Il était environ sept heures quand Rigou passa devant le café de la
Paix. Le soleil couchant, qui prenait en écharpe la jolie ville, y
répandait alors ses belles teintes rouges, et le clair miroir des eaux
du lac formait une opposition avec le fracas des vitres flamboyantes
d’où naissaient les couleurs les plus étranges et les plus improbables.
Devenu pensif, le profond politique, tout à ses trames, laissait
aller son cheval si lentement, qu’en longeant le café de la Paix, il
put entendre son nom jeté à travers une de ces disputes qui, selon
l’observation du curé Taupin, faisaient du nom de cet établissement
avec sa physionomie habituelle la plus violente antinomie.
Pour l’intelligence de cette scène, il est nécessaire d’expliquer la
topographie de ce pays de Cocagne bordé par le café sur la place, et
terminé sur le chemin cantonal par le fameux Tivoli, que les meneurs
destinaient à servir de théâtre à l’une des scènes de la conspiration
ourdie depuis longtemps contre le général Montcornet.
Par sa situation à l’angle de la place et du chemin, le rez-de-chaussée
de cette maison, bâtie dans le genre de celle de Rigou, à trois
fenêtres sur le chemin, a sur la place deux fenêtres entre lesquelles
se trouve la porte vitrée, par où l’on y entre. Le café de la Paix a
de plus une porte bâtarde, ouvrant sur une allée qui le sépare de la
maison voisine, celle de Vallet, le mercier de Soulanges, et par où
l’on va dans une cour intérieure.
Cette maison, entièrement peinte en jaune d’or, excepté les volets qui
sont en vert, est une des rares maisons de cette petite ville qui ont
deux étages et des mansardes. Voici pourquoi.
Avant l’étonnante prospérité de la Ville-aux-Fayes, le premier étage
de cette maison, qui contient quatre chambres pourvues chacune d’un lit
et du maigre mobilier nécessaire à justifier le mot _garni_, se louait
aux gens obligés de venir à Soulanges par la juridiction du Baillage,
ou aux visiteurs qu’on ne logeait pas au château; mais, depuis
vingt-cinq ans, ces chambres garnies n’avaient plus pour locataires que
des saltimbanques, des marchands forains, des vendeurs de remèdes ou
des commis-voyageurs. Au moment de la fête de Soulanges, les chambres
se louaient à raison de quatre francs par jour. Les quatre chambres de
Socquard lui rapportaient une centaine d’écus, sans compter le produit
de la consommation extraordinaire que ses locataires faisaient alors
dans son café.
La façade du côté de la place était ornée de peintures spéciales. Dans
le tableau qui séparait chaque croisée de la porte, se voyaient des
queues de billard amoureusement nouées par des rubans; et, au-dessus
des nœuds s’élevaient des bols de punch fumant dans des coupes
grecques. Ces mots, _Café de la Paix_, brillaient peints en jaune sur
un champ vert à chaque extrémité duquel étaient des pyramides de billes
tricolores. Les fenêtres, peintes en vert, avaient des petites vitres
de verre commun.
Une dizaine de tuyas, plantés à droite et à gauche dans des caisses, et
qu’on devrait nommer les arbres à café, offraient leur végétation aussi
maladive que prétentieuse. Les bannes, par lesquelles les marchands
de Paris et de quelques cités opulentes protégent leurs boutiques
contre les ardeurs du soleil, étaient alors un luxe inconnu dans
Soulanges. Les fioles exposées sur des planches derrière les vitrages
méritaient d’autant plus leur nom, que la benoîte liqueur subissait
là des cuissons périodiques. En concentrant ses rayons par les bosses
lenticulaires des vitres, le soleil faisait bouillonner les bouteilles
de Madère, les sirops, les vins de liqueur, les bocaux de prunes et
de cerises à l’eau-de-vie mis en étalage, car la chaleur était si
grande qu’elle forçait Aglaé, son père et leur garçon à se tenir sur
deux banquettes placées de chaque côté de la porte et mal abritées par
les pauvres arbustes que mademoiselle Socquard arrosait avec de l’eau
presque chaude. Par certains jours, on les voyait tous trois, le père,
la fille et le garçon, étalés là comme des animaux domestiques, et
dormant.
