Quand un mari et une femme se tiennent, le diable seul sait celui qui
tient l’autre.
Le jeune ménage est charmant, et la grosse dame Deschars se permet une
remarque assez décolletée pour elle, si sévère, si prude, si dévote.
—La campagne a la propriété de rendre les maris très-aimables.
M. Deschars indique une occasion à saisir. On veut vendre une maison à
Ville-d’Avray, toujours pour rien. Or, la maison de campagne est une
maladie particulière à l’habitant de Paris. Cette maladie a sa durée et
sa guérison. Adolphe est un mari, ce n’est pas un médecin. Il achète
la campagne et s’y installe avec Caroline redevenue sa Caroline, sa
Carola, sa biche blanche, son gros trésor, sa petite fille, etc.
Voici quels symptômes alarmants se déclarent avec une effrayante
rapidité: On paye une tasse de lait vingt-cinq centimes quand il
est baptisé, cinquante centimes quand il est _anhydre_, disent les
chimistes. La viande est moins chère à Paris qu’à Sèvres, expérience
faite des qualités. Les fruits sont hors de prix. Une belle poire coûte
plus prise à la campagne que dans le jardin (anhydre!) qui fleurit à
l’étalage de Chevet.
Avant de pouvoir récolter des fruits chez soi, où il n’y a qu’une
prairie suisse de deux centiares, environnée de quelques arbres verts
qui ont l’air d’être empruntés à une décoration de vaudeville, les
autorités les plus rurales consultées déclarent qu’il faudra dépenser
beaucoup d’argent, et —attendre cinq années!... Les légumes s’élancent
de chez les maraîchers pour rebondir à la Halle. Madame Deschars, qui
jouit d’un jardinier-concierge, avoue que les légumes venus dans son
terrain, sous ses bâches, à force de terreau, lui coûtent deux fois
plus cher que ceux achetés à Paris chez une fruitière qui a boutique,
qui paye patente, et dont l’époux est électeur. Malgré les efforts et
les promesses du jardinier-concierge, les primeurs ont toujours à Paris
une avance d’un mois sur celles de la campagne.
De huit heures du soir à onze heures, les époux ne savent que faire,
vu l’insipidité des voisins, leurs petitesses et les questions
d’amour-propre soulevées à propos de rien.
Monsieur Deschars remarque, avec la profonde science de calcul qui
distingue un ancien notaire, que le prix de ses voyages à Paris cumulé
avec les intérêts du prix de la campagne, avec les impositions, les
réparations, les gages du concierge et de sa femme, etc., équivalent
à un loyer de mille écus! Il ne sait pas comment lui, ancien notaire,
s’est laissé prendre à cela!... Car il a maintes fois fait des baux de
châteaux avec parcs et dépendances pour mille écus de loyer.
On convient à la ronde, dans les salons de madame Deschars, qu’une
maison de campagne, loin d’être un plaisir, est une plaie vive.
—Je ne sais pas comment on ne vend que cinq centimes, à la Halle, un
chou qui doit être arrosé tous les jours, depuis sa naissance jusqu’au
jour où on le coupe, dit Caroline.
—Mais, répond un petit épicier retiré, le moyen de se tirer de la
campagne, c’est d’y rester, d’y demeurer, de se faire campagnard, et
alors tout change...
Caroline, en revenant, dit à son pauvre Adolphe: —Quelle idée as-tu
donc eue là, d’avoir une maison de campagne? Ce qu’il y a de mieux en
fait de campagne, est d’y aller chez les autres...
Adolphe se rappelle un proverbe anglais qui dit: «N’ayez jamais de
journal, de maîtresse, ni de campagne; il y a toujours des imbéciles
qui se chargent d’en avoir pour vous...»
—Bah! répond Adolphe, que le Taon Conjugal a définitivement éclairé
sur la logique des femmes, tu as raison; mais aussi, que veux-tu?
l’enfant s’y porte à ravir.
Quoique Adolphe soit devenu prudent, cette réponse éveille les
susceptibilités de Caroline. Une mère veut bien penser exclusivement à
son enfant, mais elle ne veut pas se le voir préférer. Madame se tait;
le lendemain, elle s’ennuie à la mort. Adolphe étant parti pour ses
affaires, elle l’attend depuis cinq heures jusqu’à sept, et va seule
avec le petit Charles jusqu’à la voiture. Elle parle pendant trois
quarts d’heure de ses inquiétudes. Elle a eu peur en allant de chez
elle au bureau des voitures. Est-il convenable qu’une jeune femme soit
là, _seule_? Elle ne supportera pas cette existence-là.
La villa crée alors une phase assez singulière, et qui mérite un
chapitre à part.