LES AMBITIONS TROMPÉES.

§ I. —L’ILLUSTRE CHODOREILLE.

Un jeune homme a quitté sa ville natale au fond de quelque département

marqué par monsieur Charles Dupin en couleur plus ou moins foncée. Il

avait pour vocation la gloire, n’importe laquelle: supposez un peintre,

un romancier, un journaliste, un poëte, un grand homme d’État.

Pour être parfaitement compris, le jeune Adolphe de Chodoreille

voulait faire parler de lui, devenir célèbre, être quelque chose. Ceci

donc s’adresse à la masse des ambitieux amenés à Paris par tous les

véhicules possibles, soit moraux, soit physiques, et qui s’y élancent

un beau matin avec l’intention hydrophobique de renverser toutes les

renommées, de se bâtir un piédestal avec des ruines à faire, jusqu’à

ce que désillusion s’ensuive. Comme il s’agit de formuler ce fait

normal qui caractérise notre époque, prenons de tous ces personnages

celui que l’auteur a nommé ailleurs UN GRAND HOMME DE PROVINCE.

Adolphe a compris que le plus admirable commerce est celui qui consiste

à payer chez un papetier une bouteille d’encre, un paquet de plumes

et une rame de papier coquille douze francs cinquante centimes, et

de revendre les deux mille feuillets que fournit la rame, en coupant

chaque feuille en quatre, quelque chose comme cinquante mille francs,

après toutefois y avoir écrit sur chaque feuillet cinquante lignes

pleines de style et d’imagination.

Ce problème, de douze francs cinquante centimes métamorphosés en

cinquante mille francs, à raison de vingt-cinq centimes chaque ligne,

stimule bien des familles qui pourraient employer leurs membres

utilement au fond des provinces, à les lancer dans l’enfer de Paris.

Le jeune homme, objet de cette exportation, semble toujours à toute

sa ville avoir autant d’imagination que les plus fameux auteurs. Il a

toujours fait d’excellentes études, il écrit d’assez jolis vers, il

passe pour un garçon d’esprit; enfin il est souvent coupable d’une

charmante nouvelle insérée dans le journal de l’endroit, laquelle a

soulevé l’admiration du département.

Comme ces pauvres parents ignoreront éternellement ce que leur fils

vient apprendre à grand’peine à Paris, à savoir: Qu’il est difficile

d’être un écrivain et de connaître la langue française avant une

douzaine d’années de travaux herculéens; —Qu’il faut avoir fouillé

toute la vie sociale pour être un vrai romancier, vu que le roman

est l’histoire privée des nations; —Que les grands conteurs (Ésope,

Lucien, Boccace, Rabelais, Cervantès, Swift, La Fontaine, Lesage,

Sterne, Voltaire, Walter Scott, les Arabes inconnus des _Mille et

une Nuits_) sont tous des hommes de génie autant que des colosses

d’érudition.

Leur Adolphe fait son apprentissage en littérature dans plusieurs

cafés, devient membre de la société des Gens de lettres, attaque à

tort et à travers des hommes à talent qui ne lisent pas ses articles,

revient à des sentiments plus doux en voyant l’insuccès de sa critique,

apporte des nouvelles aux journaux qui se les renvoient comme sur des

raquettes; et, après cinq à six années d’exercices plus ou moins

fatigants, d’horribles privations très-coûteuses à ses parents, il

_arrive à une certaine position_.

Voici quelle est cette position. Grâce à une sorte d’assurance

mutuelle des faibles entre eux, et qu’un écrivain assez ingénieux a

nommée la _camaraderie_, Adolphe voit son nom souvent cité parmi les

noms célèbres, soit dans les prospectus de la librairie, soit dans

les annonces des journaux qui promettent de paraître. Les libraires

impriment le titre d’un de ses ouvrages à cette menteuse rubrique: SOUS

PRESSE, qu’on pourrait appeler la ménagerie typographique des ours[5].

On comprend quelquefois Chodoreille parmi les hommes d’espérance de la

jeune littérature.

[5] On appelle un _ours_ une pièce refusée à beaucoup de

théâtres, et qui finit par être représentée dans certains

moments où quelque directeur éprouve le besoin d’un ours. Ce

mot a nécessairement passé de la langue des coulisses dans

l’argot du journalisme, et s’est appliqué aux romans qui se

promènent. On devrait appeler ours blanc celui de la librairie,

et les autres des ours noirs.