En 1804, époque de la vogue de _Paul et Virginie_, l’intérieur fut
garni d’un papier verni représentant les principales scènes de ce
roman. On y voyait des nègres récoltant le café, qui se trouvait au
moins quelque part dans cet établissement, où l’on ne buvait pas vingt
tasses de café par mois. Les denrées coloniales étaient si peu dans
les habitudes soulangeoises, qu’un étranger qui serait venu demander
une tasse de chocolat aurait mis le père Socquard dans un étrange
embarras; néanmoins, il aurait obtenu la nauséabonde bouillie brune que
produisent ces tablettes où il entre plus de farine, d’amandes pilées
et de cassonnade que de sucre et de cacao, vendues à deux sous par les
épiciers de village, et fabriquées dans le but de ruiner le commerce de
cette denrée espagnole.
Quant au café, le père Socquard le faisait tout uniment bouillir dans
un ustensile connu de tous les ménages sous le nom de _grand pot brun_;
il laissait tomber au fond la poudre mêlée de chicorée, et il servait
la décoction avec un sang-froid digne d’un garçon de café de Paris,
dans une tasse de porcelaine qui, jetée par terre, ne se serait pas
fêlée.
En ce moment, le saint respect que causait le sucre, sous l’Empereur,
ne s’était pas encore dissipé dans la ville de Soulanges, et Aglaé
Socquard apportait bravement quatre morceaux de sucre gros comme des
noisettes, en addition à une tasse de café au marchand forain qui
s’avisait de demander ce breuvage littéraire.
La décoration intérieure, relevée de glaces à cadres dorés et de
patères pour accrocher les chapeaux, n’avait pas été changée depuis
l’époque où tout Soulanges vint admirer cette tenture prestigieuse et
un comptoir peint en bois d’acajou, à dessus de marbre Saint-Anne, sur
lequel brillaient des vases en plaqué, des lampes à double courant
d’air, qui furent, dit-on, données par Gaubertin à la belle madame
Socquard. Une couche gluante ternissait tout, et ne pouvait se comparer
qu’à celle dont sont couverts les vieux tableaux oubliés dans les
greniers.
Les tables peintes en marbre, les tabourets en velours d’Utrecht rouge,
le quinquet à globe plein d’huile alimentant deux becs, attaché par une
chaîne au plafond et enjolivé de cristaux, commencèrent la célébrité du
café de la Guerre.
Là, de 1802 à 1804, tous les bourgeois de Soulanges allaient jouer aux
dominos et au brelan, en buvant des petits verres de liqueur, du vin
cuit, en y prenant des fruits à l’eau de-vie, des biscuits; car la
cherté des denrées coloniales avait banni le café, le chocolat et le
sucre. Le punch était la grande friandise, ainsi que les bavaroises.
Ces préparations se faisaient avec une matière sucrée, siropeuse,
semblable à la mélasse, dont le nom s’est perdu, mais qui fit alors la
fortune de l’inventeur.
Ces détails succincts rappelleront ses analogues à la mémoire des
voyageurs; et ceux qui n’ont jamais quitté Paris, entreverront le
plafond noirci par la fumée du café de la Paix et ses glaces ternies
par des milliards de points bruns qui prouvaient en quelle indépendance
y vivait la classe des diptères.
La belle madame Socquard, dont les aventures galantes surpassèrent
celles de la Tonsard du Grand-I-Vert, avait trôné là, vêtue à la
dernière mode; elle affectionna le turban des sultanes. La _sultane_ a
joui, sous l’empire, de la vogue qu’obtient l’_ange_ aujourd’hui.
Toute la vallée venait jadis y prendre modèle sur les turbans, les
chapeaux à visière, les bonnets en fourrures, les coiffures chinoises
de la belle _cafetière_, au luxe de laquelle contribuaient les gros
bonnets de Soulanges. Tout en portant sa ceinture au plexus solaire,
comme l’ont portée nos mères, si fières de leurs grâces impériales,
Junie (elle s’appelait Junie!) fit la maison Socquard; son mari lui
devait la propriété d’un clos de vignes, de la maison qu’il habitait et
du Tivoli. Le père de monsieur Lupin avait fait, disait-on, des folies
pour la belle Junie Socquard; Gaubertin, qui la lui avait enlevée, lui
devait certainement le petit Bournier.
