en ait pas encore
reconnu la vérité. Cette communication que l'on établit des côtés de la
bouteille au plancher, est ce que nous appellons une décharge: quand on
électrise une bouteille à la main, c'est la main qui en tient lieu; mais
si la bouteille est suspenduë au conducteur sans décharge, & que l'air
soit bien sec, je suis sûr pour l'avoir éprouvé cent fois, qu'elle ne se
charge point: j'ai de même éprouvé que quand elle est appuyée sur un
support électrique, plus ce support est large & élevé & moins elle se
charge. J'ai cependant vû la bouteille de Leyde se charger quoique
suspenduë au conducteur sans décharge, mais très-lentement &
très-difficilement, dans des tems où l'air de l'atmosphère est chargé
d'humidité, (c'est apparemment celui où notre critique a étudié son
objection) mais cela ne vient que de ce que les particules d'humidité
répanduës dans l'air font l'office de décharge: l'on peut d'autant moins
se prévaloir de cette observation contre M. Franklin, qu'il est moins à
portée de la faire par lui-même. La saison où il se livre plus
particulierement à l'électricité, comme la plus favorable aux
expériences, est l'hyver, & c'est le temps où la Pensylvanie jouit du
ciel le plus beau & le plus pur; quoi qu'il en soit, des objections, la
proposition de notre auteur restera dans toute sa force pour quiconque
voudra se mettre dans sa position, & consulter l'expérience sans
prévention.
44. Mais suspendez deux ou plusieurs fioles sur le premier conducteur
d'électricité, l'une pendante à la queuë de l'autre, & un fil-d'archal
de la derniere au plancher, un égal nombre de tours de rouë les chargera
également, & chacune le sera autant que si elle seule eût été soumise à
l'opération: ce qui est chassé de la queuë de la premiere servant à
charger la seconde, ce qui est chassé de la seconde chargeant la
troisiéme, & ainsi de suite; par ce moyen une quantité de bouteilles
peuvent être chargées par la même opération, & aussi pleinement que s'il
n'y en avoit qu'une seule; si ce n'est que chaque bouteille reçoit de
nouveau feu, & abandonne son ancien avec quelque réticence, ou plutôt
apporte à la charge quelque foible résistance, qui dans un nombre de
bouteilles devient plus égale à la puissance chargeante, & repousse
ainsi le feu sur le globe plus vite qu'une simple bouteille ne le
pourroit faire.
45. Lorsqu'une bouteille est chargée par la voye ordinaire, ses surfaces
intérieure & extérieure sont prêtes, l'une à donner le feu par le
crochet, l'autre à le recevoir par le côté: l'une est pleine, & disposée
à pousser, l'autre est vuide, & extrêmement affamée; & cependant comme
la premiere ne chassera point, que l'autre ne puisse au même instant
recevoir, de même la dernière ne recevra point, que la première ne
puisse donner au même instant; lorsque l'un & l'autre peut se faire en
même-tems, cela se fait avec une vitesse & une violence inconcevables.
46. Ainsi lorsqu'on bande un ressort avec violence (quoique la
comparaison ne convienne pas dans tous les points) il doit, pour se
rétablir de lui-même, resserrer le côté qui avoit été étendu en le
bandant, & étendre celui qui avoit été resserré. Si l'une de ces
opérations rencontre des obstacles, l'autre ne sauroit avoir son
éxécution; mais on ne dit point que le ressort soit chargé d'élasticité,
lorsqu'il est bandé, & déchargé, lorsqu'il est débandé; sa quantité
d'élasticité est toujours la même.
47. Le verre a pareillement toujours dans sa substance la même quantité
de feu électrique, & une fort grande quantité, par rapport à la masse du
verre, comme il sera prouvé dans la suite.
48. Cette quantité proportionnée au verre, il la retient avec force &
opiniatreté; il n'en aura ni plus ni moins, quelque changement qu'il
éprouve dans ses parties, & dans sa situation; c'est-à-dire, que nous en
pouvons tirer une partie de l'un de ses côtés, pourvû que nous en
rendions à l'autre une égale quantité.
