Une femme mariée a plusieurs amours-propres.
Vous dites être son meilleur ami, le seul bien placé pour l’éclairer;
plus vous y mettez de préparation, plus elle est attentive et
intriguée. En ce moment, elle a de l’esprit.
Vous demandez à votre chère Caroline, que vous tenez par la taille,
comment, elle, si spirituelle avec vous, qui a des réponses charmantes
(vous lui rappelez des mots qu’elle n’a jamais eus, que vous lui
prêtez, qu’elle accepte en souriant), comment elle peut dire ceci,
cela, dans le monde. Elle est sans doute, comme beaucoup de femmes,
intimidée dans les salons.
—Je connais, dites-vous, bien des hommes fort distingués qui sont
ainsi.
Vous citez d’admirables orateurs de petit comité auxquels il est
impossible de prononcer trois phrases à la tribune. Caroline devait
veiller sur elle; vous lui vantez le silence comme la plus sûre méthode
d’avoir de l’esprit. Dans le monde, on aime qui nous écoute.
Ah! vous avez rompu la glace, vous avez patiné sur ce miroir sans
le rayer; vous avez pu passer la main sur la croupe de la Chimère
la plus féroce et la plus sauvage, la plus éveillée, la plus
clairvoyante, la plus inquiète, la plus rapide, la plus jalouse, la
plus ardente, la plus violente, la plus simple, la plus élégante, la
plus déraisonnable, la plus attentive du monde moral: LA VANITÉ D’UNE
FEMME!...
Caroline vous a saintement serré dans ses bras, elle vous a remercié
de vos avis, elle vous en aime davantage; elle veut tout tenir de
vous, même l’esprit; elle peut être sotte, mais ce qui vaut mieux que
de dire de jolies choses, elle sait en faire!... elle vous aime. Mais
elle désire être aussi votre orgueil! Il ne s’agit pas de savoir se
bien mettre, d’être élégante et belle; elle veut vous rendre fier de
son intelligence. Vous êtes l’homme le plus heureux du monde d’avoir su
sortir de ce premier mauvais pas conjugal.
—Nous allons ce soir chez madame Deschars, où l’on ne sait que faire
pour s’amuser; on y joue à toutes sortes de jeux innocents à cause du
troupeau de jeunes femmes et de jeunes filles qui y sont; tu verras!...
dit-elle.
Vous êtes si heureux que vous fredonnez des airs en rangeant toutes
sortes de choses chez vous, en caleçon et en chemise. Vous ressemblez
à un lièvre faisant ses cent mille tours sur un gazon fleuri, parfumé
de rosée. Vous ne passez votre robe de chambre qu’à la dernière
extrémité, quand le déjeuner est sur la table. Pendant la journée, si
vous rencontrez des amis, et si l’on vient à parler femmes, vous les
défendez; vous trouvez les femmes charmantes, douces; elles ont quelque
chose de divin.
Combien de fois nos opinions nous sont-elles dictées par les événements
inconnus de notre vie?
Vous menez votre femme chez madame Deschars. Madame Deschars est une
mère de famille excessivement dévote, et chez qui l’on ne trouve pas
de journaux à lire; elle surveille ses filles, qui sont de trois lits
différents, et les tient d’autant plus sévèrement qu’elle a eu, dit-on,
_quelques petites choses_ à se reprocher pendant ses deux précédents
mariages. Chez elle, personne n’ose hasarder une plaisanterie. Tout
y est blanc et rose, parfumé de sainteté, comme chez les veuves qui
atteignent aux confins de la troisième jeunesse. Il semble que ce soit
la Fête-Dieu tous les jours.
Vous, jeune mari, vous vous unissez à la société juvénile des jeunes
femmes, des petites filles, des demoiselles et des jeunes gens qui sont
dans la chambre à coucher de madame Deschars. Les gens graves, les
hommes politiques, les têtes à whist et à thé sont dans le grand salon.
On joue à deviner des mots à plusieurs sens, d’après les réponses que
chacun doit faire à ces questions.
—Comment l’aimez-vous?
—Qu’en faites-vous?
—Où le mettez-vous?
Votre tour arrive de deviner un mot, vous allez dans le salon, vous
vous mêlez à une discussion, et vous revenez appelé par une rieuse
petite fille. On vous a cherché quelque mot qui puisse prêter aux
réponses les plus énigmatiques. Chacun sait que, pour embarrasser les
fortes têtes, le meilleur moyen est de choisir un mot très-vulgaire, et
de comploter des phrases qui jettent l’Œdipe de salon à mille lieues de
chacune de ses pensées.
