La peine indispensable de copier de longues lettres, qui peut-être,
lorsqu'elles vous sont renduës, ne contiennent rien de nouveau ou
d'intéressant pour vous (tant est rapide le progrès que l'on a fait en
Europe dans l'Électricité) me décourage presque de vous en écrire
davantage sur ce sujet. Je ne puis cependant me dispenser de vous
communiquer encore quelques observations sur la merveilleuse bouteille
de M. de Muschenbroek.
§. 24. Le corps non-électrique contenu dans la bouteille, étant
électrisé, diffère du corps non-électrique électrisé hors de la
bouteille, en ce que le feu électrique du dernier est accumulé à _sa
surface_, & forme librement à l'entour une atmosphère électrique d'une
étenduë considérable; au lieu que le feu électrique est comprimé dans la
substance du premier que le verre borne de toutes parts. [12]
[Note 12: Nous avons découvert depuis que le feu de la bouteille n'est
pas contenu dans le corps non-électrique, mais dans _le verre_.]
25. En même-tems que le fil-d'archal & le dedans de la bouteille, &c.
sont électrisés _positivement_ ou _plus_, le dehors de la bouteille est
électrisé _négativement_ ou _moins_ dans une éxacte proportion;
c'est-à-dire, que telle que soit la quantité de feu électrique qui passe
dans l'intérieur, il en sort de l'extérieur une égale quantité. Pour
concevoir ceci, supposez que la quantité commune d'électricité dans
chaque surface de la bouteille, avant le commencement de l'opération
soit égale à 20; supposez encore qu'à chaque coups de tube, ou à chaque
tour du globe il y entre une quantité égale à 1; alors après le premier
coup la quantité contenuë dans le fil-d'archal & le dedans de la
bouteille sera 21, dans le dehors elle ne sera plus que 19: après le
second la partie intérieure aura 22, l'extérieure 18: & ainsi après le
le vingtième coup, la partie intérieure aura une quantité de feu
électrique égale à 40; celle de la partie extérieure sera égale à zero,
& l'opération finit là, car il n'en peut plus être poussé dans la partie
intérieure, lorsqu'il n'en peut plus être tiré de la partie extérieure.
Si vous essayez d'en introduire davantage il est rejetté par le
fil-d'archal, ou casse la bouteille avec un craquement sensible.
26. L'équilibre ne sauroit être rétabli dans la bouteille par la
communication _intime_ ou le contact des parties, mais seulement par une
communication formée au dehors de la bouteille entre l'intérieur &
l'extérieur, par le moyen de quelque corps conducteur qui les touche
tous deux, soit en même-tems, auquel cas l'équilibre est rétabli avec
une violence & une rapidité inexprimables; soit alternativement, auquel
cas il est rétabli par dégrés.
27. Comme il ne peut plus être poussé de feu électrique au dedans de la
bouteille, lorsque tout celui du dehors est épuisé; de même dans une
bouteille non encore électrisée, on ne sauroit en pousser dans le
dedans, lorsqu'il n'en peut sortir du dehors: ce qui arrive ou quand le
fond est trop épais, ou quand la bouteille est placée sur un corps
originairement électrique. Et réciproquement lorsque la bouteille est
électrisée, on ne peut tirer de son intérieur, qu'une assez petite
quantité de feu électrique, en touchant le fil-d'archal, à moins qu'une
quantité égale ne puisse en même-tems être renduë à l'extérieur. Ainsi
posez une bouteille électrisée sur un verre net, ou sur de la cire
séche, & vous aurez beau toucher le fil-d'archal, vous n'en pourrez
tirer d'étincelle. Posez-la sur un corps non électrique, touchez le
fil-d'archal, & le feu en sortira en très-peu de tems; mais il sortira
beaucoup-plus vîte encore, si vous formez une communication directe,
comme il a été dit ci-dessus, tant ces deux états d'électricité le
_plus_ & _le moins_ sont merveilleusement combinés, & balancés dans
cette bouteille miraculeuse; ils sont disposés & proportionnés entr'eux
d'une manière qui surpasse mon intelligence. La bouteille électrisée est
en sens contraire comme le récipient de la machine pneumatique, dont on
a vuidé l'air: si l'on ouvroit le robinet l'équilibre seroit rétabli
dans un instant au dedans & au dehors du récipient; mais ici, nous avons
une bouteille qui contient en même-tems un _plein_ de feu électrique, &
un _vuide_ de ce même feu; & quoique le passage de l'un à l'autre
paroisse libre, que le plein presse violemment pour se dilater, & que le
vuide affamé semble attirer avec une égale violence pour se remplir,
_l'équilibre_ ne peut cependant être rétabli entr'eux que par le moyen
d'une communication au dehors de la bouteille.
L'ébranlement des nerfs, ou plutôt la convulsion est occasionnée par le
passage subit du feu à travers le corps qui le transmet du dedans au
dehors de la bouteille: le feu prend la voye la plus courte, comme M.
_Watson_ l'a judicieusement observé; mais il ne paroît par aucune
expérience, qu'afin qu'une personne reçoive le coup, la communication
avec le plancher lui soit nécessaire. Car celui qui tient la bouteille
d'une main, & qui touche de l'autre le fil-d'archal, sera également
frappé, quoique ses souliers soient secs, ou même qu'il soit sur un
gâteau de cire, comme dans toute autre circonstance. Pour ce qui est de
l'attouchement du fil-d'archal ou du canon du fusil (car cela revient au
même) le feu ne passe point du doigt qui touche au fil-d'archal, comme
on le suppose, mais du fil-d'archal au doigt; de là traversant le corps,
il passe à l'autre main, & ainsi jusqu'à l'extérieur de la bouteille.