L’alliance avec la Suède et l’intervention turque.
La tranquillité plus ou moins profonde de la vie ukrainienne, son
évolution sociale et politique furent troublées par le tourbillon
soulevé par l’énergique activité de Pierre le Grand, qui, vers 1690,
prit en main le pouvoir. Soit qu’il fît la guerre, soit qu’il tramât
d’autres projets, toujours il puisait sans compter dans les ressources
de l’Ukraine; il lui prenait ses forces vives ou ses richesses
économiques, sans avoir égard à la vieille pratique de l’autonomie, sans
tenir compte des moyens de la population. Les cosaques eurent à
supporter les fatigues de ses guerres contre la Turquie, puis contre la
Suède et contre le parti suédois en Pologne. Il les envoyait travailler
à bâtir les forteresses, où ils avaient à subir les mauvais traitements
des chefs moscovites. Il n’est pas étonnant qu’une irritation profonde
s’emparât de la population, tant contre le gouvernement du tzar que
contre les autorités ukrainiennes, qui, pleines de complaisance pour
Moscou, ne savaient la protéger contre ses exigences.
En même temps, Pierre ne cachait pas qu’il ne reculerait devant aucun
changement radical en Ukraine, à condition qu’il favorisât ses projets.
Ne voulut-il pas un jour donner ce pays au fameux Marlborough pour que
ce dernier décidât l’Angleterre à entrer en guerre contre la Suède? Ne
voulut-il pas récompenser Mazeppa, en lui octroyant le titre de prince
de l’empire romain?
Il y avait de quoi jeter l’alarme dans les milieux ukrainiens
dirigeants, mais Mazeppa, très prudent, ne risquait aucun pas qui pût le
compromettre. A tout hasard, il entretenait en grand secret des
relations avec le parti suédois, pour le cas où la victoire favoriserait
le roi Charles XII, mais il avait soin de garder les apparences d’une
grande loyauté envers son protecteur.
Les choses en étaient là, lorsque, tout à coup, dans l’automne de 1708,
Charles décida de transporter le théâtre de ses opérations contre la
Russie en Ukraine. Cela mit les autorités du pays dans un grand
embarras. Les succès de Charles avaient beaucoup haussé sa réputation et
il paraissait bien que le tzar ne pourrait l’emporter sur un tel
adversaire. Était-il raisonnable de s’attacher à lui, d’autant plus que
le régime moscovite s’était attiré une telle inimitié dans le pays qu’on
ne pouvait douter qu’à la première victoire de Charles la population ne
se soulevât contre la Moscovie et ses partisans?
D’autre part, l’arrivée des Suédois réveillait de vieux souvenirs
d’indépendance. Un demi-siècle auparavant, les patriotes ukrainiens
avaient, comme nous l’avons vu, placé leurs espoirs dans le grand-père
de ce même Charles qui venait aujourd’hui. Alors, les aspirations
ukrainiennes n’avaient été déçues que par des circonstances
défavorables. La Suède était le seul pays qui n’eût pas trahi leur
cause: son abandon prématuré n’était pas venu d’un manque de bonne
volonté. N’était-ce pas le devoir des fils et petits-fils de ceux qui
étaient prêts à s’engager avec Charles X de tenter, avec l’aide de la
Suède, de regagner leurs libertés?
Les circonstances exigeaient une prompte décision: Mazeppa, sans avoir
eu le temps de bien peser le pour et le contre, se décida à embrasser le
parti de Charles XII, et vers la fin du mois d’octobre il arriva, avec
le peu de troupes qu’il put ramasser, au quartier du roi de Suède.
On s’entendit sur les conditions d’alliance. On posa en principe que
«l’Ukraine des deux rives du Dniéper avec l’armée zaporogue et le peuple
petit-russien, devaient être pour toujours libres de toute domination
étrangère». Ni la Suède, ni toute autre puissance ne pouvait «soit comme
prix de la délivrance, ou d’un protectorat, soit pour tout autre motif
quelconque, prétendre à un droit de domination sur l’Ukraine et l’armée
zaporogue, ou prétendre à une prérogative, ou à un droit de vassalité.