Adolphe de Chodoreille reste onze ans dans les rangs de la jeune

littérature: il devient chauve en gardant sa distance dans la jeune

littérature; mais il finit par obtenir ses entrées aux théâtres, grâce

à d’obscurs travaux, à des critiques dramatiques; il essaye de se faire

prendre pour un _bon enfant_; et à mesure qu’il perd des illusions sur

la gloire, sur le monde de Paris, il gagne des dettes et des années.

Un journal aux abois lui demande un de ses ours corrigé par des amis,

léché, pourléché de lustre en lustre, et qui sent la pommade de chaque

genre à la mode et oublié. Ce livre devient pour Adolphe ce qu’est pour

le caporal Trim ce fameux bonnet qu’il met toujours en jeu, car pendant

cinq ans _Tout pour une Femme_ (titre définitif) sera l’un des plus

charmants ouvrages de notre époque.

En onze ans, Chodoreille passe pour avoir publié des travaux

estimables, cinq ou six nouvelles dans des revues nécropoliques, dans

des journaux de femmes, dans des ouvrages destinés à la plus tendre

enfance.

Enfin, comme il est garçon, qu’il possède un habit, un pantalon de

casimir noir, qu’il peut se déguiser quand il le veut en diplomate

élégant, qu’il ne manque pas d’un certain air intelligent, il est admis

dans quelques salons plus ou moins littéraires; il salue les cinq

ou six académiciens qui ont du génie, de l’influence ou du talent,

il peut aller chez deux ou trois de nos grands poëtes, il se permet

dans les cafés d’appeler par leur petit nom les deux ou trois femmes

célèbres à juste titre de notre époque; il est d’ailleurs au mieux

avec les bas-bleus du second ordre, qui devraient être appelées _des

chaussettes_, et il en est aux poignées de main et aux petits verres

d’absinthe avec les astres des petits journaux.

Ceci est l’histoire des médiocrités en tout genre, auxquelles il a

manqué ce que les titulaires appellent le bonheur. Ce bonheur, c’est

la volonté, le travail continu, le mépris de la renommée obtenue

facilement, une immense instruction, et la patience qui, selon Buffon,

serait tout le génie, mais qui certes en est la moitié.

Vous n’apercevez pas encore trace de petite misère pour Caroline.

Vous croyez que cette histoire de cinq cents jeunes gens occupés à

polir en ce moment les pavés de Paris est écrite en façon d’avis aux

familles des quatre-vingt-six départements; mais lisez ces deux lettres

échangées entre deux amies différemment mariées, vous comprendrez

qu’elle était nécessaire, autant que le récit par lequel jadis

commençait tout bon mélodrame, et nommé l’avant-scène... Vous devinerez

les savantes manœuvres du paon parisien faisant la roue au sein de sa

ville natale et fourbissant dans des arrière-pensées matrimoniales les

rayons d’une gloire qui, semblables à ceux du soleil, ne sont chauds et

brillants qu’à de grandes distances.

DE MADAME CLAIRE DE LA ROULANDIÈRE, NÉE JUGAULT, A MADAME ADOLPHE DE

CHODOREILLE, NÉE HEURTAUT.

«Viviers.

»Tu ne m’as pas encore écrit, ma chère Caroline, et c’est bien

mal à toi. N’était-ce pas à la plus heureuse de commencer et de

consoler celle qui restait en province!

»Depuis ton départ pour Paris, j’ai donc épousé monsieur de La

Roulandière, le président du tribunal. Tu le connais, et tu sais

si je puis être satisfaite en ayant le cœur _saturé_ de nos idées.

Je n’ignorais pas mon sort: je vis entre l’ancien président,

l’oncle de mon mari, et ma belle-mère, qui de l’ancienne société

parlementaire d’Aix n’a gardé que la morgue, la sévérité de mœurs.

Je suis rarement seule, je ne sors qu’accompagnée de ma belle-mère

ou de mon mari. Nous recevons tous les gens graves de la ville

le soir. Ces messieurs font un whist à deux sous la fiche, et

j’entends des conversations dans ce genre-ci: Monsieur Vitremont

est mort, il laisse deux cent quatre-vingt mille francs de

fortune... dit le substitut, un jeune homme de quarante-sept ans,

amusant comme le mistral. —Êtes-vous bien certain de cela?...

