La renaissance ukrainienne dans la première moitié du XIXe siècle.
La renaissance en Ukraine Orientale eut cet avantage inappréciable sur
le mouvement contemporain en Ukraine Occidentale qu’on s’y servit, dès
le début, comme instrument littéraire de la langue populaire. De là le
succès éclatant des premières œuvres de talent dans les masses, leur
cachet démocratique, qui assura la liaison intime entre les
intellectuels et le peuple.
L’histoire sociale du siècle précédent nous a fait voir comment s’était
creusé un abîme profond entre les couches inférieures et la classe
cultivée, sortie du corps d’officiers cosaques, grâce à l’appui du
gouvernement russe, qui pour prix de sa renonciation à ses droits
politiques, lui avait accordé tous les avantages d’une classe
privilégiée au détriment du reste de la nation. Cette nouvelle noblesse
avait asservi le bas peuple, en ayant soin d’effacer, autant que faire
se pouvait, les marques qui trahissaient son origine populaire. Elle
avait abandonné la langue, le costume, les mœurs familiales de la
nation, s’était européanisée, pour se distinguer davantage de la masse,
qui, restée fidèle à sa nationalité et privée de tous moyens de
s’instruire, était livrée à elle-même, aussi dépourvue de classes
dirigeantes que les populations de l’Ukraine Occidentale.
Le culte des choses du passé qui s’éveilla chez les lettrés ukrainiens
vers la fin du XVIIIe siècle ne pouvait suppléer à ce défaut, tant que
leur intérêt restait théorique, même s’il s’adressait à la langue
populaire et à ses monuments. Il en pouvait résulter des travaux
lexicographiques ou archéologiques, tout au plus «une école ukrainienne»
dans la littérature russe, comme ce fut le cas, vers 1830, dans la
littérature polonaise. Car il paraissait bien, au tournant du siècle,
que l’élément ukrainien allait définitivement mourir. Pavlovsky,
l’auteur de la première grammaire du langage populaire (publiée en 1818,
mais écrite dix ans auparavant), le considère comme un «dialecte ni mort
ni vivant qui va disparaître»; c’est pourquoi il juge nécessaire d’en
noter les formes grammaticales avant qu’il soit complètement mort. De
même Tserteleff, en publiant le premier recueil de la poésie populaire
(1819), en parle comme de «l’écho mourant des harmonies qui se sont
jadis fait entendre sur les rives du Dniéper» et il dit que la langue
est considérée comme un archaïsme par les Ukrainiens eux-mêmes. Que
pouvaient donc produire ces curiosités de savants et d’hommes de lettres
pour les particularités «désuètes» de la vie ukrainienne? Mais dès
qu’ils se servirent pour s’exprimer de la langue parlée, les
intellectuels devinrent une véritable force sociale. Étant forcés de se
tourner vers le peuple pour cueillir leurs mots sur sa bouche, ils se
pénétrèrent tant de sa poésie, de ses mœurs, de ses aspirations qu’ils
devinrent les porte-parole de la masse de la nation.
On date généralement le commencement de cette évolution de la
publication, en 1798, de «L’Énéïde travestie» en langue ukrainienne,
composée par Jean Kotlarevsky. Mais c’est affaire de convention, car la
production en langue vulgaire avait commencé beaucoup plus tôt[24].
[24] L’Énéïde n’est pas non plus la première œuvre en langue vulgaire
qui ait été imprimée: quelques années auparavant avait paru une
poésie de A. Holovaty, écrite à l’occasion d’un octroi de privilèges
par la tzarine à l’armée nouvellement formée des cosaques de la Mer
Noire et quelques chansons ukrainiennes avaient été imprimées dans
les recueils de chansons russes.
