Les craintes de madame Michaud étaient un effet de la seconde vue que
donne la passion vraie. Exclusivement occupée d’un seul être, l’âme
finit par embrasser le monde moral qui l’entoure, elle y voit clair.
Dans son amour, une femme éprouve les pressentiments qui l’agitent plus
tard dans la maternité.
Pendant que la pauvre jeune femme se laissait aller à écouter ces voix
confuses qui viennent à travers des espaces inconnus, il se passait en
effet dans le cabaret du Grand-I-Vert une scène où l’existence de son
mari était menacée.
Vers cinq heures du matin, les premiers levés dans la campagne
avaient vu passer la gendarmerie de Soulanges, qui se dirigeait vers
Conches. Cette nouvelle circula rapidement, et ceux que cette question
intéressait furent assez surpris d’apprendre, par ceux du haut pays,
qu’un détachement de gendarmerie, commandé par le lieutenant de la
Ville-aux-Fayes, avait passé par la forêt des Aigues. Comme c’était un
lundi, il y avait déjà des raisons pour que les ouvriers allassent au
cabaret; mais c’était la veille de l’anniversaire de la rentrée des
Bourbons, et quoique les habitués du repaire des Tonsard n’eussent pas
besoin de cette _auguste cause_ (comme on disait alors) pour justifier
leur présence au Grand-I-Vert, ils ne laissaient pas de s’en prévaloir
très-haut dès qu’ils croyaient avoir aperçu l’ombre d’un fonctionnaire
quelconque.
Il se trouva là Vaudoyer, Tonsard et sa famille, Godain qui en faisait
en quelque sorte partie, et un vieil ouvrier vigneron nommé Laroche.
Cet homme vivait au jour le jour, il était un des délinquants fournis
par Blangy dans l’espèce de conscription que l’on avait inventée pour
dégoûter le général de sa manie de procès-verbaux. Blangy avait donné
trois autres hommes, douze femmes, huit filles et cinq garçons, dont
les maris et les pères devaient répondre, et qui étaient dans une
entière indigence; mais aussi c’étaient les seuls qui ne possédassent
rien. L’année 1823 avait enrichi les vignerons, et 1826 devait, par
la grande quantité du vin, leur jeter encore beaucoup d’argent; les
travaux exécutés par le général avaient également répandu de l’argent
dans les trois communes qui environnaient ses propriétés, et l’on
avait eu de la peine à trouver à Blangy, à Conches et à Cerneux cent
vingt prolétaires; on n’y était parvenu qu’en prenant les vieilles
femmes, les mères et les grand’mères de ceux qui possédaient quelque
chose, mais qui n’avaient rien à elles, comme la mère de Tonsard. Ce
Laroche, le vieil ouvrier délinquant, ne valait absolument rien; il
n’avait pas, comme Tonsard, un sang chaud et vicieux, il était animé
d’une haine sourde et froide, il travaillait en silence, il gardait
un air farouche; le travail lui était insupportable, et il ne pouvait
vivre qu’en travaillant; ses traits étaient durs, leur expression
repoussante. Malgré ses soixante ans, il ne manquait pas de force, mais
son dos avait faibli, il était voûté, il se voyait sans avenir, sans un
bout de champ à lui, et il enviait ceux qui possédaient de la terre;
aussi dans la forêt des Aigues était-il sans pitié. Il y faisait avec
plaisir des dévastations inutiles.
—Les laisserons-nous emmener? disait Laroche. Après Conches, on
viendra à Blangy; je suis en récidive; j’en ai pour trois mois de
prison.
—Et que faire contre la gendarmerie? vieil ivrogne? lui dit Vaudoyer.
—Tiens! est-ce qu’avec nos faux nous ne couperons pas bien les jambes
à leurs chevaux? ils seront bientôt par terre, leurs fusils ne sont pas
chargés, et quand ils se verront un contre dix, il faudra bien qu’ils
déguerpissent. Si les trois villages se soulevaient et qu’on tuât deux
ou trois gendarmes, guillotinerait-on tout le monde? Faudrait bien
plier comme au fond de la Bourgogne où, pour une affaire semblable, on
a envoyé un régiment. Ah bah! le régiment s’est en allé; les _pésans_
ont continué d’aller au bois où ils allaient depuis des années comme
ici.
