LE TOUCHER À DISTANCE

Les Journaux ont rapporté l'extraordinaire histoire d'Aldavid, qu'un

grand nombre de communautés Juives des cinq parties du Monde prirent

pour le Messie, et dont la mort survint à la suite de circonstances qui

parurent inexplicables.

Ayant été mêlé de la façon la plus tragique à ces événements, je sens la

nécessité de me défaire d'un secret qui m'étouffe.

* * * * *

Dépliant le journal, un matin, mes yeux tombèrent sur l'information

suivante datée de Cologne:

«Les communautés israélites du la rive droite du Rhin, entre

Ehrenbreitstein et Beuel, sont dans une grande effervescence. Le Messie

se trouverait au sein de l'une d'elles, à Dollendorf. Il aurait

manifesté sa puissance par un grand nombre de miracles.

«Le bruit qui se fait autour de cette affaire ne laisserait pas

d'inquiéter le gouvernement provincial, qui, craignant tout de

l'exaltation des esprits, aurait pris des mesures pour réprimer les

désordres.

«On ne doute point en haut lieu que ce Messie dont le nom supposé est

Aldavid ne soit un imposteur. Le Docteur Frohmann, le savant ethnologue

danois qui, en ce moment, est l'hôte de l'Université de Bonn, s'est

rendu par curiosité à Dollendorf, et il affirme qu'Aldavid n'est pas

juif ainsi qu'il prétend l'être, mais plutôt un Français originaire de

la Savoie où s'est conservée assez purement la race des Allobroges. Quoi

qu'il en soit, l'autorité aurait volontiers expulsé Aldavid si cela

avait été possible; mais, celui que les Juifs rhénans appellent

maintenant _le Sauveur d'Israël_, disparaît comme par enchantement

lorsqu'il lui plaît. Il se tient ordinairement devant la synagogue de

Dollendorf, prêchant la reconstitution du royaume de Juda en termes

violents et enflammés, qui ne vont pas sans rappeler la rauque éloquence

d'Ézéchiel. Il passe là trois ou quatre heures par jour, et le soir

disparaît sans que l'on puisse savoir ce qu'il est devenu. On ne

connaît, au demeurant, ni sa demeure, ni le lieu où il prend ses repas.

On espère qu'avant peu, ce faux prophète sera démasqué et que ses tours

de bateleur n'abuseront plus, ni l'autorité, ni les juifs rhénans.

Revenus de leur erreur, ceux-ci demanderont d'eux-mêmes à être

débarrassés d'un aventurier, duquel les propos mensongers, leur donnant

une arrogance regrettable vis-à-vis du reste de la population,

pourraient bien provoquer une explosion d'antisémitisme dont, en ce cas,

les gens sensés ne pourraient même pas plaindre les victimes. Ajoutons

qu'Aldavid parle parfaitement l'allemand. Il paraît être au courant des

usages des juifs et connaît aussi leur jargon.»

* * * * *

Cette information, qui en son temps excita vivement la curiosité du

public, m'incita, je ne sais pourquoi, à regretter l'absence du baron

d'Ormesan, qui ne m'avait plus donné de ses nouvelles depuis près de

deux ans:

«Voilà une affaire propre à exciter l'imagination du baron, me

disais-je. Il aurait sans doute bien des histoires de faux Messies à me

raconter...»

Et oubliant la synagogue de Dollendorf, je pensai à cet ami disparu,

dont l'imagination et les habitudes ne laissaient pas d'être

inquiétantes, mais pour qui j'éprouvais malgré tout un vif intérêt.

L'affection qui m'avait uni à lui lorsque mon compagnon de classe au

collège, il se nommait tout simplement Dormesan; les nombreuses

rencontres dans lesquelles il m'avait donné l'occasion d'apprécier son

caractère singulier; son manque de scrupules; une certaine érudition

désordonnée, et une gentillesse d'esprit fort agréable, étaient cause

que j'éprouvais, parfois, comme un désir de le retrouver.

* * * * *

Le lendemain, les journaux contenaient relativement à l'affaire de

Dollendorf des informations plus sensationnelles encore que celles qui

avaient paru la veille.