49. Néanmoins lorsque la situation du feu électrique est ainsi dérangée
dans le verre, lorsque quelque partie a été retranchée de l'un des
côtés, & que quelque partie a été ajoûtée à l'autre, il ne reste point
en repos ou dans son état naturel, jusqu'à ce qu'il ait été rétabli dans
son uniformité primitive .... & ce rétablissement ne peut être fait à
travers la substance du verre, mais il doit se faire par une
communication non électrique, établie au dehors, de surface à surface.
50. Ainsi la force totale de la bouteille, & le pouvoir de donner un
choc est dans le verre-même; les corps non-électriques en contact avec
les deux surfaces ne servant qu'à donner & à recevoir des différentes
parties du verre; c'est-à-dire, à donner à un côté, & à recevoir de
l'autre.
51. Nous avons fait ici cette découverte de la manière suivante. Nous
proposant d'analyser la bouteille électrifiée pour sçavoir où réside sa
force, nous la plaçâmes sur un verre, & nous ôtames le liége & le
fil-d'archal, que l'on avoit eu attention de ne pas trop enfoncer. Alors
prenant la bouteille d'une main, & approchant un doigt de l'autre main
auprès de l'orifice, une forte éteincelle s'élança de l'eau, & le choc
fut aussi violent que si le fil-d'archal n'eût point été dérangé, ce qui
nous fit connoître que la force électrique ne résidoit point dans le
fil-d'archal. Ensuite pour découvrir si elle résidoit dans l'eau, y
étant comprimée & condensée, parce que le verre la serre de toutes parts
(ce qui avoit été notre première opinion,) nous électrisâmes de nouveau
la bouteille; & l'ayant mise sur un verre, nous otâmes, comme ci-devant,
le liége & le fil-d'archal; levant alors la bouteille, nous versâmes
toute l'eau dans une autre bouteille vuide qui étoit pareillement sur un
verre; & levant cette derniere fiole, nous comptâmes, si la force
résidoit dans l'eau, d'entendre partir un coup; mais il n'y en eut
point. Nous jugeâmes donc qu'il falloit ou que la force se fût perduë en
transvasant, ou qu'elle fût restée dans la première bouteille; & nous
trouvâmes que notre derniere conjecture étoit juste. Car cette bouteille
mise à l'épreuve donna un coup, quoique remplie, sans la déplacer, avec
de l'eau fraîche, & qui n'étoit point électrifiée... Alors pour
découvrir si le verre avoit cette propriété précisément comme verre, ou
si la forme y contribuoit en quelque chose, nous prîmes un carreau de
verre; & le posant sur la main, nous mîmes une plaque de plomb sur sa
surface supérieure; ensuite nous électrisâmes cette plaque, & à
l'approche du doigt il y eut une étincelle & un choc. Nous prîmes
ensuite deux plaques de plomb de dimensions égales, mais plus petites
que le verre qui les débordoit de deux pouces de tous côtés, & nous
électrisâmes le verre entr'elles en électrisant la plaque de dessus.
Après cela nous séparâmes cette plaque du verre, & par cette opération
le peu de feu qui pouvoit être dans le plomb fut enlevé, & le verre
touché avec le doigt sur les parties électrisées, ne donna que quelques
petites étincelles piquantes; on peut cependant en tirer un grand nombre
de différent endroits. Après avoir remis adroitement le verre entre les
deux plaques, & achevé un cercle; c'est-à-dire, pratiqué une
communication entre les deux surfaces, il s'ensuivit un choc violent
.... ce qui démontre que le pouvoir réside dans le verre comme verre, &
que les corps non-électriques en contact servent uniquement, comme
l'armure de l'aimant, à unir les forces des différentes parties, & à les
rassembler dans tel point qu'on désire. Car c'est une proprieté des
corps non-électriques, que tout le corps reçoit ou donne dans un instant
tout le feu électrique qui est donné ou enlevé à quelqu'une de ses
parties.
