L’Ukraine Occidentale.
Ce n’est pas seulement dans le nord que les populations ukrainiennes du
bassin du Dniéper avaient cherché un refuge. Fuyant devant les nomades
de la steppe, elles s’étaient aussi retirées, et en plus grande
quantité, vers le nord-ouest et vers l’ouest. Là, dans les contrées
boisées de la Polissie, de la Volhynie, dans le bassin du Bug, sur les
pentes escarpées des Carpathes, elles s’étaient établies durant cette
même période, y avaient progressé matériellement et intellectuellement.
Cela devient manifeste lorsque tout à coup, vers la fin du XIIe siècle,
on entend parler d’Ovroutche, comme d’une ville résidence des plus
importantes après Kiev, tandis qu’auparavant ce nom était presque
inconnu. A la même époque, la classe des boïards se multiplie dans la
Polissie. La Galicie, la Volhynie surgissent aussi: Vladimir de
Volhynie, la capitale construite par le prince de ce nom, pour faire
concurrence aux vieux centres de Doulibs, de Tcherven et de Bouzsk,
prend alors une importance commerciale et intellectuelle, qui attire les
étrangers. Halitch, sur le Dniester, dans la contrée même où refluent
les émigrants sortis des vieux pays de Tyverts, s’assure une situation
proéminente, bien au-dessus des vieilles résidences de Peremychl, de
Zvenyhorod, de Terebovl et donne son nom à tout le pays.
Cet afflux de population en Ukraine occidentale, permet à cette dernière
de faire face à ses voisins de l’ouest: les Polonais et les Hongrois.
Cette contrée occidentale servait déjà depuis longtemps de brandon de
discorde entre les princes russes et la Pologne. Probablement les
migrations ethniques, le mélange de la population de ces pays frontières
avaient fourni de nombreux prétextes à ces luttes. Les trois courants
colonisateurs, celui des Slaves orientaux (Ukrainiens), celui des
Polonais et celui des Slovaques s’y rencontraient, aussi chacun des
trois États: Russie, Pologne et Bohême, aux heures où leur puissance
expansive se manifestait, ont toujours voulu s’en rendre maîtres. Les
Tchèques s’emparèrent de la contrée de Cracovie, les Polonais de
Peremychl et de Tcherven. La première mention qu’on en trouve dans la
chronique de Kiev, se rapporte à une expédition faite par Vladimir dans
ces contrées et au cours de laquelle il reprit aux Polonais Peremychl,
Tcherven et d’autres villes. Les frontières qu’il établit alors devaient
s’étendre assez loin vers l’ouest, probablement jusqu’à Cracovie même,
ainsi qu’en témoigne le document de la curie pontificale ci-dessus
mentionné. Après sa mort, profitant des discordes qui avaient éclaté
entre ses fils, le roi de Pologne Boleslav s’empara de nouveau des
marches ukrainiennes. Mais la mort de ce dernier ayant donné lieu en
Pologne à des dissensions encore plus graves, Iaroslav put non seulement
reprendre les territoires en question, mais il assuma la tutelle du
prince polonais, à qui il donna sa fille. Les siècles postérieurs virent
tantôt les Russes, tantôt les Polonais y prendre la haute main.
Iaroslav avait donné la Galicie à un de ses premiers fils, qui
d’ailleurs mourut bientôt. Les frères de ce dernier tentèrent de
s’approprier ce domaine et de le réunir à la Volhynie. Ce ne furent que
les petits-fils de ce premier prince de Galicie qui parvinrent à
reprendre ce pays et, instruits par l’expérience, ils prirent bien soin
de ne laisser aucun prince de la dynastie Kiévienne se consolider en
Volhynie.
Ayant à se défendre, d’un côté contre les Polonais, de l’autre contre
les Magyares qui, maîtres du versant méridional des Carpathes,
manifestèrent l’intention, vers la fin du XIe siècle, de mettre aussi la
main sur le versant septentrional, les princes de Galicie cherchèrent
des alliances dans les contrées éloignées, chez les princes grands
russiens de Souzdal et Vladimir, à Byzance et même plus tard auprès du
pape, alors qu’il s’agissait de se tenir en garde contre les princes de
Volhynie, leurs plus proches voisins.