Des dépêches, datées de Francfort, de Mayence, de Leipzig, de

Strasbourg, de Hambourg et de Berlin, annonçaient simultanément la

présence d'Aldavid.

Comme à Dollendorf, il avait apparu devant une synagogue, la principale

de chaque ville.

La nouvelle s'était vite répandue, les Juifs avaient accouru, et le

Messie avait prêché partout dans des termes identiques, au témoignage

des dépêches insérées dans les journaux.

À Berlin, vers cinq heures, la police ayant voulu s'emparer de lui, la

foule juive, qui l'entourait, s'y était opposée, poussant des clameurs

et des lamentations, se livrant même à des violences qui provoquèrent un

grand nombre d'arrestations.

Pendant ce temps, Aldavid avait disparu comme par miracle...

Ces nouvelles m'impressionnèrent, mais pas plus que le public qui se

passionna pour Aldavid. Et, dans la journée, les éditions spéciales des

journaux se succédèrent pour annoncer l'apparition (on ne disait plus la

présence) du Messie à Prague, à Cracovie, à Amsterdam, à Vienne, à

Livourne, à Rome même.

Partout l'émotion était à son comble et les gouvernements, comme on s'en

souvient, tinrent des conseils dont les décisions furent gardées

secrètes, et pour cause, car toutes aboutissaient à cette constatation

que, le pouvoir d'Aldavid paraissant d'un ordre surnaturel ou du moins

inexplicable par les moyens dont dispose la science, il valait mieux

attendre, sans intervenir, des événements auxquels la force publique ne

semblait pas pouvoir s'opposer.

* * * * *

Le lendemain, des dépêches diplomatiques échangées de cabinet à cabinet,

entre les gouvernements intéressés, eurent pour résultat de faire

arrêter les principaux banquiers juifs de chaque nation.

Cette mesure s'imposait. En effet, si comme on le supposait la

prédication d'Aldavid avait pour résultat de provoquer l'exode des Juifs

vers la Palestine, on pouvait aussi compter sur l'exode des capitaux de

tous les pays pour la même destination, et il fallait éviter les

désastres financiers qui eussent été la suite de cet événement. Au

demeurant, on pensait avec raison que ce Messie, dont l'ubiquité

paraissait incontestable, sinon les autres miracles qu'on lui

attribuait, pouvait bien par des moyens surnaturels alimenter le budget

du nouveau royaume de Juda, quand cela serait nécessaire. Et les

banquiers juifs, traités d'ailleurs avec beaucoup d'égards, furent mis

en prison, ce qui ne manqua pas de causer un très grand nombre de

désastres financiers: paniques dans les Bourses, faillites et suicides.

Pendant ce temps, l'ubiquité d'Aldavid se manifestait en France: à

Nîmes, à Avignon, à Bordeaux, à Sancerre, et, le Vendredi saint, celui

qu'Israël acclamait comme l'_Étoile qui devait sortir de Jacob_, et que

les chrétiens ne nommaient plus que l'Antéchrist, parut vers trois

heures de l'après-midi à Paris, devant la synagogue de la rue de la

Victoire.

* * * * *

Tout le monde attendait cet événement, et, depuis plusieurs jours les

Juifs croyants de Paris se tenaient dans la synagogue, dans la rue de la

Victoire et jusque dans les rues avoisinantes. Les fenêtres des

immeubles proches de la synagogue avaient été louées à prix d'or par les

Israélites qui voulaient voir le Messie.

Lorsqu'il parut, la clameur fut immense. On l'entendit des hauteurs de

Montmartre et de la place de l'Étoile. Je me trouvais à cet instant sur

les Boulevards, et, avec tout le monde, je me précipitai vers la

chaussée d'Antin, mais il me fut impossible d'aller au-delà du carrefour

de la rue Lafayette, où des barrages d'agents et de gardes à cheval

avaient été établis.

Je n'appris que le soir, par les journaux, l'événement imprévu qui

s'était produit durant cette apparition.