Ces détails et la science secrète avec laquelle Socquard fabriquait le
_vin cuit_ expliqueraient déjà pourquoi son nom et le café de la Paix
étaient devenus populaires; mais bien d’autres raisons augmentaient
cette renommée. On ne trouvait que du vin chez Tonsard et dans tous
les autres cabarets de la vallée; tandis que depuis Conches jusqu’à
la Ville-aux-Fayes, dans une circonférence de six lieues, le café de
Socquard était le seul où l’on pût jouer au billard, et boire ce punch
que préparait admirablement le bourgeois du lieu. Là seulement se
voyaient en étalage des vins étrangers, des liqueurs fines, des fruits
à l’eau-de-vie.
Ce nom retentissait donc dans la vallée presque tous les jours,
accompagné des idées de volupté superfine que rêvent les gens dont
l’estomac est plus sensible que le cœur. A ces causes se joignait
encore le privilége d’être partie intégrante de la fête de Soulanges.
Dans l’ordre immédiatement supérieur, le café de la Paix était enfin
pour la ville ce que le cabaret du Grand-I-Vert était pour la campagne,
un entrepôt de venin; il servait de transit aux commérages entre la
Ville-aux-Fayes et la vallée. Le Grand-I-Vert fournissait le lait et
la crème au café de la Paix, et les deux filles à Tonsard étaient en
rapports journaliers avec cet établissement.
Pour Socquard, la place de Soulanges était un appendice de son café.
L’alcide allait de porte en porte causant avec chacun, n’ayant en été
qu’un pantalon pour tout vêtement et un gilet à peine boutonné, selon
l’usage des cafetiers des petites villes. Il était averti par les gens
avec lesquels il causait s’il entrait quelqu’un dans son établissement,
où il se rendait pesamment et comme à regret.
Ces détails doivent convaincre les Parisiens qui n’ont jamais quitté
leur quartier, de la difficulté, disons mieux, de l’impossibilité de
cacher la moindre chose dans la vallée de l’Avonne, depuis Conches
jusqu’à la Ville-aux-Fayes. Il n’existe dans les campagnes aucune
solution de continuité; il s’y trouve de place en place des cabarets du
Grand-I-Vert, des cafés de la Paix, qui font l’office d’échos, et où
les actes les plus indifférents, accomplis dans le plus grand secret,
sont répercutés par une sorte de magie. Le bavardage social remplit
l’office de la télégraphie électrique; c’est ainsi que s’accomplissent
ces miracles de nouvelles apprises dans un clin d’œil de désastres
survenus à d’énormes distances.
Après avoir arrêté son cheval, Rigou descendit de sa carriole et
attacha la bride à un des poteaux de la porte de Tivoli. Puis il trouva
le plus naturel des prétextes pour écouter la discussion sans en avoir
l’air, en se plaçant entre deux fenêtres par l’une desquelles il
pouvait, en avançant la tête, voir les personnes, étudier les gestes,
tout en saisissant les grosses paroles qui retentissaient aux vitres et
que le calme extérieur permettait d’entendre.
—Et si je disais au père Rigou que ton frère Nicolas en veut à la
Péchina, s’écriait une voix aigre, qu’il la guette à toute heure,
qu’elle passera dessous le nez à votre seigneur, il saurait bien vous
tripoter les entrailles, à tous tant que vous êtes, tas de gueux du
Grand-I-Vert.
—Si tu nous faisais une pareille farce, Aglaé, répondit la voix
glapissante de Marie Tonsard, tu ne conterais celle que je te ferais
qu’aux vers de ton cercueil!... Ne te mêle pas plus des affaires de
Nicolas que des miennes avec Bonnébault.
Marie, stimulée par sa grand’mère, avait, comme on le voit, suivi
Bonnébault; en l’épiant, elle l’avait vu, par la fenêtre où stationnait
en ce moment Rigou, déployant ses grâces et disant des flatteries assez
agréables à mademoiselle Socquard, pour qu’elle se crût obligée de lui
sourire. Ce sourire avait déterminé la scène au milieu de laquelle
éclata cette révélation assez précieuse pour Rigou.