—Tuer pour tuer, dit Vaudoyer, il vaudrait mieux n’en tuer qu’un; mais
là, sans danger, et de manière à dégoûter tous les _Arminacs_ du pays.
—Lequel de ces brigands? demanda Laroche.
—Michaud, dit Courtecuisse, il a raison Vaudoyer, il a grandement
raison. Vous verrez que quand un garde aura été mis à l’ombre, on n’en
trouvera pas facilement d’autres qui resteront au soleil à surveiller.
Ils y sont le jour, mais c’est qu’ils y sont encore la nuit. C’est des
démons, quoi?...
—Partout où vous allez, dit la vieille Tonsard, qui avait
soixante-dix-huit ans et qui montra sa figure de parchemin, percée de
mille trous et de deux yeux verts, ornée de ses cheveux d’un blanc
sale qui sortaient par mèches de dessous un mouchoir rouge, partout
où vous allez vous les trouvez, et ils vous arrêtent; ils regardent
votre fagot, et s’il y avait une seule branche coupée, une seule
baguette de méchant coudrier, ils prendraient le fagot et vous feraient
le _verbal_; ils l’ont bien dit. Ah! les gueux! il n’y a pas à les
attraper, et s’ils se défient de vous, ils vous ont bientôt fait délier
votre bois... Ils sont là trois chiens qui ne valent pas deux liards;
on les tuerait, ça ne ruinerait pas la France, allez.
—Le petit Vatel n’est pas encore si méchant! dit madame Tonsard la
belle-fille.
—Lui! dit Laroche, il fait sa besogne comme les autres; l’histoire de
rire, c’est bon, il rit avec vous; vous n’en êtes pas mieux avec lui
pour cela; c’est le plus malicieux des trois, c’est un sans-cœur pour
le pauvre peuple comme M. Michaud.
—Il a une jolie femme tout de même, monsieur Michaud, dit Nicolas
Tonsard...
—Elle est pleine, dit la vieille mère; mais si ça continue, on fera un
drôle de baptême à son petit quand elle vêlera.
—Oh! tous ces _Arminacs_ de Parisiens, dit Marie Tonsard, il est
impossible de rire avec eux... et si cela arrivait, ils vous feraient
un _verbal_ sans plus se soucier de vous que s’ils n’avaient pas ri.
—Tu as donc essayé de les entortiller? dit Courtecuisse.
—Pardi!
—Eh bien! dit Tonsard d’un air déterminé, c’est des hommes comme les
autres, on peut en venir à bout.
—Ma foi, non, reprit Marie en continuant sa pensée, ils ne rient
point; je ne sais pas ce qu’on leur donne, car après tout, le crâne
du pavillon, il est marié; mais Vatel, Gaillard et Steingel ne le
sont pas; ils n’ont personne dans le pays, il n’y a pas une femme qui
voudrait d’eux...
—Nous allons voir comment les choses vont se passer à la moisson et à
la vendange, dit Tonsard.
—Ils n’empêcheront pas de glaner, dit la vieille.
—Mais je ne sais trop, répondit la bru Tonsard... leur Groison dit
comme ça que monsieur le maire va publier un ban où il sera dit que
personne ne pourra glaner sans un certificat d’indigence; et qui est-ce
qui le donnera? Ce sera lui! Il n’en donnera pas beaucoup. Il publiera
aussi des défenses d’entrer dans les champs avant que la dernière gerbe
ne soit dans la charrette!...
—Ah çà! mais c’est donc la grêle, que ce cuirassier! cria Tonsard hors
de lui.
—Je ne le sais que d’hier, répondit sa femme, que j’ai offert un petit
verre à Groison pour en tirer quelque nouvelle.
—En voilà un d’heureux! dit Vaudoyer, on lui a bâti une maison, on lui
a donné une bonne femme, il a des rentes, il est mis comme un roi...
Moi, j’ai été vingt ans garde champêtre, je n’y ai gagné que des rhumes.
—Oui, il est heureux, dit Godain, et il a du bien...
—Nous restons là comme des imbéciles que nous sommes, s’écria
Vaudoyer; allons donc au moins voir comment ça se passe à Conches, ils
ne sont pas plus endurants que nous autres.