Ce jeu remplace difficilement le lansquenet ou le creps, mais il est
peu dispendieux.
Le mot MAL a été promu à l’état de Sphinx. Chacun s’est promis de vous
dérouter. Le mot, entre autres acceptions, a celle de _mal_, substantif
qui signifie, en esthétique, le contraire du bien; de _mal_, substantif
qui prend mille expressions pathologiques; puis _malle_, la voiture
du gouvernement; et enfin _malle_, ce coffre, varié de forme, à tous
crins, à toutes peaux, à oreilles, qui marche rapidement, car il sert à
emporter les effets de voyage, dirait un homme de l’école de Delille.
Pour vous, homme d’esprit, le Sphinx déploie ses coquetteries, il étend
ses ailes, les replie; il vous montre ses pattes de lion, sa gorge
de femme, ses reins de cheval, sa tête intelligente; il agite ses
bandelettes sacrées, il se pose et s’envole, revient et s’en va, balaye
la place de sa queue redoutable; il fait briller ses griffes, il les
rentre; il sourit, il frétille, il murmure; il a des regards d’enfant
joyeux, de matrone; il est surtout moqueur.
—Je l’aime d’amour.
—Je l’aime chronique.
—Je l’aime à crinière fournie.
—Je l’aime à secret.
—Je l’aime dévoilé.
—Je l’aime à cheval.
—Je l’aime comme venant de Dieu, a dit madame Deschars.
—Comment l’aimes-tu? dites-vous à votre femme.
—Je l’aime légitime.
La réponse de votre femme est incomprise, et vous envoie promener dans
les champs constellés de l’infini, où l’esprit, ébloui par la multitude
des créations, ne peut rien choisir. On le place
—Dans une remise.
—Au grenier.
—Dans un bateau à vapeur.
—Dans la presse.
—Dans une charrette.
—Dans les bagnes.
—Aux oreilles.
—En boutique.
Votre femme vous dit en dernier: —Dans mon lit.
Vous y étiez, mais ne savez aucun mot qui aille à cette réponse, madame
Deschars n’ayant pu rien permettre d’indécent.
—Qu’en fais-tu?
—Mon seul bonheur, dit votre femme après les réponses de chacun,
qui toutes vous ont fait parcourir le monde entier des suppositions
linguistiques.
Cette réponse frappe tout le monde, et vous particulièrement; aussi
vous obstinez-vous à chercher le sens de cette réponse. Vous pensez
à la bouteille d’eau chaude enveloppée de linge que votre femme
fait mettre à ses pieds dans les grands froids, —à la bassinoire,
surtout!... —à son bonnet, —à son mouchoir, —au papier de ses
papillotes, —à l’ourlet de sa chemise, —à sa broderie, —à sa
camisole, —à votre foulard, —à l’oreiller, —à la table de nuit, où
vous ne trouvez rien de convenable.
Enfin, comme le plus grand bonheur des répondants est de voir leur
Œdipe mystifié, que chaque mot donné pour le vrai les jette en des
accès de rire, les hommes supérieurs aiment mieux, en ne voyant cadrer
aucun mot à toutes les explications, s’avouer vaincus que de dire
inutilement trois substantifs. D’après la loi de ce jeu innocent, vous
êtes condamné à retourner dans le salon après avoir donné un gage; mais
vous êtes si excessivement intrigué par les réponses de votre femme,
que vous demandez le mot.
—Mal, vous crie une petite fille.
Vous comprenez tout, moins les réponses de votre femme: elle n’a pas
joué le jeu. Madame Deschars, ni aucune des jeunes femmes, n’a compris.
On a triché. Vous vous révoltez, il y a émeute de petites filles, de
jeunes femmes. On cherche, on s’intrigue. Vous voulez une explication,
et chacun partage votre désir.
—Dans quelle acception as-tu donc pris ce mot, ma chère? demandez-vous
à Caroline.
—Eh bien, mâle!
Madame Deschars se pince les lèvres et manifeste le plus grand
mécontentement; les jeunes femmes rougissent et baissent les yeux;
les petites filles agrandissent les leurs, se poussent les coudes et
ouvrent les oreilles. Vous restez les pieds cloués sur le tapis, et
vous avez tant de sel dans la gorge, que vous croyez à une répétition
qui délivre Loth de sa femme.
Vous apercevez une vie infernale: le monde est impossible.
Rester chez vous avec cette triomphante bêtise, autant aller au bagne.