Nul n’y doit lever des revenus ou tributs de quelque manière que ce
soit. Nul ne peut lui reprendre ou occuper les places et forteresses
obtenues de la Moscovie par les armes ou par les traités. L’intégrité
des frontières, l’inviolabilité des libertés, droits et privilèges,
doivent être respectées pour que l’Ukraine puisse en jouir sans aucune
restriction[20].»
[20] Ce sont ces principes qui furent incorporés deux ans plus tard
dans la charte d’élection du successeur de Mazeppa. Voir plus bas.
Mais les hommes d’état ukrainiens s’aperçurent bientôt qu’ils s’étaient
trompés dans leurs calculs.
D’abord, par trop de circonspection et voulant conserver jusqu’au bout
sa liberté d’action, Mazeppa n’avait pas su préparer la population à ce
brusque changement. Avant qu’elle en eût eu vent, le tzar avait pris ses
précautions pour qu’elle ne pût pas suivre l’exemple de l’hetman. Ses
troupes se trouvaient déjà sur le territoire ukrainien, terrorisaient le
pays par des atrocités inouïes et massacraient sans pitié ceux qu’elles
soupçonnaient d’avoir des inclinations pour le parti adverse. La plus
grande partie des troupes ukrainiennes furent incorporées dans l’armée
moscovite et durent y rester. La population, tombée sans défense entre
les mains du gouvernement moscovite, fut obligée, bon gré mal gré, de se
montrer loyale.
Les proclamations que Mazeppa et Charles lui adressaient, accusant la
politique arbitraire et astucieuse de Moscou, ne lui arrivaient même
pas, tandis que Pierre avait toute facilité de travailler l’opinion
publique en sa faveur. Sur son ordre, le clergé prononça solennellement
contre Mazeppa l’anathème, excommuniant ainsi l’hetman qui avait le plus
mérité de l’église. Du reste, dans ses manifestes aux populations
ukrainiennes, le tzar l’inculpait de crimes inouïs.
Il en résulta que Mazeppa ne put apporter à Charles une aide efficace.
Le seul appoint important fut la forte et excellente armée de la Sitche
Zaporogue.
La Sitche avait alors à sa tête un «Kochovy» éminent, Constantin
Hordienko-Holovko, un des plus fidèles et des plus énergiques défenseurs
de ses traditions démocratiques. Il s’était par conséquent montré
l’adversaire de la politique moscovite et du régime de Mazeppa. Mais dès
que ce dernier se déclara pour Charles contre Moscou, il devint
immédiatement son adhérent et, malgré les difficultés de la tâche, il
parvint à gagner les cosaques de la Sitche à ce nouveau défenseur des
libertés ukrainiennes.
Ils se joignirent à l’armée de Charles au commencement de l’année 1709.
Il en résulta que le roi de Suède, pour prendre contact direct avec leur
capitale, s’engagea trop loin dans le sud et vint se heurter à Poltava,
qui arrêta son élan. Entre temps la Sitche Zaporogue, démunie de ses
défenseurs, était cruellement châtiée pour sa participation à cette
campagne. Les troupes moscovites y pénétrèrent, grâce aux indications
d’un ancien Zaporogue, le colonel Galagan, et massacrèrent tous ceux
qu’ils y trouvèrent.
[Illustration: L’Ukraine Orientale de l’époque de Mazeppa.
-- -- -- frontière polonaise à partir de 1667.
--·--·-- frontière orientale de l’Ukraine de l’Hetmanat.
--··--·· frontière tartare (frontière méridionale du territoire
Zaporogue).
........ frontière septentrionale des «libertés Zaporogues».
-------- chefs-lieux de régiments:
dix régiments de l’Hetmanat: Starodoub, Tchernyhiv, Nijyn, Kiev,
Péréïaslav, Prylouka, Loubny, Hadiatch, Myrhorod, Poltava;
cinq régiments de l’Ukraine Slobidska: Soumy, Akhtyrka, Charkov,
Ostrogojsk, Izium;
centres des régiments ressuscités à la fin du XVIIe siècle: Khvastiv
(Fastov), Bohouslav, Korsoun.]