Depuis qu'il ne se prodiguait plus seulement dans des pays de langue

allemande, Aldavid parlait moins. Ses nouvelles apparitions duraient

toujours autant que celles des premiers temps, mais il se taisait

fréquemment, priant à voix basse, puis reprenant sa prédication toujours

dans la langue du peuple parmi lequel il se trouvait. Et ce don des

langues, qui faisait de sa vie une Pentecôte quotidienne, n'était pas

moins surprenant que son don d'ubiquité et que la faculté qui le

laissait disparaître à son gré.

Pendant un des instants où, se taisant, le Messie semblait prier à voix

basse devant les Juifs prosternés et silencieux, une voix puissante

venue d'une des fenêtres qui fait face à la synagogue se fit entendre.

Levant la tête, les assistants virent un moine au visage calme et

inspiré. De la main gauche étendue, il présentait à Aldavid un crucifix,

tandis que de la main droite il agitait un aspersoir dont des gouttes

d'eau bénite atteignirent l'homme prodigieux. En même temps le moine

prononçait la formule catholique de l'exorcisme, mais l'effet fut nul,

et Aldavid ne leva même pas les yeux vers l'exorciseur qui, tombant à

genoux, les yeux au ciel, baisa le crucifix et demeura longtemps en

prière, face à face avec celui dont le démon Légion n'était pas sorti,

et qui, s'il était l'Antéchrist, paraissait tellement sûr de soi, qu'un

exorcisme même n'avait pu troubler son oraison.

L'effet de cette scène fut immense et, triomphant dédaigneusement, les

Juifs qui y avaient assisté s'étaient gardé de toute injure, de toute

moquerie à l'égard du moine. Leurs yeux ardents regardaient le Messie,

leurs coeurs exultaient, et tous, se prenant par la main, femmes,

enfants et vieillards, en rangs pressés, se mirent à danser comme

autrefois David devant l'arche en chantant «Hosannah!» et des hymnes

d'allégresse.

* * * * *

Le Samedi saint, Aldavid apparut encore, rue de la Victoire, et dans les

autres villes où il s'était montré. On annonça sa présence dans

plusieurs grandes villes d'Amérique, en Australie, à Tunis, à Alger, à

Constantinople, à Salonique et à Jérusalem, la Ville sainte. On

signalait également l'activité du très grand nombre de juifs qui

précipitaient leur départ afin de se rendre en Palestine. L'émotion

était partout à son comble. Les esprits les plus sceptiques se rendaient

à l'évidence, avouant qu'Aldavid était bien ce Messie que les prophéties

ont promis aux juifs. Les catholiques attendaient avec anxiété que Rome

se prononçât sur ces événements, mais le Vatican semblait ignorer ce qui

se passait, et le pape lui-même, dans l'encyclique _Misericordium_ sur

les armements, qu'il publia à cette époque, ne fit même pas allusion au

Messie qui se manifestait chaque jour, à Rome aussi bien qu'ailleurs...

* * * * *

Le jour de Pâques, j'étais assis devant mon bureau, et je lisais avec

attention les télégrammes qui relataient les événements de la veille,

les paroles d'Aldavid, l'exode des juifs, dont les plus pauvres s'en

allaient par troupes à pied vers la Palestine.

Tout à coup, mon nom prononcé à voix haute me fit lever la tête, et je

vis devant moi le baron d'Ormesan lui-même.

--Vous voilà, m'écriai-je, je n'espérais plus vous revoir... Vous avez

été absent au moins pendant deux ans... Mais comment êtes-vous entré?

Sans doute, ai-je laissé ma porte ouverte!

Je me levai, allai vers le baron et lui serrai la main.

--Asseyez-vous, lui dis-je, et racontez-moi vos aventures, car je ne

doute point qu'il ne vous soit arrivé des choses extraordinaires depuis

que je ne vous ai vu.

--Je vais satisfaire votre curiosité, me dit-il. Souffrez que je reste

ainsi debout, appuyé contre la muraille, je n'ai pas envie de m'asseoir.

--Comme vous voudrez, repris-je, mais avant tout, dites-moi d'où vous

venez, revenant!

Il me répondit en souriant:

--Vous feriez peut-être mieux de me demander où je suis.

