B. FRANKLIN.

QUESTIONS

ET

RÉPONSES;

_Auxquelles on renvoye dans la Lettre précédente._

1e. _Question_. En quoi consiste la différence entre un corps électrique

& un corps non-électrique?

§ 21. _Réponse_. Les termes _électrique par soi_ & _non-électrique_

furent d'abord employés pour distinguer les corps dans la fausse

supposition que les seuls corps apellés électriques par soi, contenoient

dans leur substance la matiére électrique qui pouvoit être excitée par

le frottement, être produite & en être tirée, & communiquée à ceux que

l'on apelloit _non-électriques_, que l'on supposoit dépourvûs de cette

matière; car le verre, &c. étant frotté, donnoit des signes qu'il

contenoit de cette matière en piquant le doigt, en attirant &

repoussant, &c. & qu'il pouvoit communiquer cette vertu aux métaux & à

l'eau.

On découvrit dans la suite que le frottement du verre ne produisoit pas

la matière électrique, à moins que l'on ne conservât une communication

entre le corps frottant & le plancher; & les expériences suivantes

prouvèrent que la matière électrique étoit réellement tirée de ces

corps, que l'on avoit cru d'abord n'en contenir aucune: alors on douta

que le verre & les autres corps apellés électriques par soi, eussent

réellement en eux-mêmes quelque matière électrique; puisque, selon les

apparences, ils n'en fournissoient aucune autre que celle qu'ils

tiroient d'abord de ces corps qui avoient été appellés non électriques;

mais quelques-unes de mes expériences prouvent que le verre en contient

une grande quantité; & je soupçonne à présent qu'elle est répanduë assez

également dans toute la matière du globe terrestre.

Dès-lors on peut abandonner, comme impropres, les termes _électrique par

soi_, & _non-électrique_; & puisque la seule différence est que quelques

corps conduisent la matière électrique, & que les autres ne la

conduisent pas, on peut mettre en leur place les termes _conducteurs_ &

_non-conducteurs_.

Si quelque partie de matière électrique est appliquée à un morceau de

matière conductrice, elle le pénètre, coule au travers, ou se répand

également sur sa surface; si elle est appliquée à un morceau de matière

non conductrice, elle ne fera ni l'un ni l'autre. Il n'y a de

conducteurs parfaits de la matière électrique, que les métaux & l'eau;

les autres corps ne le sont qu'à proportion qu'il entre dans leur

composition du mêlange de ceux-ci; s'il n'y en a pas plus ou moins, ils

ne seront point du tout conducteurs.[10] Ceci, soit dit en passant,

montre entre les métaux & l'eau un nouveau rapport que l'on ignoroit

jusqu'à présent.

[Note 10: Cette proposition a été trouvée depuis trop générale: M.

Wilson ayant découvert que la cire fonduë & la résine sont aussi

conducteurs. On pourroit y ajoûter beaucoup d'autres exemples

semblables, comme celui de l'eau qui est un des plus excellens

conducteurs d'électricité tant qu'elle conserve sa fluidité, & qui cesse

de l'être, dès qu'elle la perd.]

Je vais tâcher d'éclaircir cela par une comparaison, qui cependant n'en

peut donner qu'une foible analogie. La matière électrique passe au

travers des conducteurs, comme l'eau passe au travers d'une pierre

poreuse, ou se répand sur leur surface, comme l'eau se répand sur une

pierre moüillée; mais quand cette matière est appliquée à des corps non

conducteurs, c'est comme l'eau qui dégoutte sur une pierre grasse; elle

ne la pénétre point, ne passe point à travers, ne s'étend point sur sa

surface; mais elle reste par gouttes sur les endroits où elle tombe.

Voyez à cet égard ma dernière piéce imprimée.

2e. _Question_. Quels sont les effets de l'air dans les expériences

électriques?

22. _Réponse_. Voici tous ceux que j'ai remarqués jusqu'à présent; l'air

humide reçoit & conduit la matière électrique à proportion de son

humidité; l'air parfaitement sec ne le fait point du tout; l'air doit

donc être mis dans la classe des non-conducteurs. L'air sec aide à fixer

l'atmosphère électrique autour du corps qu'elle environne, & en empêche

la dissipation; car dans le vuide elle se dissipe aisément, & les

pointes agissent plus fortement; c'est-à-dire, elles poussent ou

attirent la matière électrique plus librement & à de plus grandes

distances; en sorte que l'air survenant met quelque sorte d'obstacle à

ce qu'elle passe d'un corps à un autre. Une bouteille électrique bien

propre garnie de son fil-d'archal, remplie d'air au lieu d'eau, ne se

chargera, & ne donnera pas plus de choc que si elle étoit remplie de

verre pulvérisé; mais étant vuide d'air, elle produit autant d'effet que

si elle étoit remplie d'eau. Cependant une atmosphère électrique & l'air

ne semblent pas s'exclure l'un l'autre, car nous respirons librement

dans une pareille atmosphère, & l'air sec passeroit au travers de cet

atmosphère, sans la déplacer ni la disperser. Je doute que le vent

Nord-ouest, le plus sec & le plus fort, pût la dissiper.

23. J'électrisai une fois une grosse boule de liége suspenduë au bout

d'un fil de soye, long de trois pieds, dont je tenois l'autre bout dans

mes doigts: je la fis tourner cent fois en rond comme une fronde, le

plus rapidement qu'il me fut possible: elle n'en conserva pas moins son

atmosphère électrique, quoiqu'elle eût nécessairement traversé 800.

verges[11] d'air, en supposant que dans la rotation mon bras augmentoit

d'un pied le demi-diamètre du cercle.

[Note 11: Environ 400. toises.]

Par l'air parfaitement sec, j'entens le plus sec, que nous puissions

avoir; car peut-être n'en avons-nous jamais qui soit parfaitement purgé

d'humidité. Une atmosphère électrique formée autour d'un gros

fil-d'archal introduit dans une grosse bouteille pleine d'air, n'en fait

pas sortir la moindre partie de cet air; & si on détruit cette

atmosphère, aucun air ne s'y précipite, comme je l'ai découvert par une

expérience très-curieuse, faite avec soin; d'où nous avons conclu que

l'élasticité de l'air n'en est point du tout affectée.

Expériences et observations sur l'électricité faites à Philadelphie en Amérique · 第 15 / 58 题