» —Cela, c’est les deux cent quatre-vingt mille francs. Un petit

juge pérore, il raconte les placements, on discute les valeurs,

et il est acquis à la discussion que, _s’il n’y a pas deux cent

quatre-vingt mille francs, on en sera bien près_...

»Là-dessus concert général d’éloges donnés à ce mort, pour avoir

tenu le pain sous la clef, pour avoir _plaçoté_ ses économies,

mis sou sur sou, afin probablement que toute la ville et tous les

gens qui ont des successions à espérer battissent ainsi des mains

en s’écriant avec admiration: —Il laisse deux cent quatre-vingt

mille francs!... Et chacun a des parents malades de qui l’on dit:

—Laissera-t-il quelque chose d’approchant? et l’on discute le _vif_

comme on a discuté le _mort_.

»On ne s’occupe que des probabilités de fortune, ou des

probabilités de vacance dans les places, et des probabilités de

récolte.

»Quand, dans notre enfance, nous regardions ces jolies petites

souris blanches à la fenêtre du savetier de la rue Saint-Maclou,

faisant tourner la cage ronde où elles étaient enfermées,

pouvais-je savoir que ce serait une fidèle image de mon avenir?...

»Être ainsi, moi qui de nous deux agitais le plus mes ailes, dont

l’imagination était la plus vagabonde! j’ai péché plus que toi, je

suis la plus punie. J’ai dit adieu à mes rêves: je suis madame la

présidente _gros comme le bras_, et je me résigne à donner le bras

à ce grand diable de monsieur de La Roulandière pendant quarante

ans, à vivre menu de toute manière et à voir deux gros sourcils sur

deux yeux vairons dans une figure jaune, laquelle ne saura jamais

ce qu’est un sourire.

»Mais toi, ma chère Caroline, toi qui, soit dit entre nous, étais

dans les _grandes_ quand je frétillais dans les _petites_, toi

qui ne péchais que par orgueil, à vingt-sept ans, avec deux cent

mille francs de fortune, tu captures et tu captives un grand homme,

un des hommes les plus spirituels de Paris, un des deux hommes à

talent que notre ville ait produits!... quelle chance!

»Maintenant tu te trouves dans le milieu le plus brillant de Paris.

Tu peux grâce aux sublimes priviléges du génie, aller dans tous les

salons du faubourg Saint-Germain, y être bien accueillie. Tu jouis

des jouissances exquises de la société des deux ou trois femmes

célèbres de notre temps, où il se fait tant d’esprit, dit-on, où

se disent ces mots qui nous arrivent ici comme des fusées à la

Congrève. Tu vas chez le baron Schinner, de qui nous parlait tant

Adolphe, où vont tous les grands artistes, tous les illustres

étrangers. Enfin, dans quelque temps tu seras une des reines de

Paris, si tu le veux. Tu peux aussi recevoir, tu verras chez toi

les lionnes, les lions de la littérature, du grand monde et de la

finance, car Adolphe nous parlait de ses amitiés illustres et de

ses liaisons avec les favoris de la mode en de tels termes, que je

te vois fêtée en fêtant.

»Avec tes dix mille francs de rente et la succession de ta

tante Carabès, avec les vingt mille francs que gagne ton mari,

vous devez avoir équipage; et, comme tu vas à tous les théâtres

sans payer, comme les journalistes sont des héros de toutes les

inaugurations ruineuses pour qui veut suivre le mouvement parisien,

qu’on les invite tous les jours à dîner, tu vis comme si tu avais

soixante mille francs de rente!... Ah! tu es heureuse, toi! aussi

m’oublies-tu!

»Eh bien, je comprends que tu n’as pas un instant à toi. Ton

bonheur est la cause de ton silence, je te pardonne. Allons, un

jour, si, fatiguée de tant de plaisirs, du haut de ta grandeur, tu

penses encore à ta pauvre Claire, écris-moi, raconte-moi ce qu’est

un mariage avec un grand homme... peins-moi ces grandes dames de

Paris, surtout celles qui écrivent... oh! je voudrais bien savoir

_en quoi elles sont faites_; enfin n’oublie rien, si tu n’oublies

pas que tu es aimée _quand même_ par ta pauvre

»CLAIRE JUGAULT.»

MADAME ADOLPHE DE CHODOREILLE A MADAME LA PRÉSIDENTE DE LA

ROULANDIÈRE, A VIVIERS.

