LE SACRILÈGE

Le Père Séraphin, dont le nom monastique remplaçait celui d'une illustre

famille bavaroise, était grand et maigre. Il avait une peau bistrée, des

cheveux blonds et des yeux d'un bleu de ruisseau. Il parlait le français

sans aucun accent étranger, et, seuls, ceux qui l'entendaient dire la

messe pouvaient se douter de son origine franconienne, car le père

prononçait le latin à la façon des Allemands.

D'abord destiné pour l'état militaire, il avait porté l'uniforme des

chevau-légers pendant un an, au sortir du Maximilianeum de Munich, où se

trouve l'École des cadets.

La vie l'ayant déçu de bonne heure, l'officier s'était retiré en France

dans un couvent de la Règle de saint François, et, peu de temps après,

il reçut les Ordres.

Personne ne connaissait l'aventure qui avait poussé le Père Séraphin à

se réfugier chez les moines. On savait seulement qu'un nom était tatoué

sur son avant-bras droit. Des enfants de choeur l'avaient lu pendant que

le père prêchait, et que les manches larges de son froc, couleur

carmélite, retombaient. C'était un nom de femme: Elinor, qui est aussi

un nom de fée dans les anciens romans de chevalerie.

* * * * *

Quelques années après les événements qui avaient changé un officier

bavarois en un Franciscain français, la réputation du Père Séraphin

comme prédicateur, théologien et casuiste parvint à Rome, où on l'appela

pour le charger de la fonction délicate et ingrate d'avocat du diable.

Le Père Séraphin prit son rôle au sérieux, et, pendant son advocature,

il n'y eut point de canonisation. Avec une passion que, n'eût été la

sainteté du personnage, on aurait pu croire satanique, le Père Séraphin

mit un tel acharnement à combattre la canonisation du Bienheureux Jérôme

de Stavelot, qu'elle est abandonnée depuis ce temps-là. Il démontra

aussi que les extases de la Vénérable Marie de Bethléem étaient des

crises d'hystérie. Les Jésuites retirèrent d'eux-mêmes, par peur du

terrible avocat du diable, la cause de béatification du Père Jean

Saillé, déclaré vénérable dès le XVIIIe siècle. Quant à Juana du

Llobregat, cette dentellière mayorquaise dont la vie s'est écoulée en

Catalogne, et à qui la Vierge est apparue, paraît-il, au moins trente

fois, seule ou accompagnée soit de sainte Thérèse d'Avila, soit de saint

Isidore, le Père Séraphin découvrit dans sa vie de telles faiblesses que

les évêques espagnols eux-mêmes ont renoncé a la voir déclarer

vénérable, et son nom n'est plus invoqué à cette heure que dans

certaines maisons de Barcelone, particulièrement mal famées.

Irrités à cause du fanatisme avec lequel le Père Séraphin salissait les

mérites des défunts qu'ils honoraient, les Ordres qui avaient des

intérêts dans ces saintes causes intriguèrent pour qu'il cessât son

office. Et quelle victoire! Il dut retourner en France. Sa réputation

étrange d'avocat du diable l'y suivit. On frémissait en l'écoutant

prêcher sur la mort ou sur l'enfer. S'il élevait le bras, sa main

droite, où il n'y avait que le majeur et l'annulaire, car les autres

doigts manquaient, on ne sait par quelle aventure, semblait la tête

cornue d'un diable nain. Les lettres bleuâtres du nom d'Elinor,

illisibles de loin, paraissaient une brûlure infernale, et, s'il

prononçait à la gothique quelque phrase latine, les dévots se signaient

en tremblant.

En fouillant dans la vie des futurs saints, le Père Séraphin avait pris

en mésestime tout ce qui est humain; il méprisait tous les saints, se

rendant compte qu'ils ne l'eussent point été, s'il eût rempli son office

à l'époque de leur procès de canonisation. Bien qu'il ne l'avouât pas,

le culte de dulie qu'on leur rend lui paraissait presque hérétique;

aussi n'invoquait-il, autant que possible, que les personnes de la

Sainte Trinité...

* * * * *

On ne méconnaissait point ses hautes vertus, et il était devenu le

confesseur ordinaire de l'archevêque. Vivant à une époque

d'anticléricalisme, le Père Séraphin ne pouvait manquer de chercher des

moyens pour remédier à l'irréligion universelle. Ses méditations

l'amenèrent à penser que l'intervention des saints n'avait que peu

d'action auprès de la Divinité:

--Pour que le monde revienne à Dieu, se disait-il, il faut que Dieu

lui-même revienne parmi les hommes.

* * * * *

Une nuit, s'étant éveillé, il s'étonna:

--Comment ai-je pu blasphémer? N'avons-nous pas sans cesse Dieu parmi

nous? N'avons-nous pas l'Eucharistie qui, si tous les hommes s'en

nourrissaient, détruirait l'impiété sur la terre?

Et le moine se leva, déjà vêtu de son froc de bure; il traversa le

cloître endormi, réveilla le frère portier et quitta le couvent.

Les rues étaient sombres, les chiffonniers y semblaient des feux follets

à cause de leur lanterne, et des éteigneurs de réverbères se hâtaient

vers les flammes de gaz dansant encore aux carrefours.

Parfois luisait le soupirail d'une boulangerie; le Père Séraphin s'en

approchait, étendait les mains et prononçait les paroles sacramentelles:

--Ceci est mon corps, ceci est mon sang..., consacrant ainsi les

fournées entières.