—Allons, dit Laroche qui ne se tenait pas trop ferme sur ses jambes,
si je n’en extermine pas un ou deux, je veux perdre mon nom.
—Toi, dit Tonsard, tu laisserais bien emmener toute la commune; mais
moi, si l’on touchait à la vieille, voilà mon fusil, il ne manquerait
pas son coup.
—Eh bien! dit Laroche à Vaudoyer, si l’on emmène un des Conches, il y
aura un gendarme par terre.
—Il l’a dit! le père Laroche, s’écria Courtecuisse.
—Il l’a dit, reprit Vaudoyer, mais il ne l’a pas fait, et il ne le
fera pas... A quoi ça te servirait-il si tu veux te faire rosser?.....
Tuer pour tuer, il vaut mieux tuer Michaud...
Pendant cette scène, Catherine Tonsard était en sentinelle à la porte
du cabaret, afin d’être en mesure de prévenir les buveurs de se taire
s’il passait quelqu’un. Malgré leurs jambes avinées, ils s’élancèrent
plutôt qu’ils ne sortirent du cabaret, et leur ardeur belliqueuse les
dirigea vers Conches en suivant la route qui, pendant un quart de
lieue, longeait les murs des Aigues.
Conches était un vrai village de Bourgogne, à une seule rue, dans
laquelle passait le grand chemin. Les maisons étaient construites
les unes en briques, les autres en pisé; mais elles étaient d’un
aspect misérable. En y arrivant par la route départementale de la
Ville-aux-Fayes, on prenait le village à revers, et il faisait alors
assez d’effet. Entre la grande route et les bois de Ronquerolles,
qui continuaient ceux des Aigues et couronnaient les hauteurs,
coulait une petite rivière, et plusieurs maisons assez bien groupées
animaient le paysage. L’église et le presbytère formaient une fabrique
séparée, et donnaient un point de vue à la grille du parc des
Aigues qui venait jusque-là. Devant l’église se trouvait une place
entourée d’arbres, où les conspirateurs du Grand-I-Vert aperçurent
la gendarmerie, et ils doublèrent alors leurs pas précipités. En ce
moment, trois hommes à cheval sortirent par la grille de Conches, et
les paysans reconnurent le général et son domestique avec Michaud, le
garde général, qui s’élancèrent au galop vers la place; Tonsard et
les siens y arrivèrent quelques minutes après eux. Les délinquants,
hommes et femmes, n’avaient fait aucune résistance; ils étaient tous
entre les cinq gendarmes de Soulanges et les quinze autres venus de
la Ville-aux-Fayes. Tout le village était rassemblé là. Les enfants,
les pères et les mères des prisonniers allaient et venaient et leur
apportaient ce dont ils avaient besoin pour passer le temps de leur
prison. C’était un coup d’œil assez curieux que celui de cette
population campagnarde, exaspérée, mais à peu près silencieuse, comme
si elle avait pris un parti. Les vieilles et les jeunes femmes étaient
les seules qui parlassent. Les enfants, les petites filles étaient
juchés sur des bois et des tas de pierres pour mieux voir.
—Ils ont bien pris leur temps, ces hussards de la guillotine, ils sont
venus un jour de fête...
—Ah çà! vous laissez donc emmener comme ça votre homme! Qu’allez-vous
donc devenir pendant trois mois, les meilleurs de l’année, où les
journées sont bien payées...
—C’est eux qui sont les voleurs!... répondit la femme en regardant les
gendarmes d’un air menaçant.
—Qu’avez-vous donc, la vieille, à loucher comme ça! dit le maréchal
des logis, sachez que votre affaire ne sera pas longue à bâcler si vous
vous permettez de nous injurier.
—Je n’ai rien dit, s’empressa de dire la femme d’un air humble et
piteux.
—J’ai entendu tout à l’heure un propos dont je pourrais vous faire
repentir...
—Allons, mes enfants, du calme! dit le maire de Conches, qui était le
maître de poste. Que diable! ces hommes, on les commande, il faut bien
qu’ils obéissent.
—C’est vrai! c’est le bourgeois des Aigues qui fait tout cela... Mais,
patience.