«Paris.

»Ah! ma pauvre Claire, si tu savais combien de petites douleurs ta

lettre ingénue a réveillées, non, tu ne me l’aurais pas écrite.

Aucune amie, une ennemie même, en voyant à une femme un appareil

sur mille piqûres de moustiques, ne l’arrache pas pour s’amuser à

les compter...

»Je commence par te dire que, pour une fille de vingt-sept

ans, d’une figure encore passable, mais d’une taille un peu

trop empereur Nicolas pour l’humble rôle que je joue, je suis

heureuse!... Voici pourquoi: Adolphe, heureux des déceptions qui

sont tombées sur moi comme une grêle, panse les plaies de mon

amour-propre par tant d’affection, par tant de petits soins, tant

de charmantes choses, qu’en vérité les femmes voudraient, en

tant que femmes, trouver à l’homme qu’elles épousent des torts

si profitables; mais tous les gens de lettres (Adolphe est,

hélas! à peine un homme de lettres), qui sont des êtres non moins

irritables, nerveux, changeants et bizarres que les femmes, ne

possèdent pas des qualités aussi solides que celles d’Adolphe, et

j’espère qu’ils n’ont pas été tous aussi malheureux que lui.

»Hélas! nous nous aimons assez toutes les deux pour que je te dise

la vérité. J’ai sauvé mon mari, ma chère, d’une profonde misère

habilement cachée. Loin de toucher vingt mille francs par an, il ne

les a pas gagnés dans les quinze années qu’il a passées à Paris.

Nous sommes logés à un troisième étage de la rue Joubert, qui nous

coûte douze cents francs, et il nous reste sur nos revenus environ

huit mille cinq cents francs avec lesquels je tâche de nous faire

vivre honorablement.

»Je lui porte bonheur: Adolphe, depuis son mariage, a eu la

direction d’un feuilleton et trouve quatre cents francs par mois

dans cette occupation, qui d’ailleurs lui prend peu de temps. Il a

dû cette place à un placement. Nous avons employé les soixante-dix

mille francs de succession de ma tante Carabès au cautionnement du

journal, on nous donne neuf pour cent, et nous avons en outre des

actions. Depuis cette affaire, conclue depuis dix mois, nos revenus

ont doublé, l’aisance est venue. Je n’ai pas plus à me plaindre de

mon mariage comme affaire d’argent que comme affaire de cœur. Mon

amour-propre a seul souffert, et mes ambitions ont sombré. Tu vas

comprendre toutes les petites misères qui m’ont assaillie, par la

première.

»Adolphe nous avait paru très-bien avec la fameuse baronne

Schinner, si célèbre par son esprit, par son influence, par sa

fortune et par ses liaisons avec les hommes célèbres; j’ai cru

qu’il était reçu chez elle en qualité d’ami; mon mari m’y présente,

je suis reçue assez froidement. J’aperçois des salons d’un luxe

effrayant; et au lieu de voir madame Schinner me rendre ma

visite, je reçois une carte, à vingt jours de date et à une heure

insolemment indue.

»A mon arrivée à Paris, je me promène sur les boulevards, fière de

mon grand homme anonyme; il me donne un coup de coude et me dit

en me désignant à l’avance un gros petit homme, assez mal vêtu:

—«Voilà un tel!» Il me nomme une des sept ou huit illustrations

européennes de la France. J’apprête mon air admiratif, et je vois

Adolphe saluant avec une sorte de bonheur le vrai grand homme, qui

lui répond par le petit salut écourté qu’on accorde à un homme avec

lequel on a sans doute à peine échangé quatre paroles en dix ans.

Adolphe avait quêté sans doute un regard à cause de moi. —Il ne te

connaît pas? dis-je à mon mari. —Si, mais il m’aura pris pour un

autre, me répond Adolphe.

»Ainsi des poëtes, ainsi des musiciens célèbres, ainsi des hommes

d’État. Mais, en revanche, nous causons pendant dix minutes devant

quelque passage avec messieurs Armand du Cantal, Georges Beaunoir,

Félix Verdoret, de qui tu n’as jamais entendu parler. Mesdames

Constantine Ramachard, Anaïs Crottat et Lucienne Vouillon viennent

nous voir et me menacent de leur amitié _bleue_. Nous recevons à

dîner des directeurs de journaux inconnus dans notre province.

