AXIOME.

La femme vit par le sentiment, là où l’homme vit par l’action.

Or, le sentiment peut à tout moment faire d’une petite misère soit un

grand malheur, soit une vie brisée, soit une éternelle infortune.

Que Caroline commence, dans l’ignorance de la vie et du monde, par

causer à son mari les petites misères de sa bêtise (relire LES

DÉCOUVERTES), Adolphe a, comme tous les hommes, des compensations dans

le mouvement social: il va, vient, sort, fait des affaires. Mais pour

Caroline, en toutes choses il s’agit d’aimer ou de ne pas aimer, d’être

ou de ne pas être aimée.

Les indiscrétions sont en harmonie avec les caractères, les temps et

les lieux. Deux exemples suffiront.

Voici le premier. Un homme est de sa nature sale et laid; il est mal

fait, repoussant. Il y a des hommes, et souvent des gens riches,

qui, par une sorte de constitution inobservée, salissent des habits

neufs en vingt-quatre heures. Ils sont nés dégoûtants. Il est enfin

si déshonorant pour une femme de ne pas être uniquement l’épouse de

ces sortes d’Adolphe, qu’une Caroline avait depuis longtemps exigé la

suppression des tutoiements modernes et tous les insignes de la dignité

des épouses. Le monde était habitué depuis cinq ou six ans à cette

tenue, et croyait madame et monsieur d’autant plus séparés qu’il avait

remarqué l’avénement d’un Ferdinand II.

Un soir, devant dix personnes, monsieur dit à sa femme: —Caroline,

passe-moi les pincettes. Ce n’est rien, et c’est tout. Ce fut une

révolution domestique.

Monsieur de Lustrac, l’Amadis-Omnibus, courut chez madame de

Fischtaminel, publia cette petite scène le plus spirituellement qu’il

le put, et madame de Fischtaminel prit un petit air Célimène pour dire:

—Pauvre femme, dans quelle extrémité se trouve-t-elle?

—Bah! nous aurons le mot de cette énigme dans huit mois, répondit une

vieille femme qui n’avait plus d’autre plaisir que celui de dire des

méchancetés.

On ne vous parle pas de la confusion de Caroline, vous l’avez devinée.

Voici le second. Jugez de la situation affreuse dans laquelle s’est

trouvée une femme délicate qui babillait agréablement à sa campagne,

près de Paris, au milieu d’un cercle de douze ou quinze personnes,

lorsque le valet de chambre de son mari vint lui dire à l’oreille:

—Monsieur vient d’arriver, madame.

—Bien, Benoît.

Tout le monde avait entendu le roulement de la voiture. On savait que

monsieur était à Paris depuis lundi, et ceci se passait le samedi à

quatre heures.

—Il a quelque chose de pressé à dire à madame, reprit Benoît.

Quoique ce dialogue se fît à mi-voix, il fut d’autant plus compris que

la maîtresse de la maison passa de la couleur des roses du Bengale

au cramoisi des coquelicots. Elle fit un signe de tête, continua la

conversation, et trouva moyen de quitter la compagnie sous prétexte

d’aller voir si son mari avait réussi dans une entreprise importante;

mais elle paraissait évidemment contrariée du manque d’égards de son

Adolphe envers le monde qu’elle avait chez elle.

Pendant leur jeunesse, les femmes veulent être traitées en divinités,

elles adorent l’idéal: elles ne supportent pas l’idée d’être ce que la

nature veut qu’elles soient.

Quelques maris, de retour aux champs, font pis: ils saluent la

compagnie, prennent leur femme par la taille, vont se promener avec

elle, paraissent causer confidentiellement, disparaissent dans les

bosquets, s’égarent et reparaissent une demi-heure après.

Ceci, Mesdames, sont de vraies petites misères pour les jeunes

femmes; mais pour celles d’entre vous qui ont passé quarante ans, ces

indiscrétions sont si goûtées, que les plus prudes en sont flattées;

car,

Dans leur dernière jeunesse, les femmes veulent être traitées en

mortelles, elles aiment le positif: elles ne supportent pas l’idée de

ne plus être ce que la nature a voulu qu’elles fussent.

La Comédie humaine - Volume 18 · 第 99 / 140 题