—Eh bien! père Rigou, vous dégradez mes propriétés?... dit Socquard en
frappant sur l’épaule de l’usurier.
Le cafetier, venu d’une grange située au bout de son jardin et d’où
l’on retirait plusieurs jeux publics, tels que machines à peser,
chevaux à courir la bague, balançoires périlleuses, etc., pour les
monter aux places qu’ils occupaient dans son Tivoli, avait marché sans
faire de bruit, car il portait ces pantoufles en cuir jaune dont le bas
prix en fait vendre des quantités considérables en province.
—Si vous aviez des citrons frais, je me ferais une limonade, répondit
Rigou, la soirée est chaude.
—Mais qui piaille ainsi? dit Socquard en regardant par la fenêtre et
voyant sa fille aux prises avec Marie.
—On se dispute Bonnébault, répliqua Rigou d’un air sardonique.
Le courroux du père fut alors comprimé chez Socquard par l’intérêt du
cafetier. Le cafetier jugea prudent d’écouter du dehors comme faisait
Rigou; tandis que le père voulait entrer et déclarer que Bonnébault,
plein de qualités estimables aux yeux d’un cafetier, n’en avait aucune
de bonne comme gendre d’un des notables de Soulanges. Et cependant le
père Socquard recevait peu de propositions de mariage. A vingt-deux
ans, sa fille faisait comme largeur, épaisseur et poids, concurrence à
madame Vermichel, dont l’agilité paraissait un phénomène. L’habitude de
tenir un comptoir augmentait encore la tendance à l’embonpoint qu’Aglaé
devait au sang paternel.
—Quel diable ces filles ont-elles au corps? demanda le père Socquard à
Rigou.
—Ah! répondit l’ancien bénédictin, c’est de tous les diables celui que
l’Église a saisi le plus souvent.
Socquard, pour toute réponse, se mit à examiner sur les tableaux
qui séparent les fenêtres les queues de billard dont la réunion
s’expliquait difficilement à cause des places où manquait le mortier
écaillé par la main du temps.
En ce moment, Bonnébault sortit du billard, une queue à la main, et en
frappa rudement Marie, en lui disant:
—Tu m’as fait manquer de touche; mais je ne te manquerai point, et je
continuerai tant que tu n’auras pas mis une sourdine à ta _grelotte_.
Socquard et Rigou, qui jugèrent à propos d’intervenir, entrèrent
au café par la place, et firent lever une si grande quantité de
mouches, que le jour en fut obscurci. Le bruit fut semblable à celui
des lointains exercices de l’école des tambours. Après leur premier
saisissement, ces grosses mouches à ventre bleuâtre, accompagnées de
petites mouches assassines et de quelques mouches à chevaux, revinrent
prendre leur place au vitrage, où, sur trois rangs de planches, dont
la peinture avait disparu sous leurs points noirs, se voyaient des
bouteilles visqueuses, rangées comme des soldats.
Marie pleurait. Être battue devant sa rivale par l’homme aimé est
une de ces humiliations qu’aucune femme ne supporte, à quelque degré
qu’elle soit de l’échelle sociale, et plus bas elle est, plus violente
est l’expression de sa haine; aussi la fille Tonsard ne vit-elle
ni Rigou ni Socquard; elle tomba sur un tabouret, dans un morne et
farouche silence, que l’ancien religieux épia.
—Cherche un citron frais, Aglaé, dit le père Socquard, et rince
toi-même un verre à patte.
—Vous avez sagement fait de renvoyer votre fille, dit tout bas Rigou à
Socquard, elle allait être blessée à mort peut-être.
Et il montra d’un coup d’œil la main par laquelle Marie tenait un
tabouret qu’elle avait empoigné pour le jeter à la tête d’Aglaé,
qu’elle visait.
—Allons, Marie, dit le père Socquard en se plaçant devant elle,
on ne vient pas ici pour prendre des tabourets... et si tu cassais
mes glaces, ce n’est pas avec le lait de tes vaches que tu me les
payerais...
—Père Socquard, votre fille est une vermine, et je la vaux bien,
entendez-vous? Si vous ne voulez pas de Bonnébault pour gendre, il
est temps que vous lui disiez d’aller jouer ailleurs que chez vous au
billard!... qu’il y perd des cent sous à tout moment.