»L'expérience de Leyde est sans contredit une des plus belles
découvertes qui ayent été faites en Physique. C'est elle qui a donné
lieu aux profondes recherches qui occupent si généralement les
Physiciens depuis 1745. Chacun d'eux a fait ses efforts pour déveloper
la merveilleuse bouteille qui en est le fondement; mais on ne voit pas
qu'aucun y ait réussi avant M. Franklin. L'analyse de cette bouteille
étoit, ce semble, la chose la plus aisée à imaginer & la plus simple à
éxécuter, & cependant personne n'y a songé, comme si cette idée n'eût pû
venir que du nouveau monde; mais à peine a-t-elle pénetré en Europe, à
peine le succès en est-il connu qu'on entreprend de le contester; on
veut documenter l'auteur, changer le procedé, & nier le résultat.
Examinons chacune de ces choses.
»_Si vous voulez_, dit le Physicien françois à l'Américain[22], _répéter
cette expérience_ (l'analyse de la bouteille) _de bonne foi & sans
prévention, je vous dirai en quoi vous avez manqué; & je vous promets
qu'en procédant, comme il convient, vous trouverez des signes
très-marqués de la vertu électrique dans votre eau transvasée._ Voici le
procedé.
[Note 22: Lettre sur l'Électricité, pag. 91.]
»_Je vous avertis donc qu'il faut faire cette expérience avec une
électricité passablement forte, éviter les longueurs... que le nouveau
vase qui reçoit l'eau, ne soit pas d'un verre fort épais, & qu'au lieu
d'être posé sur du verre, comme vous le faites, il le soit au contraire
sur la main d'un homme ou sur quelqu'autre corps non-électrique. Si vous
procedez ainsi, je vous réponds du succès._ Pour moi je pense qu'en
procedant ainsi, on ne feroit point l'analyse de la bouteille. Mais ni
le critique, ni celui qui s'est laissé surprendre par cette expérience,
ne se sont apperçus qu'ils manquoient dans le point essentiel. C'est ce
défaut de sagacité qui paroît avoir assuré la défaite de l'un & la
victoire de l'autre que l'on a fait sonner si haut.
»D'après ce résultat vrai en lui-même, mais faux dans son principe, on
argumente contre M. Fr. on le presse: on le poursuit: on se persuade
qu'il ne lui reste pas plus de ressource qu'à celui qu'on a nommé son
plus zèlé partisan.
»Sans entreprendre de réfuter tout ce que l'éloquence étale en 8. ou 10.
pages de la critique, & sans rétorquer tous les argumens adressé à notre
Américain, je crois que quelques réflexions fondées sur l'expérience
suffiront pour en effacer les impressions.
»Quand une personne tient dans sa main la bouteille électrisée, &
qu'elle en verse l'eau dans une autre bouteille tenuë dans la main d'une
autre personne, il arrive la même chose que si l'on faisoit toucher le
crochet de la premiere bouteille à celui de la seconde qui seroit armée,
la charge se partage entre les deux bouteilles.[23] Cela est si vrai que
si la même personne fait seule cette expérience en tenant les deux
bouteilles, une en chaque main, elle ressentira une commotion, qui ne
sera pourtant que la moitié de celle qu'elle recevroit, si elle faisoit
tout simplement l'expérience de Leyde. Donc en versant l'eau de cette
façon on fait passer avec elle dans la seconde bouteille la moitié de la
matière électrique contenuë dans la première. La preuve s'en tire encore
d'une autre observation que voici. Si la matière électrique qui passe
ainsi avec l'eau d'une bouteille dans l'autre, étoit précisément
attachée à la liqueur, la quantité en seroit proportionelle à la
quantité de l'eau transvasée: or cela n'est point; car que l'on vuide
toute la liqueur, ou que l'on n'en vuide que la moitié, la seconde
bouteille qui l'aura reçuë se trouvera également chargée, c'est-à-dire
électrisée au même degré; & si toutes choses étoient égales des deux
cotés: si les bouteilles étoient égales en capacité, en matiére, en
forme, & leur intérieur également moüillé, ce degré seroit éxactement le
même dans chacune. Donc notre critique n'a pas raison de dire que l'on
ne sauroit lui objecter que les circonstances dont il fait dépendre le
succès de l'expérience, changent l'espèce. Et pourquoi ne sauroit-on lui
faire cette objection, dès qu'on voit évidemment que son procédé est
erronné: que n'en apperçevant pas le défaut, il en tire avantage, pour
combattre la doctrine d'un Physicien consommé dans cette partie, où il
donne des leçons à tout le monde sçavant?
