I.

L’Ukraine.

Au point de vue géographique, le pays que nous appelons l’Ukraine[1]

comprend la partie la plus orientale des contrées méditerranéennes.

Rattachée par certaines particularités géologiques et climatiques, par

certains traits de sa flore et de sa faune, d’un côté à l’Europe

orientale, de l’autre à l’Asie occidentale, c’est néanmoins la seule

contrée de cette énorme plaine, que d’aucuns ont nommée eurasique, qui

soit soumise à l’influence du climat méditerranéen. Non seulement son

climat, mais aussi sa géologie, sa flore et sa faune la relient à la

Méditerranée. Ces immenses plaines, sorties de l’Asie entre les monts

Ourals et la Caspienne, s’avancent dans l’Europe, se rétrécissent entre

la zone des forêts et la mer, s’enfoncent dans le bassin du Danube,

s’européanisent dans leur partie occidentale, perdent leur caractère

purement asiatique et strictement continental, s’adoucissent sous

l’influence du climat maritime, en un mot «se méditéranéisent». C’est ce

qui constitue le caractère géographique dominant de l’Ukraine.

[1] Les frontières politiques n’étant pas tracées, on donne le nom

d’Ukraine au territoire ethnographique, habité en majeure partie par

le peuple ukrainien, cette branche méridionale des Slaves orientaux.

On peut en tracer le contour approximatif au moyen de deux lignes:

l’une, nord-sud, allant de la Mer Noire au Pripet--avec deux

saillants vers le nord dans les régions du Bug et de la

Desna--l’autre, de l’ouest à l’est, partant du San (quoique dans les

Carpathes le territoire ethnographique s’étende plus loin vers

l’ouest) et aboutissant au Don moyen. Sur ce territoire la

population est, d’après les statistiques, en majorité ukrainienne.

La contrée présente les marques d’une intégralité, d’une unité

géographique, qui ont fourni les conditions nécessaires pour que les

Slaves orientaux qui l’habitent, pussent former une branche

ethnographique distincte et au cours de l’évolution historique

développer les caractères distinctifs d’une nation.

A la lumière de ces observations géographiques, examinons l’histoire du

pays et nous constaterons que, grâce à sa situation, l’Ukraine a fourni

le point de contact entre l’Europe et l’Asie, où la civilisation

méditerranéenne a rencontré la civilisation de l’Asie centrale et

septentrionale. Les flots des grandes invasions touraniennes, en

traversant ces larges steppes pour se déverser vers l’occident, prirent

ici contact avec la civilisation méditerranéenne, qui, soumettant à

mesure à son influence chaque nouvelle vague de ces migrations

asiatiques, arriva à se faire sentir jusqu’aux contrées lointaines, d’où

elles venaient. Ainsi l’Ukraine fut le théâtre de luttes extrêmement

intéressantes entre les deux civilisations et devint le témoin des

conquêtes européennes. L’histoire n’a pu jusqu’ici noter que

quelques-unes des phases de ces rencontres ethniques si importantes pour

la civilisation; d’autres trouvent un éclaircissement dans les monuments

archéologiques.

On trouve des traces de l’homme paléolithique sur les rives du Dniéper,

à Kiev (Kyïv)[2] et sur celles de ses affluents la Desna et l’Oudaï; ces

restes sont analogues à ceux de l’Europe occidentale à l’époque de la

Madeleine et aux époques postérieures. Dans les monuments néolithiques

beaucoup plus nombreux, et dans ceux de la période transitoire, où l’on

commença à se servir des métaux, on constate l’influence de l’Asie. La

période que l’on a appelée prémycéenne, au commencement de l’usage des

métaux, est très instructive à ce point de vue. Elle est caractérisée

par une céramique à peinture polychrome extrêmement curieuse. Cette

civilisation apparaît subitement sur un très vaste territoire--de l’est

à l’ouest: dans le Turkestan, l’Ukraine, la Moldavie, les Balkans et

disparaît bientôt. Il est à remarquer encore que, dans la période

primitive de l’usage du fer, des ouvrages de bronze de même style se

répandent de l’Adriatique et du Danube jusqu’aux bords de la Mer Noire,

y compris le Caucase et que du littoral des mers ils pénétrent à

l’intérieur du continent. L’art connu en Occident sous le nom de

«mérovingien» avant de s’y manifester se révèle dans les fouilles de la

Perse et sur le littoral de la Mer Noire.

[2] C’est la prononciation indigène du nom de Kiev--Kyïv en deux

syllabes.