Les trois premiers chants de cette parodie, publiés en 1798 par un
«amateur du parler petit-russien» dérivent évidemment des œuvres de ce
genre, qui firent les délices des «amateurs» ukrainiens dans le courant
du XVIIIe siècle. Il est probable que Kotlarevsky n’attachait pas plus
d’importance à cet ouvrage, que les autres auteurs de petits vers n’en
attachaient aux leurs. Il semble même que les chants aient été publiés
sans son autorisation et à son insu. Ses œuvres dramatiques
postérieures--«Natalka Poltavka», «Le Moscovite magicien»--dans
lesquelles il prend en mains la cause nationale, surtout celle de
l’élément démocratique et du petit peuple, furent écrites quelque
vingt-cinq ans plus tard et appartiennent à un autre stade du
développement, à une période où le sentiment patriotique s’est
approfondi sous l’influence du romantisme européen, grand vivificateur
du culte du passé national. «L’Énéïde» sert de transition et se place au
milieu du chemin parcouru entre les vieilles «plaisanteries» en langue
populaire et la littérature nouvelle consciente de sa mission
démocratique. Elle marque ainsi une date importante dans l’histoire du
mouvement ukrainien.
Par le talent elle dépasse de beaucoup tout ce qui nous est connu de la
production du XVIIIe siècle. Ce travestissement de Virgile, inspiré par
la médiocre parodie russe d’Ossipoff, s’élargit sous la plume de
Kotlarevsky en un tableau extrêmement vivant des mœurs populaires,
entrecoupé d’allusions non déguisées à l’asservissement des masses, de
coups de griffe contre l’oppression bureaucratique et aristocratique,
ainsi que de regrets douloureux de «l’hetmanat de glorieuse mémoire».
L’Odyssée des Troyens, après la destruction de leur ville, rappelait aux
contemporains les aventures des cosaques Zaporogues, ces favoris errants
du peuple ukrainien, qui, chassés de leur «mère la Sitche», et réduits à
chercher un refuge au milieu d’obstacles infinis, campèrent tantôt près
du liman du Dniéper, tantôt à l’embouchure du Danube, puis à Banate,
avant de venir se fixer dans le Kouban, que la tzarine leur choisit pour
domicile. L’œuvre produisit une grande impression de son temps, devint
un livre des plus populaires en Ukraine et ne manqua pas d’être imitée.
Parmi les ouvrages qui se sentent de son influence, le plus remarquable
est une courte satire sur le servage de Houlak-Artémovsky, intitulé «Le
Maître et le Chien», qui parut une vingtaine d’années plus tard en même
temps que la «Natalka Poltavka» (1819).
A cette époque de nouvelles idées étaient venues vivifier la vie
intellectuelle de l’Europe Orientale et avaient éclairé sur bien des
faces le mouvement qui grossissait en Ukraine. Là aussi était arrivé de
l’occident cet amour pour la poésie populaire et pour tout ce qui
touchait au peuple, qui fut un des traits saillants du romantisme,
mouvement gros de conséquences pour les peuples slaves et qui aida tant
à leur renaissance au XIXe siècle. En Ukraine, comme autre part, on se
met à recueillir les fleurs qui ont poussé spontanément dans le champ
populaire, on les publie, on s’étonne de la fécondité de cette muse
jusque-là dédaignée, sa variété enchante, l’enthousiasme s’empare des
lettrés, qui tournent leur cœur vers le peuple, créateur de cette
poésie[25].
[25] Parmi les folkloristes, le premier qui eut de l’importance fut
Khodakovsky. Le premier recueil publié fut celui de Tserteleff cité
plus haut. Celui de Maxymovitch publié en 1828 et précédé d’une
remarquable préface est plus important encore. Un des amateurs les
plus enthousiastes de la poésie populaire fut l’écrivain
ukraino-russe Hohol (Gogol), qui en recueillit des spécimens et ne
trouve pas dans ses lettres d’expressions assez chaudes pour
exprimer son enchantement («Les chants, c’est ma vie!»).
Dans le même temps on commençait à s’occuper d’établir théoriquement les
droits à l’existence de la littérature ukrainienne, de la culture, de la
langue ukrainiennes. Y avait-il si longtemps que l’on avait considéré
tout cela comme un archaïsme mourant, une chose du passé, qui n’était
qu’un reflet de la gloire d’autrefois? Et maintenant Kotlarevsky et ses
successeurs (surtout Kvitka-Osnovianenko, créateur de la nouvelle
ukrainienne et de la prose artistique) ne prouvaient-ils pas par leurs
œuvres resplendissant de jeunesse vigoureuse et de beauté que la source
populaire était loin d’être tarie? Ne considéraient-ils pas le parler du
peuple comme le meilleur instrument de l’œuvre littéraire? Les adeptes
du mouvement prédisaient à la littérature, ainsi armée, un brillant
avenir, un épanouissement prochain dont les œuvres de Kotlarevsky et
d’Artémovsky n’avaient été que les hirondelles printanières.
