XXXV.

1848-1863.

Tandis que dans la Grande Ukraine il fallait se terrer pour échapper aux

représailles du gouvernement, la vie publique ukrainienne, ou, comme

elle était appelée officiellement, ruthène, s’épanouissait inopinément

en Ukraine occidentale, sous les rayons de la faveur du gouvernement

autrichien. Ce n’est pas que ce flirt durât longtemps, mais il fit assez

d’impression sur la vie locale pour avoir des conséquences très

importantes.

Les Ukrainiens d’Autriche durent cette chance inattendue à la révolution

de 1848, qui, comme on sait, opéra ici le partage des nationalités. Les

Magyars et les Polonais profitèrent de la révolution allemande à Vienne

pour adresser au gouvernement leurs réclamations et les appuyer par la

force. Les autres nationalités, menacées dans leurs intérêts si leurs

grandes rivales qui participaient à la révolution réussissaient à

établir leur prédominance, se rangèrent du côté du gouvernement pour lui

prêter main forte. C’est l’attitude qu’adoptèrent les Tchèques, pour les

mêmes raisons, contre les Allemands, les Croates, les Serbes et les

Ukrainiens contre les Magyars ou les Polonais.

Vienne, se trouvant dans une situation critique, se hâta de saisir la

main qui lui était tendue, se gardant bien de refuser l’aide de ces

nationalités, pour ainsi dire de deuxième classe, pour être à même de

mater les nationalités de premier choix. En Galicie, l’administration

aida les Ukrainiens à former leur organisation politique, c’est-à-dire,

à créer la «Rada[28] principale Ruthène», qui servit de contre-poids à

l’organisation nationale polonaise et à constituer une garde nationale

pour s’opposer à la garde polonaise et aux troupes révolutionnaires

hongroises. Le gouvernement promit d’examiner avec sympathie les

réclamations politiques et nationales, émises par les Ukrainiens:

administration séparée pour les parties ukrainiennes de la Galicie,

abolition du droit des seigneurs, emploi de la langue nationale dans les

écoles de toutes catégories, non seulement primaires, mais secondaires

et aussi à l’université de Léopol, etc.

[28] Conseil.

D’aussi hauts encouragements remplirent d’espoir les Ukrainiens qui

tracèrent un programme assez hardi et conséquent, dans lequel ils

déclarèrent faire partie du peuple «russe» (c’est-à-dire ukrainien dans

les sens d’aujourd’hui), d’un peuple «qui compte quinze millions

d’âmes[29]», tout aussi distinct du peuple polonais que du peuple

grand-russien et qui doit prendre soin de sa littérature et de sa

civilisation propre. La société littéraire «Mère russe de Galicie» fut

fondée à cette époque. On créa à l’université de Léopol une chaire

d’ukrainien; J. Holovatsky, l’un des membres du cercle de Chachkevytch,

à qui elle fut confiée, inaugura son cours par un hardi panégyrique de

la langue nationale. L’enseignement en langue ukrainienne à la même

université devait être introduit dans le plus bref délai.

[29] Nous rappelons qu’en Ukraine Occidentale, où la population

ukrainienne avait eu affaire aux Polonais, aux Roumains, aux Magyars

et aux Allemands, mais point aux autres slaves orientaux, l’ancien

nom de Roussine, Rousnak s’est conservé jusqu’à nos jours. Mais la

confusion résultant de l’usage du mot «Rousǐ» ou «Rousky» (avec un

s), alors que les Grands-Russes et les gens mêmes du pays

d’orientation moscovite étaient appelés «Rousǐ» ou «Roussky» (avec

deux s), prêtait à toutes sortes de malentendus. C’est pourquoi, en

fin de compte les Roussines ou Ruthènes ont adopté les noms

«d’Ukraine» et «d’Ukrainien», pour se désigner, eux et leur pays.

Ces appellations avaient été mises en usage par le cercle de Charkov

pour désigner la langue populaire dont ils se servaient, puis la

littérature à qui elle servait d’instrument, enfin le peuple de la

bouche duquel on l’avait prise. Popularisées encore davantage par la

Confrérie de Cyrille et de Méthode (surtout par Chevtchenko), ces

désignations ont fini par supplanter les termes officiels de «Petite

Russie» et «Petit-russien», en dépit des efforts de la censure, qui

ne pouvait souffrir le nom «d’Ukrainien».

Cependant cet épanouissement d’espérance, cette floraison de projets ne

dura pas longtemps. Tout ce qui fut réalisé ce fut l’abolition, en 1848,

des privilèges des propriétaires fonciers. Cette réforme, accueillie par

la population avec enthousiasme, lui parut comme une conquête sur

l’éternel ennemi, la noblesse polonaise. On fêta encore longtemps la

mémoire de cet évènement dans les campagnes, et en même temps cela

rappelait au gouvernement les bonnes promesses qu’il n’avait pas eu le

courage de tenir. Car la séparation de la Galicie ukrainienne sous une

administration séparée, quoique déjà formulée par une loi, n’entra

jamais dans la pratique. Comme on le sait, le gouvernement sortit

bientôt d’embarras: en octobre la révolution à Vienne était déjà

étouffée. La réaction qui s’en suivit fournit l’occasion à

l’aristocratie polonaise de reprendre en main l’administration du pays

et d’en écarter les notables ukrainiens, en jetant sur eux le soupçon de

sympathiser avec la Russie orthodoxe.