--Mais chez moi, parbleu, répliquai-je d'un ton impatienté; vous n'avez

point changé... toujours aussi mystérieux!... Au fait, cela fait sans

doute partie de votre récit. Eh bien! où êtes-vous?

--Je suis, me répondit-il, depuis près de trois mois, en Australie, dans

une petite localité du Queensland, et je m'y trouve fort bien;

toutefois, je ne tarderai pas à m'embarquer pour le vieux Monde, où

m'appellent des affaires importantes.

Je le regardai un peu effrayé.

--Vous m'étonnez, lui dis-je, cependant vous m'avez habitué à tant de

bizarreries, que je veux bien croire ce que vous me dites, mais je vous

supplie de me l'expliquer. Vous êtes chez moi et vous prétendez être

dans le Queensland en Australie; avouez que j'ai lieu de ne pas

comprendre.

Il sourit encore et continua:

--Certes, je suis en Australie, ce qui ne vous empêche point de me voir

chez vous, de même qu'on me voit en cet instant à Rome, à Berlin, à

Livourne, à Prague, et dans un si grand nombre de villes que

l'énumération en serait fastid...

--Vous! m'écriai-je, en l'interrompant, vous seriez Aldavid?

--Lui-même, répliqua le baron d'Ormesan, et j'espère qu'à présent vous

ne douterez plus de mes paroles.

J'allai à lui, je le tâtai, le regardai, il était bien là, appuyé devant

moi à la muraille, aucun doute n'était possible. Je m'assis dans un

fauteuil et contemplai avidement cet homme surprenant qui, plusieurs

fois condamné pour vol, auteur impuni d'assassinats retentissants, était

aussi, et de manière indéniable, le plus miraculeux des mortels. Je

n'osai rien dire et il rompit enfin le silence.

--Oui, dit-il, je suis cet Aldavid, le Messie des prophéties, le

prochain roi de Juda.

--Vous m'affolez, protestai-je, expliquez-moi comment vous avez pu

accomplir les prodiges qui tiennent en suspens l'attention de l'univers?

Il hésita un instant, puis, se décidant:

--La science, dit-il, est la cause des prétendus miracles que

j'accomplis. Vous êtes le seul à qui je puisse m'ouvrir, car je vous

connais depuis longtemps, et je sais que vous ne me trahirez point,

aussi bien ai-je besoin d'un confident... Vous savez mon nom véritable,

Dormesan, et vous connaissez quelques uns des crimes artistiques qui

font la joie de ma vie. J'ai une culture scientifique aussi vaste que ma

culture littéraire, et ce n'est pas peu dire, puisque, connaissant à

fond un grand nombre de langues, je suis au courant de toutes les

grandes littératures anciennes et modernes. Tout cela m'a servi. J'ai eu

des hauts et des bas, c'est vrai, mais une seule des fortunes que j'ai

amassées et dissipées, soit au jeu, soit en prodigalités de toutes

sortes, formerait une somme respectable, même en Amérique...

Quoiqu'il en soit, un petit héritage, d'environ deux cent mille francs,

m'étant pour ainsi dire tombé du ciel il y a quatre ans, je consacrai

cet argent à des expériences scientifiques, et me vouai à des recherches

ayant trait à la télégraphie et la téléphonie sans fil, à la

transmission des images photographiques, à la photographie en couleurs

et en relief, au cinématographe, au phonographe, etc... Ces travaux

m'amenèrent à m'inquiéter d'un point négligé par tous les savants qui se

sont occupés de ces problèmes passionnants: je veux parler du toucher à

distance. Et je finis par découvrir les principes de cette science

nouvelle.

De même que la voix peut se transporter d'un point à un autre très

éloigné, de même l'apparence d'un corps, et les propriétés de résistance

par lesquelles les aveugles en acquièrent la notion, peuvent se

transmettre, sans qu'il soit nécessaire que rien relie l'ubiquiste aux

corps qu'il projette. J'ajoute que le nouveau corps conserve la

plénitude des facultés humaines, dans la limite où elles sont exercées à

l'appareil par le véritable corps.