Enfin, j’ai eu le douloureux bonheur de voir Adolphe refusant une

invitation à une soirée de laquelle j’étais exclue.

»Oh! ma chère, le talent est toujours la fleur rare, croissant

spontanément, et qu’aucune horticulture de serre chaude ne peut

obtenir. Je ne m’abuse point: Adolphe est une médiocrité connue,

jaugée; il n’a pas d’autre chance, comme il le dit, que de se caser

dans les _utilités_ de la littérature. Il ne manquait pas d’esprit

à Viviers; mais pour être un homme d’esprit à Paris, on doit

posséder tous les genres d’esprit à des doses désespérantes.

»J’ai pris de l’estime pour Adolphe; car après quelques petits

mensonges, il a fini par m’avouer sa position, et, sans s’humilier

outre mesure, il m’a promis le bonheur. Il espère arriver, comme

tant de médiocrités, à une place quelconque, à un emploi de

sous-bibliothécaire, à une gérance de journal. Qui sait si nous ne

le ferons pas nommer député plus tard à Viviers?

»Nous vivons obscurément; nous avons cinq ou six amis et amies qui

nous conviennent, et voilà cette brillante existence que tu dorais

de toutes les splendeurs sociales.

»De temps en temps j’essuie quelque bourrasque, j’attrape quelque

coup de langue. Ainsi, hier, à l’Opéra, dans le foyer, où je me

promenais, j’entends un des plus méchants hommes d’esprit, Léon

de Lora, disant à l’un de nos plus célèbres critiques: —Avouez

qu’il faut être bien Chodoreille pour aller découvrir au bord du

Rhône le peuplier de la Caroline! —Bah, a répondu l’autre, il est

bourgeonné. Ils avaient entendu mon mari me donnant mon petit nom.

Et moi, qui passais pour belle à Viviers, qui suis grande, bien

faite et encore assez grasse pour faire le bonheur d’Adolphe! Voilà

comment j’apprends qu’il en est à Paris de la beauté des femmes

comme de l’esprit des hommes de province.

»Enfin, si c’est là ce que tu veux savoir, je ne suis rien; mais

si tu veux apprendre jusqu’où va ma philosophie, eh bien! je suis

assez heureuse d’avoir rencontré dans mon faux grand homme un homme

ordinaire.

»Adieu, chère amie, de nous deux, comme tu le vois, c’est encore

moi qui, malgré mes déceptions et les petites misères de ma vie,

suis la mieux partagée; Adolphe est jeune, et c’est un homme

charmant.

»CAROLINE HEURTAUT.»

La réponse de Claire, entre autre phrases, contenait celle-ci:

»J’espère que le bonheur anonyme dont tu jouis se continuera, grâce à

ta philosophie.» Claire, comme toutes les amies intimes, se vengeait de

son président sur l’avenir d’Adolphe.

§ II. —UNE NUANCE DU MÊME SUJET.

«(_Lettre trouvée dans un coffret, un jour qu’elle me fit longtemps

attendre en son cabinet pendant qu’elle essayait de renvoyer une

amie importune qui n’entendait pas le français sous-entendu dans le

jeu de la physionomie et dans l’accent des paroles. J’attrapai un

rhume, mais j’eus cette lettre._)»

Cette note pleine de fatuité se trouvait sur un papier que les clercs

de notaire jugèrent sans importance lors de l’inventaire de feu M.

Ferdinand de Bourgarel, que la politique, les arts, les amours ont

eu la douleur de pleurer récemment, et en qui la grande maison des

Borgarelli de Provence a fini, car Bourgarel est, comme on sait,

la corruption de Borgarelli, comme les Girardin français celle des

Ghérardini de Florence.

Un lecteur intelligent reconnaîtra sans peine à quelle époque de la vie

d’Adolphe et de Caroline se rapporte cette lettre.

