Si vous avez pu comprendre ce livre... (et l’on vous fait un honneur
infini par cette supposition: l’auteur le plus profond ne comprend
pas toujours, l’on peut même dire ne comprend jamais les différents
sens de son livre, ni sa portée, ni le bien ni le mal qu’il cause), si
donc vous avez prêté quelque attention à ces petites scènes de la vie
conjugale, vous aurez peut-être remarqué leur couleur...
—Quelle couleur? demandera sans doute un épicier, les livres sont
couverts en jaune, en bleu, revers de botte, vert-pâle, gris-perle,
blanc.
Hélas! les livres ont une autre couleur, ils sont teints par l’auteur,
et quelques écrivains empruntent leur coloris. Certains livres
déteignent sur d’autres. Il y a mieux. Les livres sont blonds ou bruns,
châtain-clair ou roux. Enfin ils ont un sexe aussi! Nous connaissons
des livres mâles et des livres femelles, des livres qui, chose
déplorable, n’ont pas de sexe, ce qui, nous l’espérons, n’est pas le
cas de celui-ci, en supposant que vous fassiez à cette collection de
sujets nosographiques l’honneur de l’appeler un livre.
Jusqu’ici, toutes ces misères sont des misères infligées uniquement
par la femme à l’homme. Vous n’avez donc encore vu que le côté mâle du
livre. Et, si l’auteur a réellement l’ouïe qu’on lui suppose, il a déjà
surpris plus d’une exclamation ou d’une déclamation de femme furieuse:
—On ne nous parle que des misères souffertes par ces messieurs,
aura-t-elle dit, comme si nous n’avions pas nos petites misères
aussi!...
O femmes! vous avez été entendues, car si vous n’êtes pas toujours
comprises, vous vous faites toujours très-bien entendre!...
Donc, il serait souverainement injuste de faire porter sur vous seules
les reproches que tout être social mis sous le joug (_conjugium_) a
le droit d’adresser à cette institution nécessaire, sacrée, utile,
éminemment conservatrice, mais tant soit peu gênante, et d’un porter
difficile aux entournures, ou quelquefois trop facile aussi.
J’irai plus loin! Cette partialité serait évidemment du crétinisme.
Un homme, non écrivain, car il y a bien des hommes dans un écrivain,
un auteur donc, doit ressembler à Janus: voir en avant et en arrière,
se faire rapporteur, découvrir toutes les faces d’une idée, passer
alternativement dans l’âme d’Alceste et dans celle de Philinte, ne pas
tout dire et néanmoins tout savoir, ne jamais ennuyer, et...
N’achevons pas ce programme, autrement nous dirions tout, et ce serait
effrayant pour tous ceux qui réfléchissent aux conditions de la
littérature.
D’ailleurs un auteur qui prend la parole au milieu de son livre fait
l’effet du bonhomme dans _le Tableau parlant_, quand il met son visage
à la place de la peinture. L’auteur n’oublie pas qu’à la Chambre on ne
prend point la parole _entre deux épreuves_. Assez donc!
Voici maintenant le côté femelle du livre; car, pour ressembler
parfaitement au mariage, ce livre doit être plus ou moins androgyne.