Le baron d'Ormesan porta vivement la main à la cicatrice que je venais
d'apercevoir, et ramena ses cheveux pour la couvrir.
--Il faut que je sois toujours très bien coiffé, me dit-il. On remarque,
sans cela, cette vilaine place nette et livide de mon cuir chevelu, et
j'ai l'air d'avoir la pelade... Cette cicatrice n'est pas nouvelle. Elle
date d'une époque où j'étais fondateur de cité... Il y a de cela une
quinzaine d'années, et c'était dans la Colombie britannique, au
Canada... Cox-City!... Une ville de cinq mille âmes... Elle tenait son
nom de Cox... Chislam Cox... un gaillard moitié homme de science, moitié
aventurier. Il avait provoqué le _rush_ dans cette partie, vierge alors,
des Montagnes Rocheuses, où est située aujourd'hui encore Cox-City.
Les mineurs avaient été racolés un peu partout: à Québec, dans le
Manitoba, à New-York. C'est dans cette dernière ville que je rencontrai
Chislam Cox.
J'y étais depuis six mois environ. Au demeurant, je dois l'avouer, je ne
gagnais pas un sou et m'ennuyais à mourir.
Je ne vivais pas seul mais avec une Allemande assez jolie fille, dont
les charmes avaient du succès... Nous nous étions connus à Hambourg.
J'étais devenu son _manager_, si j'ose dire...
Elle s'appelait Marie-Sybille ou Marizibill, pour parler comme les gens
de Cologne, sa ville natale.
Faut-il ajouter qu'elle m'aimait à la folie?... Pour ma part, je n'en
étais point jaloux. Toutefois, cette vie de paresseux me pesait plus que
vous ne sauriez croire; je n'ai pas l'âme d'un maquereau. Mais c'est en
vain que je cherchais à employer mes talents, à travailler...
Un jour, dans un _saloon_, je me laissai embobiner par Chislam Cox, qui
parlait tout haut, appuyé au bar, et exhortait les consommateurs à le
suivre dans la Colombie britannique. Il y connaissait un lieu où l'or
abondait.
Il entremêlait dans son discours: Christ, Darwin, la Banque
d'Angleterre, et, Dieu me damne si je sais pourquoi, la papesse Jeanne.
Ce Chislam Cox était très convainquant. Je m'enrôlai dans sa troupe avec
Marizibill, qui ne voulait pas me quitter, et nous partîmes.
Je n'emportais pas d'attirail de mineur, mais tout un matériel de bar et
beaucoup d'alcools; whisky, gin, rhum, etc.; des couvertures et des
balances de précision.
Notre voyage fut assez pénible, mais aussitôt arrivés là où Chislam Cox
voulait nous conduire, nous bâtîmes une ville de bois qui fut baptisée
Cox-City, en l'honneur de celui qui nous dirigeait. J'inaugurai mon
débit de boissons, qui fut bientôt très fréquenté. L'or, en effet, était
abondant, et je faisais moi-même des affaires d'or. Une grande partie
des mineurs étaient Français ou Canadiens français. Il y avait là des
Allemands et des individus de langue anglaise. Mais l'élément français
dominait. Plus tard, il nous vint des métis français du Manitoba et un
grand nombre de Piémontais. Des Chinois arrivèrent aussi. Si bien qu'au
bout de quelques mois, Cox-City comptait près de cinq mille habitants,
qui ne possédaient qu'une dizaine de femmes...
Je m'étais fait une situation enviable dans cette ville cosmopolite. Mon
_saloon_ était florissant. Je l'avais baptisé _Café de Paris_, et ce
titre flattait tous les habitants de Cox-City.