[Note 23: V. pag. 125. §. 40.]
»S'il restoit encore quelques doutes sur l'analyse de la bouteille
électrisée, qui est regardée avec raison comme une des plus belles
expériences de M. Franklin, quoiqu'elle ne soit pas une des plus
brillantes, & sur laquelle j'ai entendu un des Physiciens les plus
experimentés en cette partie, se reprocher de ne l'avoir pas imaginée;
si, dis-je, il restoit encore quelques doutes sur ce sujet, on pourroit
les lever, en s'y prenant d'une autre façon que j'ai imaginée, & que je
rapporte ici, pour répondre à ceux qui prétendent que la matière
électrique ne paroît attachée au verre de la bouteille qu'en vertu de
l'adhérence de l'eau à ses parois intérieures. Au lieu d'eau, je mets
dans la bouteille du menu plomb, comme du plomb à perdreaux, ou de la
cendrée: après l'avoir armée de son crochet, & l'avoir électrisée, j'en
fais l'analyse, suivant la méthode de M. Franklin, & je trouve toujours
que le plomb en étant vuidé, n'a point emporté l'électricité, mais que
cette matière est restée presque toute entière en la bouteille où je
l'avois fait entrer d'abord, puisque de nouveau plomb, ou à sa place de
l'eau, ou toute autre substance non-électrique, ou même rien autre chose
qu'un fil-d'archal, pourvû qu'il touche au fond intérieur, lui rend le
pouvoir de donner la commotion à quiconque veut la tenter. J'ai même
éprouvé qu'elle étoit, toutes choses égales d'ailleurs, toujours plus
forte avec le plomb qu'avec l'eau, C'est en conséquence de cette
observation, que depuis long-tems je ne me sers presque plus d'eau dans
mes expériences électriques. J'ai trouvé que le métal, & sur tout le
plomb granulé est bien préférable à la liqueur pour analyser la
bouteille: il n'est pas sujet à l'évaporation: on peut le sécher
aisément; il n'éclabousse point en le traversant: il ne s'attache ni aux
parois ni au goulot de la bouteille, toutes choses qui font souvent
manquer l'expérience, quand on opére avec de l'eau. L'usage de la
limaille pour remplir la bouteille est aussi très-bon; mais si l'on veut
en faire l'analyse, il faut avoir attention que la limaille soit bien
séche, & qu'elle ne fasse point de poussière quand on la verse.
Il résulte de toutes ces observations que j'ai faites & répétées avec
tout le soin & l'éxactitude possibles, qu'en s'y prenant comme
l'enseigne M. L. N. on ne fait point l'analyse de la bouteille
électrisée. Car, qu'est-ce que faire cette analyse? N'est-ce pas tout
simplement séparer chacune des parties dont elle est composée, pour voir
à laquelle de ses parties la matière électrique restera attachée? Or en
suivant la route indiquée par M. Fr. on arrive sûrement à ce but; si
l'on entreprend de m'en montrer une autre, il faudra me prouver qu'elle
y conduit aussi sûrement, ou tout au moins me mettre dans
l'impossibilité d'en découvrir l'erreur. Notre critique ne fait ni l'un
ni l'autre, & malgré ses argumens spécieux, je n'y aurai pas plus de
confiance que si, pour me prouver que l'électricité n'est pas attachée
au verre, il commençoit par décharger la bouteille avant d'en faire
l'analyse; il n'y a pas plus de raison à vouloir que la seconde
bouteille dans laquelle on verse l'eau électrisée, soit dans la main
d'un autre homme, qu'il y en auroit à éxiger que la premiere y fût
aussi, quand on en ôte le fil-d'archal avec les doigts. Il y a donc,
quoiqu'en dise la critique, des circonstances d'où on fait dépendre le
succès de l'expérience, qui en changent l'espéce; & celles-ci sont du
nombre. C'est pour cela que je prétens qu'en s'y prenant de cette façon,
l'on ne fait point du tout l'analyse de la bouteille.
