Les dernières décades du XIXe siècle.
L’ukase de 1876 devait rester en vigueur exactement trente ans, mais il
y avait plusieurs manières d’en appliquer les prescriptions, dont
quelques-unes étaient trop absolues pour pouvoir se maintenir dans la
pratique. Il se passa quelques années, pendant lesquelles on ne permit
ni spectacles, ni concerts ukrainiens et où les chansons populaires
étaient rendues dans une traduction française (!). En fin de compte, les
autorités locales et en tête les gouverneurs généraux de Kiev et de
Charkov firent entendre en haut lieu qu’il n’était point raisonnable
d’irriter ainsi la population et d’exposer l’administration au ridicule.
On permit les représentations scéniques ukrainiennes, mais toujours avec
des restrictions aussi bizarres qu’embarrassantes, comme pour les
livres. La censure fit de véritables prouesses sur ce terrain: il
n’était pas permis de jouer des pièces qui fussent prises de la vie des
classes supérieures, qui touchassent en rien aux problèmes sociaux ou
simplement patriotiques. Les pièces autorisées devaient être données en
même temps que des œuvres russes ayant le même nombre d’actes, etc.
Le théâtre ukrainien supporta gaillardement cette oppression. Les
entrepreneurs se pliaient à toutes ces formalités ou les éludaient, car
la population manifestait un enthousiasme sans bornes pour l’art
dramatique national, qui justement s’épanouissait rapidement. Toute une
pléiade de dramaturges de talent créait alors un style artistique
ukrainien, qui se distinguait par un noble réalisme dans le drame de
genre ou le drame historique. Ils eurent d’ailleurs beaucoup à faire
pour relever le contenu d’un art à qui la censure ne laissait que des
matières insignifiantes. Malgré tout, la scène devint un facteur
précieux dans l’éducation des masses, à une époque où la liberté de la
presse et de la parole n’existait pas, où il n’y avait pas d’écoles et
presque pas de littérature.
A peu près dans le même temps où l’on permettait le théâtre ukrainien à
Kiev, on y donnait l’autorisation de publier une revue consacrée à
l’histoire de l’Ukraine («Kievskaïa Starina», depuis 1882). Il fallut la
publier en russe et placer à sa tête un écrivain qui était _persona
grata_ auprès des autorités, mais qui l’était beaucoup moins dans le
peuple. Néanmoins l’énergie des lettrés en fit en peu de temps une sorte
de foyer national, dont l’horizon ne se borna pas aux recherches
scientifiques. Dès qu’elle put obtenir le droit de le faire, elle publia
des œuvres littéraires, s’intéressa aux questions de la vie journalière
et servit sous cette forme de succédané à la revue ukrainienne que le
gouvernement s’obstinait à ne pas autoriser.
N’était-ce point là la preuve de la vitalité du mouvement national? Il
sembla que l’on n’eût qu’à planter un rameau desséché dans le sol
ukrainien, pour qu’on le vît fleurir et produire des fruits. Et, quand
même, ces perspectives étaient bien insignifiantes comparées aux besoins
d’un grand peuple, au dénuement de ces millions de travailleurs obscurs,
condamnés à la misère et à l’ignorance. Et ce rayon d’espoir même était
si menacé par la grande ombre de la tutelle administrative qu’au lieu de
satisfaire l’âme ukrainienne, il y faisait naître l’inquiétude et la
colère. D’autant plus que tout près, au delà des poteaux jaunes et noirs
de la frontière, les compatriotes jouissaient d’une liberté assez
limitée, il est vrai, mais incomparablement plus large.
La constitution autrichienne de 1867 ne se distinguait pas par ses
hautes qualités. Elle avait été octroyée dans l’intention d’assurer une
influence aussi large que possible à l’aristocratie foncière et à la
bourgeoisie des villes aux dépens de la population paysanne; le système
électif à deux degrés et à bulletin ouvert, laissait à l’administration
un rôle beaucoup trop grand dans les élections. Bureaucratisme et
domination de la noblesse polonaise se complétaient mutuellement. Après
une courte bouderie, qui suivit la révolution de 1848, la noblesse était
passée au gouvernement et grâce à cette entente avait repris le pouvoir
en Galicie. L’administration était entre ses mains, ainsi que les
municipalités électives. Elle avait soin d’arranger les scrutins, pour
que les Ukrainiens ne passassent qu’en nombre infime, encore fallait-il
que ce soient des gens «modérés». C’est pourquoi la population
ukrainienne, aussi nombreuse que la polonaise dans la Galicie entière,
n’était représentée au parlement que par une dizaine de députés, et
n’avait dans la diète territoriale que 10% des sièges. Les conseils
d’arrondissement étaient formés de la même façon. Toute cette machinerie
était donc entre les mains de la noblesse polonaise, qui s’en servait
pour brider l’élément ukrainien, empêcher le développement économique et
intellectuel des masses paysannes, barrer le chemin du pouvoir aux
autres nationalités et assurer la prépondérance de l’élément polonais.
Tous les efforts des hommes politiques ukrainiens pour se soustraire à
cette domination restaient sans résultat. Les coquetteries du
gouvernement ne se répétèrent pas, de sorte que, bon gré mal gré, on fut
obligé de prendre au parlement la voie de l’opposition. Les modérés,
pour la plupart membres du haut clergé ou de la bureaucratie, furent
obligés de céder leurs sièges à des éléments plus radicaux, qui
s’unirent d’abord dans le parti populaire (narodovtsi) après s’être
séparés des conservateurs d’extrême-droite (vers 1885). Plus tard l’aile
gauche de ce parti se détacha à son tour pour former le parti radical
(1889).