Les récits miraculeux, les contes populaires, qui accordent à certains

personnages le don d'ubiquité, montrent que d'autres hommes avant moi

ont agité la question du toucher à distance; toutefois ce n'étaient que

rêveries sans importance. Il m'était réservé de résoudre,

scientifiquement et pratiquement, le problème.

Bien entendu, je laisse de côté les phénomènes ou prétendus phénomènes

médionaux touchant le dédoublement des corps; ces phénomènes, qu'on

connaît mal, n'ont rien à voir, d'après ce que j'en sais, avec les

recherches que j'ai menées à bien.

Après des nombreuses expériences, je parvins à construire deux appareils

dont je gardai l'un, tandis que je plaçais l'autre contre un arbre situé

au bord d'une allée du parc Montsouris. Mon expérience réussit

pleinement, et, actionnant l'appareil transmetteur qui m'avait coûté

tant de soins, et que je porte sans cesse sur moi, je pouvais, sans

quitter le lieu où je me trouvais en réalité, apparaître, me trouver en

même temps au parc Monsouris; et sinon m'y promener, du moins voir,

parler, toucher et être touché dans les deux endroits à la fois. Plus

tard, j'installai un autre de mes appareils récepteurs contre un arbre

des Champs-Élysées, et je constatai, avec joie, que je pouvais aussi

bien me trouver dans trois endroits à la fois. Désormais, le monde était

à moi. J'eusse pu tirer des profits immenses de mon invention, mais je

préférai la garder uniquement à mon usage. Mes appareils récepteurs sont

petits, ont un aspect insignifiant, et il n'est pas encore arrivé qu'on

les ait enlevés des endroits où je les ai placés. J'en mis un chez vous,

cher ami, il y a deux ans, mais c'est la première fois que je m'en sers,

et vous ne l'aviez jamais aperçu.

--C'est vrai, dis-je, je ne l'ai jamais vu.

--Ces appareils, continua-t-il, ont tout simplement l'apparence d'un

clou... Je voyageai, pendant près de deux ans, dotant de récepteurs la

façade de toutes les synagogues. Car mon dessein étant de devenir roi,

du simple baron que je me suis fait, je ne pouvais espérer réussir qu'en

fondant de nouveau le royaume de Juda, dont les Juifs espèrent depuis si

longtemps la reconstitution.

Je parcourus successivement les cinq parties du Monde, me tenant

d'ailleurs toujours, grâce à mon ubiquité, en relations avec ma maison à

Paris, avec une maîtresse que j'aime, qui me le rend, et qui, voyageant

avec moi, m'aurait gêné.

Mais, voyez le côté pratique de cette invention! Ma maîtresse, une femme

charmante et mariée, n'a jamais été au courant de mes voyages. Elle

ignore même si j'ai quitté Paris, car chaque semaine, le mercredi,

lorsqu'elle vient chez moi avide de caresses, elle me trouve au lit. J'y

ai adapté un de mes appareils, et c'est ainsi que, de Chicago, de

Jérusalem et de Melbourne, j'ai pu faire à ma maîtresse, à Paris, trois

enfants, qui hélas! ne porteront point mon nom.

--Puissiez vous trouvez miséricorde, dis-je, le véritable Messie

pardonna à la femme adultère.

Il ne releva point ce que je venais de dire, et ajouta:

--Pour le reste, vous connaissez les événements aussi bien que moi-même.

--Je les connais, répliquai-je, et je vous juge sévèrement. Je ne vous

crois pas les qualités d'un fondateur d'empire, encore moins celles d'un

bon monarque, votre vie criminelle vous condamne et vos imaginations

vous feront un jour mener votre peuple à la ruine. Homme de science,

habile dans les arts, vous méritiez, malgré vos crimes, l'indulgence et

peut-être même l'admiration des gens instruits et de bon sens. Mais,

roi, vous n'avez pas le droit de l'être, vous ne saurez point promulguer

de lois justes, et vos sujets ne seront que les jouets de vos caprices.

Renoncez à ce rêve insensé d'un trône dont vous êtes indigne. De pauvres

gens s'en vont à pied sur les routes, vous croyant un personnage sacré

qui relèvera le Temple de Jérusalem. Un grand nombre déjà sont morts en

chemin pour le misérable imposteur que vous êtes. Renoncez à vous dire

plus longtemps le Messie que vous n'êtes point, ou je vous dénoncerai!