En vain les personnalités «ruthènes» les plus notoires, le métropolite

et les chanoines de la cathédrale en tête, s’évertuèrent-ils à donner

les preuves de leur loyauté inébranlable à l’état et à la dynastie; en

vain rappelèrent-ils les services rendus par «les Tyroliens de l’Est»,

lors de la révolution; en vain réprimèrent-ils toute allusion à la

liberté et se gardèrent-ils dans leurs actions et dans leurs écrits de

tout ce qui pouvait ressembler à de l’opposition et provoquer le

mécontentement des milieux réactionnaires viennois--tout cela ne servit

à rien. La noblesse polonaise resta maîtresse de la Galicie et les

façons d’agir réactionnaires auxquelles s’étaient habitués les notables

ukrainiens, n’aboutirent qu’à amener un dépérissement de la vie

nationale, entre 1850 et 1860, qui nous paraît d’autant plus sombre et

regrettable qu’il contraste plus vivement avec les belles espérances de

1848. La langue populaire, proclamée avec tant d’insistance comme

l’unique instrument de la culture nationale, est obligée de faire place

à la langue «d’instruction», un affreux jargon de l’ancienne langue

littéraire, mâtiné d’archaïsmes russes. L’intérêt pour les mœurs du

peuple va en s’affaiblissant; la littérature dégénère.

Heureusement la Grande Ukraine remet au premier plan les intérêts

vitaux. L’entr’acte causé par les représailles de 1847 prend fin à la

première manifestation des tendances libérales du nouvel empereur

Alexandre II, instruit par les pénibles expériences de la guerre de

Crimée (1855). Sans doute le gouvernement ne se hâta pas d’abandonner, à

l’égard des nationalités, les vieilles méthodes si en vogue sous le

sombre règne de Nicolas Ier, mais il y eut, tout de même, quelques

allégements. Les hommes politiques en exil obtinrent l’un après l’autre

l’autorisation de retourner au pays et y reprirent leur besogne. La

plupart s’assemblèrent à Pétersbourg où les nouvelles mœurs libérales

s’acclimataient plus rapidement. Koulich, une personnalité si

diversement douée, devient le centre de ce groupe pétersbourgeois, où il

déploie une activité qui marquera dans l’histoire du mouvement.

Kostomarov en fait partie; il cherche avec le talent, qui lui est

personnel, à populariser l’histoire, il voudrait baser les idées

fédéralistes de 1846 sur la tradition historique. Chevtchenko, brisé par

un douloureux exil, ne vient que pour finir ses jours dans son

entourage. Parmi les nouveaux enthousiastes, il faut donner la première

place à la jeune Marie Vilinska-Markovytch, connue sous le pseudonyme de

Marko Vovtchok, l’auteur de ces excellentes nouvelles en miniature

tirées de la vie populaire.

Les anciens projets de la Confrérie de Cyrille et de Méthode sur

l’action révolutionnaire et la transformation de l’Europe orientale, ne

semblent pas avoir trouvé à Pétersbourg un terrain favorable. Des

tendances plus modérées y prévalaient, des tendances vers l’organisation

et l’instruction, mises à l’ordre du jour par les réformes du tzar.

Émanciper les paysans, organiser les villages dans de meilleures

conditions, répandre l’instruction, créer une littérature populaire,

éditer des manuels pour les écoles ukrainiennes, tel était leur

programme qui rappelle les idées évolutionnistes des membres modérés de

la Confrérie de Kiev. La revue mensuelle «Osnova» paraît (1861 à 1862)

et devient l’interprète de ces idées devant le public, réalisant ainsi

le projet d’une revue ukrainienne, née ici même vingt ans auparavant.

Cette publication, malgré son existence éphémère, porta une grande

animation dans la vie littéraire; elle réunit autour d’elle les

aînés--comme le romancier Storojenko et le poète Chtchoholiv--mais

surtout la jeunesse, dont les coryphées débutèrent pour la plupart dans

ses pages--comme les poètes Hlibiv et Konisky, les romanciers Mordovets

et Netchouï-Levytsky, les savants Antonovytch, Jytetsky et beaucoup

d’autres.

Il faut noter qu’elle apporta dans la littérature un nouveau ton, une

dignité démocratique, humanitaire et civique, condamnant et repoussant

toutes les tendances à la frivolité, dans laquelle les aînés, en imitant

l’Énéïde travestie et les petits vers du XVIIIe siècle, étaient si

souvent tombés.