L’Ukraine, d’ailleurs, avait fini par obtenir du gouvernement russe
l’école supérieure, si souvent demandée, si longtemps refusée. C’est à
Charkov que s’était établie l’université, fondée au moyen des
contributions, recueillies des mains de la noblesse de l’Ukraine
Slobidska. Il est vrai, qu’elle avait été érigée encore dans le temps
où, surtout dans les milieux gouvernementaux, parler de l’Ukraine
semblait un anachronisme. On lui avait donné un caractère purement russe
et complété le collège des professeurs avec des Allemands. Mais
l’élément ukrainien en tira grand profit et ce que le gouvernement russe
craignait au XVIIIe siècle se réalisa au XIXe: autour de l’université de
Charkov se rassemblent les forces vives de la nation, là se forme le
premier cercle littéraire, qui groupe les efforts jusque-là dispersés et
fait école. Les lettrés de Poltava avaient mis en branle le mouvement de
la renaissance ukrainienne, mais il n’y eut jamais là de centre
d’organisation comparable à ce que devint Charkov vers le milieu du XIXe
siècle.
La nouvelle université ne resta pas seulement le point de réunion des
lettrés de la ville, mais elle en attira des quatre coins de l’Ukraine.
C’est à Charkov que naissent et que sont pour la plupart éditées les
poésies originales de Maslovitch (1816), celles d’Artemovsky (1819), la
première grammaire de la langue ukrainienne de Pavlovsky et le premier
recueil de poésies populaires de Tserteleff, que nous avons déjà cités.
C’est d’ici que sont lancés les premiers ouvrages apologétiques en
défense du mouvement, ceux de Levchin, ceux de Sreznevsky, auteur
célèbre des «Antiquités Zaporogues», une espèce d’histoire poétique de
l’Ukraine, qui contribua tant à la formation des idées directrices de la
nation. Sous l’influence du milieu local, débute Nicolas Kostomarov,
originaire de l’Ukraine Slobidska et plus tard l’un des guides du
mouvement. Ici aussi déploie son activité Kvitka-Osnovianenko, une des
plus fortes têtes du groupe et la personnalité la plus importante après
Kotlarevsky. Il fut l’ornement de cette période: homme du monde et très
populaire à Charkov, il tira des nouvelles et des pièces de théâtre des
incidents de la vie du petit peuple (1833-1843).
[Illustration: L’Ukraine au XIXe siècle.
--·--·-- frontières des états
········ frontières des provinces
++++++++ frontière ethnographique]
Le groupe ukrainien de Charkov représente entre 1830 et 1840 la fine
fleur de la culture nationale en qui reposent les espérances d’alors. A
Pétersbourg, les attraits de la capitale avaient amené depuis un
demi-siècle nombre d’Ukrainiens et quelques-uns des plus éminents, entre
autres le célèbre Hohol, qui, malgré son patriotisme poursuivait son
œuvre littéraire en russe. (Seulement ses premiers essais trahissent
l’influence de la littérature ukrainienne, notamment de Kotlarevsky et
de son propre père, qui a écrit dans la langue du pays natal.)
Maintenant sur les bords de la Néva on fait des projets de publications,
pour lesquelles on compte sur l’aide de Charkov. Hrebinka, qui en est le
centre, un des écrivains les plus éminents de cette époque, rêve d’une
revue de ce genre qui serait purement ukrainienne. Un de ses
collaborateurs devait être Chevtchenko, qui étudiait alors dans la
capitale à l’école des beaux-arts. Le célèbre poète est, d’ailleurs, un
disciple de ce cercle pétersbourgeois, et dans une de ses premières
poésies il s’adresse à Kvitka, qu’il considère comme le chef du
mouvement contemporain, comme le «père et otaman[26]». Il le supplie de
révéler au monde la grandeur et les peines du passé ukrainien, dont se
nourrit l’âme nationale et dont la beauté fait résonner sa propre lyre:
[26] Chef.