Si nous passons aux monuments historiques, nous rencontrons la migration

des Alains, qui nous donne un exemple éclatant de cette poussée

eurasique. On en découvre les premières traces dans le voisinage de la

Chine, ils habitent ensuite pendant longtemps les steppes de la

Caspienne et de la Mer d’Azov, laissent leurs vestiges dans les

montagnes du Caucase et de la Crimée, puis vont finir leur migration en

Espagne. Les Huns, quelques siècles plus tard, suivirent à peu près le

même chemin.

Pour l’histoire de la pénétration de la civilisation européenne en Asie

à travers l’Ukraine, le document historique le plus ancien est fourni

par le récit d’Aristée, rapporté par Hérodote. D’après les meilleures

interprétations, il nous donne des informations sur la route des

caravanes, partant des colonies grecques du littoral septentrional de la

Mer Noire et conduisant, à travers le continent oriental de l’Europe,

jusqu’au fond de l’Asie, près des frontières de la Chine. Marco Polo,

près de dix-huit siècles plus tard, part des colonies Vénitiennes du

littoral de la Mer Noire et suit le même itinéraire, témoignant ainsi de

la persistance des relations commerciales et intellectuelles, qui,

quoique intermittentes, se renouaient à la première occasion. Les récits

des géographes arabes des IXe et Xe siècles, parlant de marchands

israélites d’Espagne qui traversaient l’Allemagne et passaient par les

ports de la Mer Noire pour pénétrer au fond de l’Europe orientale et au

centre de l’Asie, nous en apportent un nouveau témoignage.

L’existence de ces voies commerciales, les passages de marchands font

naître des projets de conquête, qui se renouvelleront de siècle en

siècle. Quiconque s’est vu maître des ports de la Mer Noire ou des

steppes ukrainiennes n’a pu s’empêcher de diriger ses convoitises vers

l’Est. Les expéditions de Darius, de Néron trouvent leur pendant dans

les incursions des anciens russes sur le littoral de la Caspienne, dans

«l’Inde riche», dont les poèmes épiques du nord (bylines) nous ont

conservé le souvenir. Puis ce sont les expéditions des cosaques au XVIIe

siècle, et le rôle qu’ont joué les Indes dans les projets de Charles

XII, de Pierre Ier, de Catherine II et de Napoléon.

Dans les temps modernes, l’expansion de la civilisation européenne en

Europe orientale et dans l’Asie septentrionale n’est qu’une répétition

des entreprises anciennes, qui ont fini par se réaliser au cours des

siècles. Les colonies grecques du littoral de la Mer Noire sont le point

de départ de ces conquêtes de la civilisation méditerranéenne.

L’ancienne Chersonèse est la source d’où les princes de Kiev puisent les

moyens intellectuels nécessaires pour consolider et organiser leur état.

Puis, c’est par l’intermédiaire de Kiev, que la civilisation byzantine

arrive dans les autres centres politiques de l’Europe orientale. Elle

s’y affermit d’abord, ensuite elle se répand jusqu’aux frontières de

l’est, passe les monts Ourals, pénètre dans l’Asie septentrionale et va

se faire sentir jusque sur les rives du Pacifique. Les disciples de

l’école de Kiev, aussitôt que l’union de l’Ukraine à la Moscovie fut

scellée, propagèrent la civilisation, dans laquelle ils avaient été

nourris, à Moscou et à Kazan, à Tobolsk aussi bien qu’à Irkoutsk, et

même à Iakoutsk et à Vladivostok. Ce sont des originaires de l’Ukraine,

qui colonisèrent avec d’autres peuples les immenses espaces du Turkestan

et de la Sibérie jusqu’aux contrées de l’Amour et de l’Oussouri.

Ainsi au cours des fluctuations ethniques et sociales, dont l’Ukraine a

été le théâtre, s’est formé le type spécialement ukrainien, que nous

avons aujourd’hui.

Mais si l’on nous demandait de dire ce qu’est le peuple ukrainien, nous

répondrions: c’est ce groupe de tribus des slaves orientaux, qui,

s’appuyant sur la lisière méridionale de la zone boisée, s’est efforcé

pendant des siècles à prendre pied sur le littoral de la Mer Noire, à

s’ouvrir des voies vers les régions de la civilisation méditerranéenne,

et qui y a réussi, en dépit de tous les obstacles, parce qu’il n’a

reculé devant aucun sacrifice.

Abrégé de l'histoire de l'Ukraine · 第 3 / 75 题