Au début de ce flux de paroles criées plutôt que dites, Socquard
prit Marie par la taille et la jeta dehors, malgré ses cris et sa
résistance. Il était temps pour elle, Bonnébault sortait de nouveau du
billard, l’œil en feu.
—Ça ne finira pas comme ça! s’écria Marie Tonsard.
—Tire-nous ta révérence, hurla Bonnébault que Viollet tenait à bras le
corps pour l’empêcher de se livrer à quelques brutalités, va-t’en au
diable, ou jamais je ne te parle ni ne te regarde.
—Toi? dit Marie en jetant à Bonnébault un regard furibond, rends-moi
mon argent auparavant, et je te laisse à mademoiselle Socquard, si elle
est assez riche pour te garder...
Là-dessus, Marie, effrayée de voir Alcide Socquard maître à peine de
Bonnébault qui fit un bond de tigre, se sauva sur la route.
Rigou fit monter Marie dans sa carriole, afin de la soustraire à la
colère de Bonnébault, dont la voix retentissait jusqu’à l’hôtel Soudry;
puis après avoir caché Marie, il revint boire sa limonade en examinant
le groupe formé par Plissoud, par Amaury, par Viollet et par le garçon
de café qui tâchait de calmer Bonnébault.
—Allons, c’est à vous à jouer, hussard, dit Amaury, petit jeune homme
blond à l’œil trouble.
—D’ailleurs elle a filé, dit Viollet.
Si quelqu’un a jamais exprimé la surprise, ce fut Plissoud, au moment
où il aperçut l’usurier de Blangy assis à l’une des tables et plus
occupé de lui, Plissoud, que de la dispute des deux filles. Malgré
lui, l’huissier laissa voir sur son visage l’espèce d’étonnement que
cause la rencontre d’un homme à qui l’on en veut, ou contre qui l’on
complote, et il rentra soudain dans le billard.
—Adieu, père Socquard, dit l’usurier.
—Je vais vous amener votre voiture, reprit le limonadier, donnez-vous
le temps.
—Comment faire pour savoir ce que ces gens-là se disent en jouant la
poule, se demandait à lui-même Rigou, qui vit dans la glace la figure
du garçon.
Ce garçon était un homme à deux fins, il faisait les vignes de
Socquard, il balayait le café, le billard, il tenait le jardin propre
et arrosait le Tivoli, le tout pour vingt écus par an. Il était
toujours sans veste, hormis les grandes occasions, et il avait pour
tout costume un pantalon de toile bleue, de gros souliers, un gilet de
velours rayé devant lequel il portait un tablier de toile de ménage
quand il était de service au billard ou dans le café. Ce tablier à
cordons était l’insigne de ses fonctions. Ce gars avait été loué par
le limonadier à la dernière foire, car dans cette vallée comme dans
toute la Bourgogne, les gens se prennent sur la place pour l’année,
absolument comme on y achète des chevaux.
—Comment te nomme-t-on? lui dit Rigou.
—Michel, pour vous servir, répondit le garçon.
—Ne vois-tu pas ici quelquefois le père Fourchon?
—Deux ou trois fois par semaine avec monsieur Vermichel, qui me donne
quelques sous pour l’avertir quand sa femme _déboule_ sur eux.
—C’est un brave homme, le père Fourchon, instruit et plein de sens,
dit Rigou, qui paya sa limonade et quitta ce café nauséabond en voyant
sa carriole que le père Socquard avait amenée devant le café.
En montant dans sa voiture, le père Rigou aperçut le pharmacien, et
le héla par un: «Ohé, monsieur Vermut!» En reconnaissant le richard,
Vermut hâta le pas, Rigou le rejoignit et lui dit à l’oreille:
—Croyez-vous qu’il y ait des réactifs qui puissent désorganiser le
tissu de la peau jusqu’au point de produire un mal réel, comme un
panaris au doigt?
—Si monsieur Gourdon veut s’en mêler, oui, répondit le petit savant.