Après l'aurore, il sentit qu'il était las et reconnut qu'il avait

consacré une quantité de pain suffisante pour donner à communier à près

d'un million d'hommes. Cette multitude se rassasierait de l'Eucharistie

le jour même. Grâce à elle, les hommes redeviendraient bons, et, dès

après midi, le règne de Dieu arriverait sur terre. Quel miracle et

quelle jubilation!

Le moine passa toute la matinée dans les belles rues et se trouva vers

midi près de l'archevêché. Très content de soi, il alla trouver

l'archevêque, qui, justement, était à table:

--Prenez place, mon Père, dit le prélat, vous déjeunerez avec moi et

vous êtes venu fort à propos.

Le Père Séraphin s'était assis, et, attendant qu'on le servît, regardait

le pain qui s'allongeait sur la nappe. L'archevêque en avait coupé un

quignon et le côté tranché apparaissait rond et blanc comme une hostie.

L'archevêque porta à sa bouche un morceau de viande et du pain, puis il

continua:

--Vous êtes venu fort à propos, j'avais besoin de votre ministère et

n'ai point dit la sainte messe ce matin. Je me confesserai après ce

repas.

Le moine tressaillit et regarda l'archevêque en demandant d'une voix

rauque:

--Monseigneur! un péché mortel?

Mais le domestique arrivait, portant des plats fumants qu'il déposa

devant le moine, auquel le prélat recommanda le silence en portant un

doigt à ses lèvres. Le domestique sorti, le Père Séraphin se leva et

répéta:

--Un péché mortel, Monseigneur?... et vous avez mangé du pain!

L'archevêque étonné le regardait, en roulant de petites boulettes de mie

qu'il lançait vers le plafond. Il pensait:

--Quel fanatique! Je changerai de confesseur.

Le moine reprit:

--Un péché mortel, Monseigneur, et vous avez mangé du pain

eucharistique?

Le prélat nia:

--Vous avez mal compris, mon Père, je vous l'ai dit, je n'ai point

célébré la sainte messe ce matin.

Mais le Père Séraphin se jeta à genoux, les bras en croix, en criant:

--Je suis un grand pécheur, Monseigneur, j'ai consacré ce matin tous les

pains dans toutes les boulangeries de notre ville. Vous avez mangé du

pain consacré. Tant d'hommes dont beaucoup étaient en état de péché

mortel ont mangé le corps de Notre-Seigneur! Le mets divin a été profané

à cause de moi, prêtre sacrilège...

L'archevêque s'était dressé, terrible. Il s'écria:

--Anathème sur toi, moine!

Puis, l'ancienne fonction du Père se mêlant dans son esprit à des

réminiscences classiques, il déclama:

--Advocat infame vatem dici

en prononçant spirituellement à la façon des Français du XVIe siècle:

--Avocat infâme va-t-en d'ici!

Et là-dessus, il éclata de rire.

Mais le moine ne riait pas:

--Confessez-moi, Monseigneur, dit-il, je vous confesserai ensuite.

Ils s'absolvirent mutuellement. Ensuite, sur l'avis du Franciscain

coupable, les carrosses de l'archevêché furent attelés, et les

domestiques, les petits abbés qui peuplent les palais épiscopaux,

allèrent dans toutes les boulangeries, acheter le pain qu'ils devaient

déposer au couvent du moine sacrilège.

* * * * *

Là, les moines étaient réunis, le Père gardien parlait:

--Qu'est devenu le Père Séraphin? Il était vertueux. Peut-être, au

semblant de nos frères de jadis qui furent égarés par des oiseaux

célestes et restèrent pendant des siècles en extase, reviendra-t-il dans

cent ans...

Les moines se signèrent et chacun d'eux avait à citer une histoire:

--L'un des moines de Heisterbach, qui avait douté de l'éternité, suivit

un écureuil dans la forêt. Il pensa y être demeuré dix minutes. Mais en

revenant au couvent, il vit qu'au bord du chemin les petits cyprès

étaient devenus de grands arbres...

Un autre dit:

--Un moine italien pensa n'avoir écouté qu'une minute un rossignol

chanteur, mais en retournant au monastère...

Un jeune moine ergoteur ricana:

--On cite quelques aventures de cette espèce chez les Grecs, et qui

sait? en ces oiseaux, au Moyen-Âge, était peut-être passée l'âme des

antiques Sirènes...

À ce moment on frappa à la porte du couvent, et les petits abbés de

l'archevêché entrèrent, portant, avec des précautions infinies, les

pains consacrés, qui étaient de diverses formes. Il y avait des flûtes

longues et minces, des pains polkas pareils à des écus ronds--fuselés

d'or à cause de la croûte, et d'argent à cause de la farine

saupoudrée--qu'avaient pétris des gindres ignorant l'art du blason; des

petits pains viennois, pareils à des oranges pâles, des pains de ménage

appelés bouleau ou fendu, selon leur aspect.

Et devant les moines chantant le _Tantum ergo_, les petits abbés

portèrent leur fardeau dans la chapelle et empilèrent les pains sur

l'autel...

En expiation du sacrilège, les prêtres et les moines passèrent la nuit

en adoration. Le matin ils communièrent, et aussi les jours suivants

jusqu'à consommation des Saintes-Espèces, qui les derniers jours,

craquaient sous les dents, car le pain s'était rassis...

* * * * *

Le Père Séraphin ne reparut pas au couvent. Personne ne pourrait dire ce

qu'il devint, si les journaux n'avaient rapporté la mort, à l'assaut de

Pékin, d'un soldat anonyme de la Légion étrangère, sur l'avant-bras

droit duquel était tatoué un nom de femme: Elinor, qui est aussi un nom

de fée dans les anciens romans de chevalerie...

L'hérésiarque et Cie · 第 8 / 40 题