En ce moment, le général déboucha sur la place, et son arrivée excita
quelques murmures, dont il s’inquiéta fort peu; il alla droit au
lieutenant de la gendarmerie de la Ville-aux-Fayes, et après lui avoir
dit quelques mots et lui avoir remis un papier, l’officier se tourna
vers ses hommes et leur dit:
—Laissez aller vos prisonniers, le général a obtenu leur grâce du roi.
En ce moment, le général Montcornet causait avec le maire de Conches;
mais, après quelques moments de conversation échangée à voix basse,
celui-ci, s’adressant aux délinquants qui devaient coucher en prison et
qui se trouvaient tout étonnés d’être libres, leur dit:
—Mes amis, remerciez monsieur le comte, c’est à lui que vous devez
la remise de vos condamnations; il a demandé votre grâce à Paris et
l’a obtenue pour l’anniversaire de la rentrée du roi... J’espère qu’à
l’avenir vous vous conduirez mieux envers un homme qui se conduit si
bien envers vous, et que vous respecterez dorénavant ses propriétés.
Vive le roi!
Et les paysans crièrent vive le roi! avec enthousiasme, pour ne pas
crier vive le comte de Montcornet.
Cette scène avait été politiquement méditée par le général, d’accord
avec le préfet et le procureur général, car on avait voulu, tout en
montrant de la fermeté pour stimuler les autorités locales et frapper
l’esprit des campagnes, user de douceur, tant ces questions paraissent
délicates. En effet, la résistance, au cas où elle aurait eu lieu,
jetait le gouvernement dans de grands embarras. Comme l’avait dit
Laroche, on ne pouvait pas guillotiner toute une commune.
Le général avait invité à déjeuner le maire de Conches, le lieutenant
et le maréchal des logis. Les conspirateurs de Blangy restèrent dans
le cabaret de Conches, où les délinquants délivrés employaient à boire
l’argent qu’ils emportaient pour vivre en prison, et les gens de Blangy
furent naturellement de la noce, car les gens de la campagne appliquent
le mot de noce à toutes les réjouissances. Boire, se quereller, se
battre, manger et rentrer ivre et malade, c’est faire la noce.
Sortis par la grille de Conches, le comte ramena ses trois convives
par la forêt, afin de leur montrer les traces des dégâts et leur faire
juger l’importance de cette question.
Au moment où, vers midi, Rigou rentrait à Blangy, le comte, la
comtesse, Émile Blondet, le lieutenant de gendarmerie, le maréchal des
logis et le maire de Conches achevaient de déjeuner dans cette salle
splendide et fastueuse où le luxe de Bouret avait passé, et qui a été
décrite par Blondet dans sa lettre à Nathan.
—Ce serait bien dommage d’abandonner un pareil séjour, dit le
lieutenant de gendarmerie, qui n’était jamais venu aux Aigues, à qui
l’on avait tout montré, et qui, en lorgnant à travers un verre de
Champagne, avait remarqué l’admirable entrain des nymphes nues qui
soutenaient le voile du plafond.
—Aussi nous y défendrons-nous jusqu’à la mort, dit Blondet.
—Si je dis ce mot, reprit le lieutenant en regardant son maréchal des
logis, comme pour lui recommander le silence, c’est que les ennemis du
général ne sont pas tous dans la campagne...
Le brave lieutenant était attendri par l’éclat du déjeuner, par ce
service magnifique, par ce luxe impérial qui remplaçait le luxe de la
fille d’Opéra, et Blondet avait poussé des paroles spirituelles qui le
stimulaient autant que les santés chevaleresques qu’il avait vidées.
—Comment puis-je avoir des ennemis? dit le général étonné.
—Lui si bon! ajouta la comtesse.
—Il s’est mal quitté avec notre maire, M. Gaubertin, et pour demeurer
tranquille il devrait se réconcilier avec lui.
—Avec lui!... s’écria le comte; vous ne savez donc pas que c’est mon
ancien intendant, un fripon!
—Ce n’est plus un fripon, dit le lieutenant, c’est le maire de la
Ville-aux-Fayes.
—Il a de l’esprit, notre lieutenant, dit Blondet; il est clair qu’un
maire est essentiellement honnête homme.
Le lieutenant voyant, d’après le mot du comte, qu’il était impossible
de l’éclairer, ne continua plus la conversation sur ce sujet.