»Que notre adversaire au reste ne s'imagine pas que je n'aye en vûe que
de le contredire. La recherche de la verité est mon seul objet. Aucune
considération ne sauroit m'en détourner. Quand nous avons dit que l'eau
ou le métal que l'on met dans la bouteille de Leyde n'emportent point
avec eux d'électricité, dans le temps qu'on les verse dans un autre vase
soutenu sur un support électrique; il ne faut pas prendre cette
proposition à la rigueur. Je sçais par expérience que ces corps
non-électriques ne se dépoüillent pas absolument, en sortant de la
bouteille, de toute l'électricité dont ils étoient chargés. Cela se voit
évidemment quand on se sert de limaille pour faire l'analyse de la
bouteille. Notre auteur estime que la quantité qu'ils retiennent de
cette matière n'équivaut peut-être pas la cinq-centiéme partie de ce qui
fait la charge de la bouteille; mais cette petite quantité n'est pas ce
dont il s'agit ici; quand elle seroit beaucoup plus considérable dans
les circonstances établies, elle ne mettroit jamais la seconde bouteille
en état de donner la commotion.»
52. Sur quoi nous avons fait ce que nous appellons une _batterie
électrique_, consistant en onze grands carreaux de vitre garnis de lames
de plomb appliquées sur chaque côté, placés verticalement, & soutenus à
deux pouces de distance sur des cordons de soye, avec des crochets épais
de fil de plomb, un de chaque côté, dressés en ligne droite, éloignés
l'un de l'autre, & des communications convenables de fil, & une chaîne
depuis le côté _donnant_ d'un carreau jusqu'au côté _recevant_ de
l'autre, de sorte que le tout puisse être chargé ensemble, & par la même
opération, comme s'il n'y avoit qu'un seul carreau. Nous avons fait
encore une autre machine pour amener les côtés _donnans_ après la
charge, en contact avec un long fil-d'archal, & les côtés _recevans_
avec un autre. Ces deux longs fils-d'archal donneroient la force de tous
les carreaux de verre à la fois à travers le corps de quelque animal qui
formeroit le cercle avec eux. Les carreaux peuvent aussi être déchargés
séparément, ou tel nombre ensemble que l'on voudra; mais cette machine
n'a pas été mise beaucoup en usage, comme ne répondant pas parfaitement
à notre intention, relativement à la facilité de la charge par la raison
donnée §. 44. Nous avons fait aussi avec de grands carreaux de vitre des
tableaux magiques & des roues animées qui se meuvent d'elles-mêmes, &
dont nous allons bientôt faire la description.
53. Je m'apperçois par le dernier livre de l'ingénieux Mr. Watson que
j'ai reçu dernièrement, que le docteur _Bevis_ s'est servi avant nous de
carreaux de verre pour faire l'expérience de Leyde, & jusqu'au moment
que ce livre m'est parvenu, je me proposois de vous communiquer cela
comme une nouveauté. Si j'en fais mention ici, je vous dirai pour excuse
que nous avons tenté l'expérience différemment, que nous en avons tiré
des conséquences différentes, (car M. Watson paroît toujours persuadé
que le feu est accumulé sur le corps non électrique, qui est en contact
avec le verre, pag. 72.) & nous l'avons même poussé plus loin, autant
que j'en puis juger jusqu'à présent.
_LETTRE V._