--On vous prendra pour un fou, me dit en ricanant le faux Messie; et me

croyez-vous assez sot pour vous avoir donné les lumières suffisantes qui

vous permettraient de me faire tort en détruisant mon appareil?

Détrompez-vous!...

* * * * *

La colère m'aveuglait, je ne savais plus au juste ce que je faisais.

Ayant saisi sur ma table un revolver qui s'y trouve toujours, j'en

déchargeai les six balles sur le faux corps apparent et solide du faux

Messie, qui s'affaissa en poussant un grand cri. Je me précipitai: le

corps était là, je venais de tuer mon ami Dormesan, criminel, mais

compagnon si agréable. Je ne savais que faire:

--Il m'a abusé, me dis-je, c'était une farce. Il est bien venu ici à

l'improviste, il est entré sans que je l'entendisse, ma porte était

certainement ouverte. Il s'est moqué de moi en se faisant passer pour

Aldavid, c'était fantastique et charmant. Je m'y suis laissé prendre et

l'ai tué... Hélas! que vais-je devenir?

Et je méditai quelque temps devant le corps ensanglanté de mon ami...

Puis, tout à coup, une rumeur extraordinaire me fit sursauter. Encore un

tour d'Aldavid, pensai-je, il annonce sans doute son couronnement.

Puissé-je l'avoir tué et avoir encore près de moi mon ami Dormesan.

J'ouvris la fenêtre pour connaître quel miracle avait encore accompli le

prodigieux thaumaturge, et je vis une nuée de camelots porteurs de

journaux divers, qui, malgré les ordonnances de police interdisant

l'annonce des informations, criaient tous en courant à toutes jambes:

--_La mort du Messie, curieux détails sur sa fin subite._

Mon sang se glaça dans mes veines, et je tombai évanoui.

* * * * *

Je me réveillai vers une heure du matin, et frissonnai en touchant près

de moi le cadavre. Je me levai aussitôt; puis, je soulevai le corps en

rassemblant toutes mes forces et je le jetai par la fenêtre.

Je passai le reste de la nuit à effacer les taches de sang qui

s'étalaient sur mon parquet, puis je sortis acheter les journaux, et j'y

lus ce que tout le monde sait: la mort subite d'Aldavid dans huit cent

quarante villes situées dans les cinq parties du Monde.

Celui qu'on appelait le Messie semblait prier depuis plus d'une heure,

quand tout à coup il poussa un grand cri, tandis que six trous,

semblables à ceux que font les balles de revolver, apparurent sur lui

dans la région du coeur. Partout il s'affaissa aussitôt, et, malgré les

soins qui partout lui furent prodigués, partout il était mort.

Cette profusion de corps appartenant à un seul homme--exactement huit

cent quarante et un, car par un phénomène singulier on avait trouvé deux

de ces corps à Paris--n'étonna pas outre mesure le public, à qui Aldavid

avait donné bien d'autres sujets d'étonnement.

Partout, les Juifs lui firent des funérailles imposantes. Ils pouvaient

à peine croire à sa mort et affirmaient qu'il ressusciterait. Mais c'est

en vain qu'ils attendirent cet événement, et la reconstitution du

Royaume de Juda fut remise à d'autres temps.

* * * * *

Je regardai attentivement le mur contre lequel Dormesan m'était apparu.

J'y trouvai bien un clou, mais tellement semblable aux autres clous

auxquels je le comparai, qu'il me parut impossible que ce fût là un de

ses engins.

Au demeurant, ne m'avait-il pas dit lui-même qu'il me cachait les

particularités essentielles des appareils qui lui servaient à faire

paraître les corps postiches, grâce à sa découverte des lois du _toucher

à distance_?

Aussi, suis-je incapable de donner le moindre renseignement touchant

l'invention prodigieuse de ce baron d'Ormesan, dont les aventures,

surprenantes ou amusantes, ont fait longtemps mes délices.

1890-1910.

L'hérésiarque et Cie · 第 37 / 40 题