On sait que Charles XII, pour avoir trop poussé vers le sud avec une
partie de son armée, perdit liaison avec les réserves qu’on lui amenait,
de sorte que ses troupes affaiblies et démoralisées furent défaites près
de Poltava, dans l’été de 1709. Il s’enfuit sur le territoire turc, avec
Mazeppa et quelques autres chefs. Un petit nombre de cosaques les suivit
et les Zaporogues de la Sitche transportèrent leur résidence en pays
tartare, non loin de l’embouchure du Dniéper.
Charles s’installa à Bender et s’attacha à entraîner la Turquie dans une
nouvelle guerre contre la Moscovie; ce à quoi il réussit.
Pendant ce temps Mazeppa mourut et les chefs cosaques élurent à sa place
le chancelier Orlyk. A cette occasion on élabora une charte
constitutionnelle fort intéressante. Son objet était de mettre un frein
aux tendances autocratiques des hetmans, qui avaient commencé à se faire
jour sous la protection de Moscou (ils avaient adopté la formule: _sic
volo, sic jubeo_, comme le dit le document). La charte déterminait les
formes de la représentation législative cosaque, les assemblées
périodiques des députés de l’armée, les dépenses du trésor, etc.
Sûr de l’aide de Charles et de la Turquie et ayant à sa disposition les
forces Zaporogues, Orlyk, avec ses cosaques, se mit en devoir d’arracher
l’Ukraine aux griffes du tzar. Charles et le Khan jurèrent de ne point
faire la paix jusqu’à ce que son indépendance soit assurée. La Turquie à
son tour entra en guerre, en automne 1710. Il sembla que les vœux des
ukrainiens allaient se réaliser.
Parce qu’elle avait prêté ses forces à Charles et à Orlyk, Pierre marcha
en 1711 contre la Turquie. Il comptait sur l’appui du voïvode de
Moldavie, sur l’insurrection des chrétiens des Balkans et retomba ainsi
dans la même erreur que Charles.
Ayant traversé le Pruth, à la tête d’une armée insuffisante, il se
trouva cerné par des forces turques bien supérieures et fut forcé de
demander la paix. Charles et Orlyk purent maintenant espérer qu’ils
forceraient le tzar à renoncer à toutes ses prétentions sur l’Ukraine.
Mais Pierre trouva moyen d’acheter le Grand Vizir et le traité fut
rédigé de telle sorte que chacun pouvait l’interpréter à sa guise.
Charles, Orlyk et le sultan insistèrent pour que la Moscovie évacuât
l’Ukraine; Pierre, sorti de ce mauvais pas, ne voulut rien entendre.
La guerre renouvelée n’aboutit pas à un meilleur résultat, car le tzar
persuada au sultan, au moyen d’arguments sonnants, d’adopter son
interprétation du traité, c’est-à-dire qu’il n’avait renoncé qu’à la
rive droite du Dniéper. Là-dessus, la Pologne, alliée de la Moscovie,
releva ses prétentions sur ce pays et les efforts d’Orlyk et des
cosaques de la Sitche pour s’en emparer restèrent vains. D’accord avec
la Pologne, la Moscovie, de 1711 à 1714, procéda à l’évacuation de ces
contrées où les cosaques s’étaient mis volontairement sous le
gouvernement de Mazeppa. Les troupes moscovites, en se retirant,
chassèrent la population ukrainienne au delà du fleuve et ne laissèrent
aux autorités polonaises que des espaces dévastés.
Encore longtemps après que Charles fut rentré en Suède, Orlyk parcourut
les cours occidentales pour en obtenir du secours, mais sans y réussir.
Les cosaques zaporogues demandèrent l’autorisation de retourner dans
leur pays, mais la Moscovie hésita longtemps à la leur accorder _in
corpore_, de crainte de rompre ses relations avec la Turquie. Ce ne fut
qu’en 1734, alors que tout faisait prévoir une guerre avec la Porte, que
le ban fut levé.