Comme la dynastie n’était pas nombreuse, le pays ne connut guère les
querelles intestines, il jouit longtemps de la tranquillité, se peupla,
s’enrichit, ce qui donna à ses princes, vers le XIIe siècle, une
importance assez considérable et leur permit d’étendre leur influence.
Mais, vers la fin de ce siècle, la dynastie s’éteignit. Roman, prince de
Volhynie, homme très énergique, resté célèbre par ses guerres contre les
Kyptchaks et la façon dont il mata ses boïards, réunit sous son sceptre
la Galicie et la majeure partie de la Volhynie. Mais il périt bientôt
(en 1205) dans une de ses expéditions contre la Pologne. Les boïards
galiciens, qui n’avaient subi qu’avec peine son autorité, voulurent
secouer le joug de sa dynastie, soit en soutenant d’autres prétendants,
soit en se mettant sous la protection des rois de Hongrie. Il y eut un
moment où l’on crut réalisé le partage des pays ukrainiens, qui ne
devait s’effectuer que plus tard, entre la Pologne et la Hongrie: le
fils d’André, roi de Hongrie, épousa la fille du prince polonais et fut
couronné roi de Galicie à Halitch, tandis que les contrées situées dans
le bassin du Bog étaient réunies à la Pologne. Les fils de Roman durent
se contenter du pays de Vladimir en Volhynie. Mais cette combinaison ne
tarda pas à s’écrouler: les fils de Roman, Danilo et Vassilko, dès
qu’ils eurent atteint leur majorité, reprirent possession de la Galicie
et de la Volhynie. De cette façon se forma en Ukraine occidentale, vers
1240, un puissant état, qui s’étendait de Sloutche jusqu’à Vislolka vers
l’ouest et jusqu’à Dorohitchine et Bilsk dans le nord. Le partage entre
Danilo et Vassilko ne porta aucun préjudice à l’état, parce que les deux
frères restèrent étroitement unis.
Dans le même temps, les pays de Kiev étaient ruinés par les guerres
incessantes que se faisaient les prétendants, les pays de Tchernihiv
s’émiettaient en une foule de petites principautés, et les pays de
Pereïaslav s’épuisaient sous les dévastations des Kiptchaks. Aussi les
contrées tranquilles de la Galicie offraient-elles un refuge tout
indiqué aux autres ukrainiens ayant besoin de sûreté ou de protection ou
tout simplement en quête de gain: ecclésiastiques, hommes de lettres,
artistes et artisans, marchands, tous y affluèrent, y apportant les
lettres et les arts, ou vinrent y mettre leur fortune en sûreté, pour le
plus grand bien du pays, qui s’enrichit ainsi sous les princes de
Galicie et de Volhynie, patrons éclairés des lettres et des arts, qui ne
manquaient aucune occasion de s’approprier les monuments de l’ancienne
littérature et de l’art des provinces orientales. Surtout Vladimir, fils
de Vassilko, acquit le renom «de grand lettré et de philosophe, tel
qu’on n’en a jamais vu dans tous les pays russes et tel qu’on n’en verra
plus après lui» d’après l’expression du chroniqueur écrivant à sa cour.
Malade et infirme, il s’appliqua avec passion à collectionner des
livres, il les recopia, il fit construire des églises, les dota, les
orna d’œuvres d’art et y entassa les livres.
Les traditions littéraires et artistiques de Kiev s’implantèrent dans le
royaume de Galicie et de Volhynie, où elles se continuèrent, s’y
combinèrent de plus en plus avec les courants intellectuels venus de
l’Occident. Ce qui caractérisera au cours de l’histoire la vie
intellectuelle de ce royaume, c’est qu’ici les relations avec
l’Allemagne, et par son intermédiaire, avec l’Italie, seront beaucoup
plus actives; l’influence de l’occident catholique, qu’elle lui vienne
par la Pologne ou par la Hongrie, se fera beaucoup plus sentir que dans
l’Ukraine orientale, plus éloignée et plus profondément pénétrée des
traditions byzantines et orientales. Ici l’intelligence ukrainienne
s’enrichira au contact de l’occident. Malheureusement l’invasion mongole
va se déverser sur l’Ukraine, empêchera cette civilisation nouvelle de
se répandre vers l’est et retardera ainsi la formation de l’unité
ukrainienne.