«Ma chère amie,

»Je croyais me trouver heureuse en épousant un artiste aussi

supérieur par ses talents que par ses moyens personnels,

également grand et comme caractère et comme esprit, plein de

connaissances, en voie de s’élever par la route publique sans

être obligé d’aller dans les chemins tortueux de l’intrigue;

enfin, tu connais Adolphe, tu l’as apprécié: je suis aimée, il est

père, j’idolâtre nos enfants. Adolphe est excellent pour moi, je

l’aime et je l’admire; mais, ma chère, dans ce complet bonheur,

il se trouve une épine. Les roses sur lesquelles je suis couchée

ont plus d’un pli. Dans le cœur des femmes, les plis deviennent

promptement des blessures. Ces blessures saignent bientôt, le

mal augmente, on souffre, la souffrance éveille des pensées, les

pensées s’étalent et se changent en sentiment. Ah! ma chère, tu

le sauras, et c’est cruel à se dire, mais nous vivons autant

par la vanité que par l’amour. Pour ne vivre que d’amour, il ne

faudrait pas habiter Paris. Que nous importerait de n’avoir qu’une

robe de percale blanche, si l’homme que nous aimons ne voyait

pas d’autres femmes mises autrement, plus élégamment que nous,

et inspirant des idées par leurs manières, par un ensemble de

petites choses qui font de grandes passions? La vanité, ma chère,

est chez nous cousine-germaine de la jalousie, de cette belle et

noble jalousie qui consiste à ne pas laisser envahir son empire,

à être seule dans une âme, à passer notre vie tout heureuse dans

un cœur. Eh bien! ma vanité de femme souffre. Quelque petites que

soient ces misères, j’ai malheureusement appris qu’il n’y a pas de

petites misères en ménage. Oui, tout s’y agrandit par le contact

incessant des sensations, des désirs, des idées. Voilà le secret

de cette tristesse où tu m’as surprise, et que je ne voulais pas

expliquer. Ce point est un de ceux où la parole va trop loin, et

où l’écriture retient du moins la pensée en la fixant. Il y a des

effets de perspective morale si différents entre ce qui se dit et

ce qui s’écrit! Tout est si solennel et si grave sur le papier!

On ne commet plus aucune imprudence. N’est-ce pas là ce qui fait

un trésor d’une lettre où l’on s’abandonne à ses sentiments? Tu

m’aurais crue malheureuse, je ne suis que blessée. Tu m’as trouvée

seule, au coin de mon feu, sans Adolphe. Je venais de coucher

mes enfants, ils dormaient. Adolphe, pour la dixième fois, était

invité dans le monde où je ne vais pas, où l’on veut Adolphe sans

sa femme. Il est des salons où il va sans moi, comme il est une

foule de plaisirs auxquels on le convie sans moi. S’il se nommait

monsieur de Navarreins et que je fusse une d’Espard, jamais le

monde ne penserait à nous séparer, on nous voudrait toujours

ensemble. Ses habitudes sont prises, il ne s’aperçoit pas de cette

humiliation qui oppresse le cœur. D’ailleurs, s’il soupçonnait

cette petite souffrance que j’ai honte de ressentir, il laisserait

là le monde, il deviendrait plus impertinent que ne le sont envers

moi ceux ou celles qui me séparent de lui. Mais il entraverait sa

marche, il se ferait des ennemis, il se créerait des obstacles en

m’imposant à des salons qui me feraient alors directement mille

maux. Je préfère donc mes souffrances à ce qui nous adviendrait

dans le cas contraire. Adolphe arrivera! il porte mes vengeances

dans sa belle tête d’homme de génie. Un jour le monde me payera

l’arriéré de tant d’injures. Mais quand? Peut-être aurais-je

quarante-cinq ans. Ma belle jeunesse se sera passée au coin de mon

feu, avec cette pensée: Adolphe rit, il s’amuse, il voit de belles

femmes, il cherche à leur plaire, et tous ces plaisirs ne viennent

pas de moi.

»Peut-être à ce métier finira-t-il par se détacher de moi!

»Personne ne souffre d’ailleurs impunément le mépris, et je me

sens méprisée, quoique jeune, belle et vertueuse. D’ailleurs,

puis-je empêcher ma pensée de courir? Puis-je réprimer mes rages en

sachant Adolphe à dîner en ville sans moi? je ne jouis pas de ses

triomphes, je n’entends pas ses mots spirituels ou profonds, dits

pour d’autres! Je ne saurais me contenter des réunions bourgeoises

d’où il m’a tirée en me trouvant distinguée, riche, jeune, belle et

spirituelle. C’est là un malheur, il est irréparable.

