LE GITON

Le nommé Louis Gian, fils d'un petit marchand d'huiles à Nice, ne

manifesta jamais la moindre piété au contraire des autres enfants qui,

au moins à l'époque de leur première communion, font preuve d'une

dévotion touchante.

Le vicaire boiteux de Sainte-Réparate lui avait dit, un jour, pendant le

catéchisme, en essuyant ses lunettes avec sa soutane sale:

--Toi, Louis! il t'arrivera malheur, parce que tu es faux. À te voir, on

te prendrait pour un ange. La vérité? tu es plat comme une punaise à

genoux. Tu te moques de moi. Je le sais, et tu le peux. Mais on ne se

rit pas de Dieu. D'ailleurs, tu l'apprendras, trop tôt à ton souhait.

Louis Gian avait écouté, debout et les yeux baissés, l'admonestation du

vicaire. Mais, dès que celui-ci eut le dos tourné, l'impie singea sa

marche chancelante et chantonna:

--Cinq et trois font huit. Cinq et trois font huit.

Le jeune Nissard ne s'amenda pas. Jusqu'à quatorze ans il fréquenta peu

l'école, mais paillarda sous les ponts du Paillon et au Château, d'abord

avec les garçons de son âge, ensuite avec les petites filles.

À quatorze ans, il fut placé chez un chemisier et quitta le vieux Nice

aux parfums de fruits et d'aromates mêlés aux odeurs de chair crue, de

pâte aigre, de morue et de latrines, pour une boutique dans la ville

neuve. Dès les premiers jours il fut remarqué par le patron et la

patronne qui, en bons Nissards, ne firent chômer l'apprenti ni le jour,

ni la nuit.

La patronne était rousse comme une orange, mais le patron sentait le

_pissala_. Louis Gian se fit enlever en temps de carnaval par un Russe

quinquagénaire et méticuleux qu'il fallait appeler: «Mon général!» et

qui l'appelait: «Ganymède!»

Ayant reconnu que le Russe était exigeant et avare, il le vola et le

quitta.

Ensuite il se prodigua à un Turc brutal et gourmand.

Le Turc, s'étant décavé à Monte-Carlo, fut remplacé par un Américain.

Louis Gian avait compris que sa condition fructueuse le vouait, comme

une mappemonde, à toutes les nationalités.

Pourtant il ne sut pas dans la fortune garder cette sérénité qui est le

privilège des vertueux. Il méprisa ses compagnons d'autrefois et passait

près d'eux sans paraître les voir. Ceux-ci lui rendirent d'abord mépris

pour mépris. Ils ne manquaient pas, lorsqu'ils le rencontraient, de

faire le geste qui consiste à placer le bras gauche à la jointure du

droit plié et à agiter le poing droit fermé. Ou bien encore, ils

mimaient, à son passage, l'obscène lettre Z d'un alphabet muet

qu'emploient volontiers les Nissards, les Monégasques, les Turbiasques

et les Mentonasques.

À la fin, l'inconduite de Louis Gian fut en horreur au Ciel, comme elle

l'était à ses anciens camarades. Celui qui pisse contre le vent se

mouille la chemise; il plut à Dieu de punir par la peine du talion les

péchés du giton.

Louis Gian insulta un ami d'autrefois qui l'avait apostrophé. Il y eut

querelle, bataille et promesse de vengeance.

Quatre jeunes gens, qui ne valaient en somme pas mieux que Louis Gian,

l'attendirent un soir qu'il était allé seul au théâtre. Ils se

saoulèrent de ce vin de Corse bien tombé de la réputation qu'il eut au

XVIe siècle, puis guettèrent en face de la villa où l'encroupé vivait

avec un Autrichien morbide.

Lorsque Louis Gian arriva après minuit, ils se précipitèrent sur lui, le

bâillonnèrent et, l'ayant hissé sur la grille de la ville, l'empalèrent

et se sauvèrent en se donnant des tapes...

L'empalé mourut, avec volupté peut-être. Il était beau comme Attys. Les

lucioles luisaient autour de lui...

L'hérésiarque et Cie · 第 13 / 40 题