Mais cela ne devait durer que quelques années. L’insurrection polonaise

de 1863 fournit un prétexte au gouvernement pour arrêter la propagande

ukrainienne. On mit en prison et on envoya en exil des patriotes «pour

avoir organisé des cercles qui, sous l’apparence de sociétés

éducatrices, ont pour objet de susciter dans le peuple du mécontentement

contre le gouvernement et de viser à la séparation de la Petite-Russie».

On interdisait les écoles privées, supprimait les journaux; la

littérature et le mouvement ukrainien, furent dénoncés comme des

intrigues et des inventions des Polonais. (Ces derniers d’ailleurs ne

manquèrent pas d’accuser leurs anciens ennemis et d’exciter contre eux

les autorités.) Un nouveau mot, mis en vogue par la guerre civile qui

battait alors son plein aux États-Unis, «séparatisme», fut bientôt sur

toutes les lèvres.

A l’occasion d’une plainte des bureaux de la censure de Kiev sur

l’accroissement systématique des publications «en dialecte

petit-russien», le ministre de l’intérieur, Valoueff, envoya, dans l’été

de 1863, aux comités de censure sa fameuse circulaire, dans laquelle il

exposait l’attitude du gouvernement à l’égard de la littérature

ukrainienne et du mouvement national. «Il n’a jamais existé de langue

petite-russienne distincte», écrivait-il, «elle n’existe pas et ne peut

pas exister»; le mouvement ne serait dû qu’à une manœuvre polonaise; les

censeurs recevaient l’ordre de ne plus laisser paraître à l’avenir de

livres scientifiques ou religieux destinés «à la lecture élémentaire du

peuple». En vain le ministre de l’instruction publique protesta-t-il, le

point de vue de Valoueff prévalut: trois ans plus tard la dite

circulaire fut confirmée par un décret ordonnant aux censeurs de

n’autoriser aucune publication populaire et de ne laisser passer aucun

livre ukrainien sans l’avoir préalablement censuré, même les ouvrages

volumineux, qui auraient dû, selon la loi, échapper à ces prescriptions.

On poussa le zèle inquisitif jusqu’aux matières ethnographiques.

Il en résulta un nouvel arrêt dans le développement ukrainien en Russie,

de sorte que les patriotes, interrompus au plus fort de leur activité,

commencèrent à tourner leurs regards au delà des frontières, vers

l’Ukraine autrichienne où le droit de parler et d’écrire n’était pas

formellement dénié. Ils envoyèrent leurs contributions littéraires aux

périodiques de Léopol, autour desquels se groupait la jeunesse, grande

admiratrice de la littérature de l’Ukraine orientale, de Chevtchenko et

de sa pléiade. Cet appui, prêté aux lettrés galiciens, aiguillonna leur

courage, les incita à suivre les traces de leurs modèles et d’en adopter

les principes démocratiques et radicaux. On vit bientôt paraître des

écrivains de talent: le premier qui eut une importance générale pour

l’Ukraine, fut Fedkovytch, «le rossignol de Bukovine», auteur de poésies

et de nouvelles de valeur, écrites sous l’influence de Marko Vovtchok.

Le mouvement populaire se dessine, s’accroît et bientôt donne le ton à

la vie galicienne.

L’Autriche traversait les crises de 1859 et 1866. Le prestige du

gouvernement était ébranlé par les défaites et, par suite, cette

politique servile et ultra-conservatrice, que suivaient les milieux

dirigeants, perdait de son autorité. Son impuissance était évidente. La

noblesse polonaise reprit la haute main en Galicie, l’aristocratie

magyare en Hongrie et elles s’appliquèrent à garrotter l’élément

ukrainien, pour qu’il ne puisse les gêner dans leurs desseins. Les

patriotes conservateurs, surtout dans le clan du clergé, indignés de se

voir trahis par l’Autriche, se tournèrent vers la Russie. Celle-ci avait

prêté ses soldats pour étouffer l’insurrection magyare, en 1849, et elle

dut s’en servir encore, en 1863, pour jouer le même rôle chez elle, dans

l’insurrection polonaise. Cela fit naître l’espoir que le tzar russe

viendrait un jour ou l’autre délivrer la «Russie asservie» du joug des

Polonais de l’Autriche-Hongrie. C’était la ferme opinion des milieux

russophiles, ou «catsapes», comme les surnommaient leurs adversaires et

ils se mirent à prêcher «l’unité du peuple russe des Carpathes jusqu’au

Kamtchatka», l’unité de la langue littéraire russe et à s’opposer au

mouvement populaire venu de l’Ukraine orientale, lui reprochant, entre

autres crimes, ses tendances révolutionnaires.

Ils furent cependant bien loin d’atteindre le succès qu’ils espéraient.

Au contraire, le mouvement populaire et démocratique continua à prendre

des forces et le sentiment d’une solidarité avec les patriotes de la

Grande Ukraine, pénétra jusque dans les masses profondes. Un

redoublement de la persécution en Russie, vers 1876, fit affluer dans

les pays autrichiens les énergies et les moyens, qui y vinrent renforcer

les efforts indigènes et donnèrent plus d’unité au mouvement littéraire

et politique.

Abrégé de l'histoire de l'Ukraine · 第 37 / 75 题