* * * * *
Les grands froids se firent sentir. C'était terrible. Cinquante degrés
au-dessous de zéro constituent une température déplorable. On s'aperçut
avec terreur que Cox-City ne renfermait que des provisions insuffisantes
pour passer l'hiver. Il n'y avait plus de communications possibles avec
le reste du monde. C'était la mort prochaine en perspective. Bientôt les
provisions furent épuisées, et Chislam Cox fit afficher une proclamation
émouvante, dans laquelle il nous faisait connaître toute l'horreur de
notre situation.
Il nous demandait pardon de nous avoir menés à la mort, et trouvait,
nonobstant son désespoir, le moyen de parler de Herbert Spencer et du
faux Smerdis. La fin de ce factum était effroyable. Cox invitait la
population à se rassembler, le lendemain matin, sur la place qu'on avait
eu le soin de laisser au centre de la ville. Tout le monde devait
apporter un revolver et se suicider à un signal, pour échapper aux
affres du froid et de la faim.
Il n'y eut pas de protestations. La solution fut trouvée généralement
élégante, et Marizibill elle-même, au lieu de sangloter, me dit qu'elle
serait heureuse de mourir avec moi. Nous distribuâmes tout ce qui nous
restait d'alcool. Le lendemain matin, nous nous rendîmes, bras dessus
bras dessous, sur la place mortuaire.
Dussé-je vivre cent mille ans, je n'oublierai jamais le spectacle de
cette foule de cinq mille personnes couvertes de manteaux, de
couvertures. Tout le monde tenait à la main un revolver, et toutes les
dents claquaient... claquaient... je vous le jure!...
Chislam Cox nous dominait, monté sur un tonneau. Tout à coup, il se
porta le revolver au front. Le coup partit. C'était le signal et, tandis
que, mort, Chislam Cox tombait de son tonneau, tous les habitants de
Cox-City, y compris moi-même, se faisaient sauter la cervelle... Quel
souvenir effroyable!... Quel sujet de méditation que cette unanimité
dans le suicide! Mais quel froid terrible il faisait!...
Je n'étais pas mort, mais étourdi, je me relevai bientôt. Une blessure,
ou plutôt une enflure qui me faisait violemment souffrir, et dont la
cicatrice me marquera jusqu'à la fin de mes jours, me rappelait seule
que j'avais tenté de me suicider. Et pourquoi étais-je tout seul?
--Marizibill! m'écriai-je.
Rien ne me répondit. Mais, les yeux écarquillés, grelottant de froid, je
demeurai longtemps hébété à regarder ces morts, près de cinq mille qui,
tous, portaient au front une blessure volontaire.
Puis, je ressentis une faim terrible qui me torturait l'estomac. Les
vivres étaient épuisés. Je ne trouvai rien dans les maisons que je
fouillai. Affolé et titubant, je me jetai sur un cadavre et lui dévorai
la face. La chair était encore tiède. Je me rassasiai sans aucun
remords. Puis je me promenai dans la nécropole en songeant aux moyens
d'en sortir. Je m'armai, me couvris soigneusement, me chargeai du plus
d'or que je pus emporter. Ensuite, je m'inquiétai de la nourriture. Le
corps des femmes est plus grasset, leur chair est plus tendre. J'en
cherchai un et lui coupai les deux jambes. Ce travail me prit plus de
deux heures. Mais je me trouvai à la tête de deux jambons, qu'au moyen
de deux lanières, je suspendis a mon cou. Je m'aperçus alors que j'avais
coupé les jambes de Marizibill. Mais mon âme d'anthropophage fut à peine
émue. J'avais surtout hâte de partir. Je me mis en marche, et, par
miracle, je joignis un campement de bûcherons, justement le jour où mes
provisions furent épuisées.
La blessure que je m'étais faite à la tête fut bientôt guérie. Mais une
cicatrice que je cache avec soin me rappelle sans cesse Cox-City, la
nécropole boréale, et ses habitants glacés, que le froid garde ainsi
qu'ils tombèrent, armés et blessés, les yeux ouverts, et les poches
pleines de l'or inutile pour lequel ils moururent.