Michel Drahomanov, dont nous avons mentionné le rôle de leader avancé du
mouvement de Kiev, devint l’esprit directeur de cette opposition
radicale. Originaire du gouvernement de Poltava, élevé à Kiev, historien
spécialisé, voilà l’homme qui pendant un quart de siècle sera un des
guides principaux de la politique en Ukraine. Dénoncé au gouvernement
russe pour son activité en Galicie et ne trouvant pas dans ce dernier
pays des garanties suffisantes de la liberté de propagande, il s’établit
à Genève, où, avec quelques autres émigrés ukrainiens il commença une
campagne énergique et grosse de conséquences. La revue fondée par eux,
la «Hromada» (1878), fut la première tribune, où les patriotes
ukrainiens, et en première ligne Drahomanov lui-même, purent exposer
ouvertement et motiver abondamment leur programme. Ils reprirent les
idées de la Confrérie de Cyrille et de Méthode, en y apportant les
changements nécessaires après trente ans d’évolution et, à l’exemple de
leurs prédécesseurs, ils conduisirent le mouvement national vers le
démocratisme et le socialisme, essayant, à l’aide de ce flambeau, de
jeter de la lumière sur les aspirations sociales et politiques d’antan,
de faire voir dans les ancêtres les précurseurs des démocrates et des
socialistes modernes, de rattacher le passé au présent. C’est ce qui
était exprimé métaphoriquement dans l’article-programme, dans les
premières pages de la «Hromada»:
«Nos lettrés sauront-ils saisir le bout de ce fil qui se file de
lui-même dans notre monde paysan? Sauront-ils le raccorder à ce qui a
été tissé pendant les XVIIe et XVIIIe siècles, dans la pensée des gens
dont l’histoire ne s’est pas interrompue? Sauront-ils rattacher ce fil,
filé dans l’obscurité et le silence, qui est plus souvent un désir
qu’une pensée claire, au grand réseau d’idées scientifiques et sociales
du monde européen? Voilà quelle doit être la tâche des intellectuels de
l’Ukraine.»
Partant de là, Drahomanov formulait ainsi le programme ukrainien:
fédéralisme dans la politique, liberté individuelle dans la vie sociale,
socialisme dans la vie économique, rationalisme et réalisme dans les
sciences et dans les arts. Sur ces bases, il critiquait vivement les
opportunistes, les conservateurs et les chauvins de la Galicie et de la
Grande Ukraine, il les invitait à un travail politique et civilisateur
conséquent, animé d’un large démocratisme national dans sa forme et
universel dans son esprit. Il se montra l’adversaire des méthodes
révolutionnaires pratiquées alors en Russie et désapprouvait surtout les
actes de terrorisme. Il s’adressait surtout aux intellectuels de
Galicie, puisque la presse de ce pays le lui facilitait, tandis que la
presse russe était soumise à la censure. Ce fut là aussi que se firent
le mieux sentir les résultats de son influence. Nous y trouvons ses
partisans les plus ardents: O. Terletsky, M. Pavlyk et surtout Ivan
Franko, le plus noble représentant de l’Ukraine galicienne, poète,
savant et publiciste des plus pénétrants et des plus féconds
(1856-1916). Ces écrivains se proposent de réaliser le programme de
Genève sur le sol de la Galicie, ils attaquent énergiquement les restes
du vieil opportunisme et du cléricalisme, ils luttent contre
l’éloignement que les générations précédentes avaient montré envers le
peuple, et s’imposent comme tâche immédiate la formation d’un parti
paysan par excellence, ayant pour but l’instruction des masses
campagnardes et leur organisation politique.
Puisque en Ukraine Occidentale aussi bien qu’en Ukraine Orientale la vie
ukrainienne s’était réfugiée presque exclusivement dans les campagnes,
il fallait que le parti paysan prît sur lui les tâches nationales et que
par conséquent il obtînt la prépondérance dans la représentation
politique du pays. Aussi sa formation n’alla-t-elle pas sans une
critique énergique des tendances antidémocratiques des partis de droite
ukrainiens. Ces divergences étaient surtout criantes en Galicie. Le
parti nationaliste ne pouvait abandonner ses anciens rêves d’obtenir la
faveur du gouvernement et, comme le gouvernement était représenté ici
par la bureaucratie ou pour mieux dire la noblesse polonaise, ses
leaders essayèrent de s’entendre avec elle aux prix de certaines
concessions (1890).
Ce pas imprudent souleva l’indignation populaire et ce fut à cette
occasion que se forma le susdit parti radical paysan, à la tête duquel
se mirent les partisans de Drahomanov, réclamant énergiquement une
opposition intransigeante contre le régime de la noblesse. Ces querelles
produisirent dans la population et entre les partis ukrainiens une
tension sans exemple dans les annales politiques du pays. La Grande
Ukraine fut entraînée dans ces débats; ce fut un flot de discussions sur
les questions politiques et sociales, sur l’opportunisme dans la vie
publique et le conservatisme national.
A défaut de presse dans la Grande Ukraine, les revues et les journaux
galiciens deviennent l’arène animée où s’échangent les idées, où se
rencontrent et s’entrechoquent les tendances diverses. On se prononce
ouvertement sur les questions vitales concernant l’Ukraine Orientale, et
on ne manque pas de se répandre en critiques acerbes contre le régime de
la Russie et contre sa politique hostile aux nationalités. Le
gouvernement de Pétersbourg peut bien fermer ses frontières aux
publications galiciennes, mais elles pénètrent dans l’intérieur, malgré
toutes les précautions, et y attisent l’opposition radicale et
démocratique dans les populations.