Chante, père, de façon qu’il t’entende
ce monde sourd, même s’il ne veut pas;
chante ce qui s’est passé en Ukraine,
dis-nous, pourquoi elle a tant souffert
et pourquoi la gloire des cosaques
s’est répandue dans tout l’univers. (1839)
Ce qui se passait à l’orient ne resta pas sans effet sur la Galicie. Le
problème de la langue s’y imposa aux lettrés, qui, en comparant ce que
produisait la langue littéraire dans leur pays et au delà des Carpathes
avec les succès de la langue populaire en Ukraine orientale, furent
convaincus que cette dernière était l’instrument le plus apte à faire
progresser la renaissance nationale. Entre 1830 et 1840, les
controverses à ce sujet allèrent leur train, mais en définitive ce
furent, comme d’habitude dans ces sortes de questions, non pas les
arguments qui gagnèrent la partie, mais les faits.
Un groupe de jeunes étudiants de l’université de Léopol, animés du plus
ardent patriotisme et de l’exemple qui leur était donné par les
écrivains de l’Ukraine orientale, résolurent de marcher sur leurs traces
et d’adopter dans leurs écrits la langue populaire. Ces jeunes gens
devinrent les chefs de la nouvelle littérature en Ukraine occidentale.
Il faut citer en première place le poète Markian Chachkevytch, qui est
considéré comme le fondateur des lettres modernes en Galicie. Toutefois
le premier recueil qui sortit de ce cercle, la «Zoria» (1834), fut
prohibé par la censure. On décida de le publier à Budapest, où il parut,
en 1837, sous le titre de «Roussalka», mais il fut saisi par la police
de Léopol qui ne leva son interdiction qu’en 1848. Quoi qu’il en soit,
on était entré dans la bonne voie.
Nous devons ici ouvrir une parenthèse, pour faire remarquer au lecteur,
qui l’aura sans doute remarqué lui-même, pour peu qu’il nous ait suivi
jusqu’à présent, combien sont erronés et dénués de fondement les bruits
malicieusement mis en circulation, prétendant que le mouvement ukrainien
aurait pris son origine en Autriche et qu’il ne pouvait prendre
naissance que grâce à l’appui du gouvernement de Vienne. (D’ailleurs les
publicistes russes accusaient également les Polonais de l’avoir créé,
pour essayer de troubler «l’unité du peuple russe».) Comme on vient de
le voir le véritable berceau de ce mouvement a été l’Ukraine orientale,
l’Ukraine d’au delà le Dniéper, pays complètement hors de la portée des
influences autrichiennes et polonaises. Ses fondateurs ont été des
étudiants des écoles russes, surtout des pupilles des séminaires
ecclésiastiques, c’est-à-dire, des établissements les plus conservateurs
qui soient et les plus hostiles à toutes les idées étrangères. Ses
premiers centres furent Poltava et Charkov et la plupart des écrivains
de la rive droite, comme Artémovsky et plus tard Chevtchenko, étaient
les disciples spirituels de l’Ukraine de l’Hetmanat et de l’Ukraine
Slobidska. C’étaient les traditions des anciennes libertés cosaques et
le souvenir des luttes pour leur indépendance qui avaient retrempé les
âmes et les avaient tournées contre la Pologne, l’éternelle violatrice
des droits nationaux, et contre la nouvelle tyrannie russe. La Galicie
et, en général, toutes les contrées ukrainiennes qui se trouvaient sous
la suzeraineté autrichienne n’eurent pas d’abord d’influence sur le
mouvement, mais, au contraire, les tendances populaires si
prépondérantes dans la seconde moitié du siècle, ne s’y développèrent
que grâce à l’exemple, donné par l’Ukraine orientale. Nous verrons que
ce n’est que dans les vingt-cinq dernières années du XIXe siècle que
Léopol devient le centre du mouvement; non pas que les pays autrichiens
aient manifesté une plus grande énergie intime, mais parce que les
porte-parole de l’Ukraine avaient été bâillonnés en Russie.