»Enfin, il suffit que, par une cause quelconque, je ne puis

entrer dans un salon, pour désirer y aller. Rien n’est plus

conforme aux habitudes du cœur humain. Les anciens avaient bien

raison avec leurs gynécées. La collision des amours-propres de

femmes qu’a produite leur réunion, qui ne date pas plus de quatre

siècles, a coûté bien des chagrins à notre temps et coûté de bien

sanglants débats aux sociétés.

»Enfin, ma chère, Adolphe est bien fêté quand il revient chez lui;

mais aucune nature n’est assez forte pour attendre avec la même

ardeur toutes les fois. Quel lendemain que celui de la soirée où il

sera moins bien reçu!

»Vois-tu ce qu’il y a dans le pli dont je te parlais? Un pli

du cœur est un abîme comme un pli de terrain dans les Alpes: à

distance, on ne s’en figurerait jamais la profondeur ni l’étendue.

Il en est ainsi entre deux êtres, quelle que soit leur amitié. On

ne soupçonne jamais la gravité du mal chez son amie. Ceci semble

peu de chose, et néanmoins la vie en est atteinte dans toute sa

profondeur et sur toute sa longueur. Je me suis raisonnée; mais

plus je me faisais de raisonnements, plus je me prouvais à moi-même

l’étendue de cette petite douleur. Je me laisse donc aller au

courant de la souffrance.

»Deux voix se disputent le terrain, quand, par un hasard encore

rare heureusement, je suis seule dans mon fauteuil, attendant

Adolphe. L’une, je le gagerais, sort du _Faust_ d’Eugène Delacroix,

que j’ai sur ma table. Méphistophélès parle, le terrible valet

qui dirige si bien les épées, il a quitté la gravure et se pose

diaboliquement devant moi, riant par la fente que ce grand peintre

lui a mise sous le nez, et me regardant de cet œil d’où tombent

des rubis, des diamants, des carrosses, des métaux, des toilettes,

des soieries cramoisies et mille délices qui brûlent. —N’es-tu

pas faite pour le monde? Tu vaux la plus belle des plus belles

duchesses; ta voix est celle d’une sirène, tes mains commandent

le respect et l’amour! Oh! comme ton bras chargé de bracelets se

déploierait bien sur le velours de ta robe! Tes cheveux sont des

chaînes qui enlaceraient tous les hommes; et tu pourrais mettre

tous ces triomphes aux pieds d’Adolphe, lui montrer ta puissance

et n’en jamais user! Il aurait des craintes là où il vit dans une

certitude insultante. Allons! viens! avale quelques bouffées de

mépris, tu respireras des nuages d’encens. Ose régner! N’es-tu pas

vulgaire au coin de ton feu? Tôt ou tard la jolie épouse, la

femme aimée mourra, si tu continues ainsi, dans sa robe de chambre.

Viens, et tu perpétueras ton empire par l’emploi de la coquetterie!

Montre-toi dans les salons, et ton joli pied marchera sur l’amour

de tes rivales.

»L’autre Voix sort de mon chambranle de marbre blanc, qui s’agite

comme une robe. Je crois voir une vierge divine couronnée de roses

blanches, une palme verte à la main. Deux yeux bleus me sourient.

Cette vertu si simple me dit: —Reste! sois toujours bonne, rends

cet homme heureux, c’est là toute ta mission. La douceur des anges

triomphe de toute douleur. La foi dans soi-même a fait recueillir

aux martyrs du miel sur les brasiers de leurs supplices. Souffre un

moment; tu seras heureuse.

»Quelquefois, Adolphe revient en cet instant, et je suis heureuse.

Mais, ma chère, je n’ai pas autant de patience que d’amour; il me

prend des envies de mettre en pièces les femmes qui peuvent aller

partout, et dont la présence est désirée autant par les hommes que

par les femmes. Quelle profondeur dans ce vers de Molière:

Le monde, chère Agnès, est une étrange chose!

Tu ne connais pas cette petite misère, heureuse Mathilde; tu es

une femme bien née! Tu peux beaucoup pour moi. Songes-y! Je puis

t’écrire là ce que je n’osais te dire. Tes visites me font grand

bien, viens souvent voir ta pauvre

»CAROLINE.»

—Eh bien! dis-je au clerc, savez-vous ce qu’a été cette lettre pour

feu Bourgarel?

—Non.

—Une lettre de change.

Ni le clerc, ni le patron n’ont compris. Comprenez-vous, vous?

La Comédie humaine - Volume 18 · 第 93 / 140 题