—Vermut, pas un mot là-dessus, ou sinon nous serions brouillés; mais
parlez-en à monsieur Gourdon, et dites-lui de venir me voir après
demain; je lui procurerai l’opération assez délicate de couper un index.
Puis, l’ancien maire, laissant le petit pharmacien ébahi, monta dans sa
carriole à côté de Marie Tonsard.
—Eh bien! petite vipère, lui dit-il en lui prenant le bras quand il
eut attaché les guides de sa bête à un anneau sur le devant du tablier
de cuir qui fermait sa carriole, et que le cheval eut pris son allure,
tu crois donc que tu garderas Bonnébault en te livrant à des violences
pareilles?... Si tu étais sage, tu favoriserais son mariage avec cette
grosse tonne de bêtise, et alors tu pourrais te venger.
Marie ne put s’empêcher de sourire en répondant:
—Ah! que vous êtes mauvais! vous êtes bien notre maître à tous!
—Écoute, Marie, j’aime les paysans, mais il ne faut pas qu’un de
vous se mette entre mes dents et une bouchée de gibier... Ton frère
Nicolas, comme l’a dit Aglaé, poursuit la Péchina. Ce n’est pas bien,
car je la protége, cette enfant; elle sera mon héritière pour trente
mille francs, et je veux la bien marier. J’ai su que Nicolas, aidé par
ta sœur Catherine, avait failli tuer cette pauvre petite, ce matin;
tu verras ton frère et ta sœur, dis-leur ceci: —Si vous laissez la
Péchina tranquille, le père Rigou sauvera Nicolas de la conscription...
—Vous êtes le diable en personne, s’écria Marie; on dit que vous avez
signé un pacte avec lui... c’est-il possible?
—Oui, dit gravement Rigou.
—On nous le disait aux veillées, mais je ne le croyais pas.
—Il m’a garanti qu’aucun attentat dirigé contre moi ne m’atteindrait,
que je ne serai jamais volé, que je vivrai cent ans sans maladie, que
je réussirai en tout, et que jusqu’à l’heure de ma mort je serai jeune
comme un coq de deux ans...
—Ça se voit bien, dit Marie. Eh bien! il vous est _diablement_ facile
de sauver mon frère de la conscription...
—S’il le veut, car il faut qu’il y laisse un doigt, voilà tout, reprit
Rigou, je lui dirai comment!
—Tiens! vous prenez le chemin du haut? dit Marie.
—A la nuit, je ne passe plus par ici, répondit l’ancien moine.
—A cause de la croix? dit naïvement Marie.
—C’est bien cela, rusée! répondit le diabolique personnage.
Ils étaient arrivés à un endroit où la route cantonale est creusée à
travers une faible élévation du terrain. Cette tranchée offre deux
talus assez roides, comme on en voit tant sur les routes de France.
Au bout de cette gorge, d’une centaine de pas de longueur, les routes
de Ronquerolles et de Cerneux forment un carrefour planté d’une croix.
De l’un ou de l’autre talus, un homme peut ajuster un passant et le
tuer presque à bout portant, avec d’autant plus de facilité que cette
éminence étant couverte de vignes, un malfaiteur trouve toute facilité
pour s’embusquer dans des buissons de ronces venus au hasard. On devine
pourquoi l’usurier, toujours prudent, ne passait jamais par là de
nuit; la Thune tourne ce monticule appelé les Clos de la Croix. Jamais
place plus favorable ne s’est rencontrée pour une vengeance ou pour un
assassinat, car le chemin de Ronquerolles va rejoindre le pont fait sur
l’Avonne, devant le pavillon du rendez-vous de chasse, et le chemin
de Cerneux mène au delà de la route royale, en sorte qu’entre les
quatre chemins des Aigues, de la Ville-aux-Fayes, de Ronquerolles et
de Cerneux, le meurtrier peut se choisir une retraite et laisser dans
l’incertitude ceux qui se mettraient à sa poursuite.
—Je vais te laisser à l’entrée du village, dit Rigou quand il aperçut
les premières maisons de Blangy.
—A cause d’Annette, vieux lâche! s’écria Marie. La renverrez-vous
bientôt, celle-là, v’là trois ans que vous l’avez!... Ce qui m’amuse,
c’est que votre vieille se porte bien... le bon Dieu se venge...