A MONSIEUR NATHAN.

«Aux Aigues, le 6 août 1823.

»Toi qui procures de délicieux rêves au public avec tes fantaisies,

mon cher Nathan, je vais te faire rêver avec du vrai. Tu me diras

si jamais le siècle actuel pourra léguer de pareils songes aux

Nathan et aux Blondet de l’an 1923! Tu mesureras la distance à

laquelle nous sommes du temps où les Florine du dix-huitième siècle

trouvaient, à leur réveil, un château comme les Aigues, dans un

contrat.

»Mon très-cher, si tu reçois ma lettre dans la matinée, vois-tu, de

ton lit, à cinquante lieues de Paris environ, au commencement de la

Bourgogne, sur une grande route royale, deux petits pavillons en

brique rouge, réunis ou séparés par une barrière peinte en vert?...

Ce fut là que la diligence déposa ton ami.

»De chaque côté du pavillon serpente une haie vive, d’où

s’échappent des ronces semblables à des cheveux follets. Çà et là,

une pousse d’arbres s’élève insolemment. Sur le talus du fossé, de

belles fleurs baignent leurs pieds dans une eau dormante et verte.

A droite et à gauche, cette haie rejoint deux lisières de bois, et

la double prairie à laquelle elle sert d’enceinte, a sans doute été

conquise par quelque défrichement.

»A ces pavillons déserts et poudreux commence une magnifique avenue

d’ormes centenaires, dont les têtes en parasol se penchent les unes

sur les autres et forment un long, un majestueux berceau. L’herbe

croît dans l’avenue; à peine y remarque-t-on les sillons tracés par

les doubles roues des voitures. L’âge des ormes, la largeur des

deux contre-allées, la tournure vénérable des pavillons, la couleur

brune des chaînes de pierre, tout indique les abords d’un château

quasi royal.

»Avant d’arriver à cette barrière, du haut d’une de ces éminences

que, nous autres Français, nous nommons assez vaniteusement une

montagne, et au bas de laquelle se trouve le village de Conches,

le dernier relais, j’avais aperçu la longue vallée des Aigues,

au bout de laquelle la grande route tourne pour aller droit à la

petite sous-préfecture de la Ville-aux-Fayes, où trône le neveu de

notre ami des Lupeaulx. D’immenses forêts posées à l’horizon, sur

une vaste colline côtoyée par une rivière, dominent cette riche

vallée encadrée au loin par les monts d’une petite Suisse, appelée

le Morvan. Ces épaisses forêts appartiennent aux Aigues, au marquis

de Ronquerolles et au comte de Soulanges, dont les châteaux et

les parcs, dont les villages vus de loin et de haut donnent de la

vraisemblance aux fantastiques paysages de Breughel-de-Velours.

»Si ces détails ne te remettent pas en mémoire tous les châteaux

en Espagne que tu as désiré posséder en France, tu ne serais pas

digne de cette narration d’un Parisien stupéfait. J’ai enfin joui

d’une campagne où l’art se trouve mêlé à la nature, sans que l’un

soit gâté par l’autre, où l’art semble naturel, où la nature est

artiste. J’ai rencontré l’oasis que nous avons si souvent rêvée

d’après quelques romans: une nature luxuriante et parée, des

accidents sans confusion, quelque chose de sauvage et d’ébouriffé,

de secret, de pas commun. Enjambe la barrière et marchons.

»Quand mon œil curieux a voulu embrasser l’avenue où le soleil

ne pénètre qu’à son lever ou à son coucher, en la zébrant de ses

rayons obliques, ma vue a été barrée par le contour que produit

une élévation du terrain; mais, après ce détour, la longue avenue

est coupée par un petit bois, et nous sommes dans un carrefour, au

centre duquel se dresse un obélisque en pierre, absolument comme

un éternel point d’admiration. Entre les assises de ce monument,

terminé par une boule à piquants (quelle idée!), pendent quelques

fleurs purpurines ou jaunes, selon la saison. Certes, les Aigues

ont été bâtis par une femme, ou pour une femme; un homme n’a pas

d’idées si coquettes; l’architecte a eu quelque mot d’ordre.

»Après avoir franchi ce bois posé comme en sentinelle, je suis

arrivé dans un délicieux pli de terrain, au fond duquel bouillonne

un ruisseau que j’ai passé sur une arche en pierres moussues, d’une

superbe couleur, la plus jolie des mosaïques entreprises par le

temps. L’avenue remonte le cours d’eau par une pente douce. Au

loin, se voit le premier tableau; un moulin et son barrage, sa

chaussée et ses arbres, ses canards, son linge étendu, sa maison

couverte en chaume, ses filets et sa boutique à poisson, sans

compter un garçon meunier qui déjà m’examinait. En quelque endroit

que vous soyez à la campagne, et quand vous vous y croyez seul,

vous êtes le point de mire de deux yeux couverts d’un bonnet de

coton; un ouvrier quitte sa houe, un vigneron relève son dos voûté,

une petite gardeuse de chèvres, de vaches ou de moutons, grimpe

dans un saule pour vous espionner.

»Bientôt l’avenue se transforme en une allée d’acacias qui mène

à une grille du temps où la serrurerie faisait de ces filigranes

aériens qui ne ressemblent pas mal aux traits enroulés dans

l’exemple d’un maître d’écriture. De chaque côté de la grille

s’étend un saut de loup, dont la double crête est garnie des

lances et des dards les plus menaçants, de véritables hérissons en

fer. Cette grille est d’ailleurs encadrée par deux pavillons de

concierge semblables à ceux du palais de Versailles, et couronnés

par des vases de proportions colossales. L’or des arabesques a

rougi, la rouille y a mêlé ses teintes; mais cette porte, dite

de l’Avenue, et qui révèle la main du grand Dauphin, à qui les

Aigues la doivent, ne m’en a paru que plus belle. Au bout de

chaque saut de loup commencent des murailles non crépies, où les

pierres, enchâssées dans un mortier de terre rougeâtre, montrent

leurs teintes multipliées: le jaune ardent du silex, le blanc

de la craie, le brun rouge de la meulière, et les formes les

plus capricieuses. Au premier abord, le parc est sombre, ses

murs sont cachés par des plantes grimpantes, par des arbres qui,

depuis cinquante ans, n’ont pas entendu la hache. On dirait d’une

forêt redevenue vierge par un phénomène exclusivement réservé

aux forêts. Les troncs sont enveloppés de lianes qui vont de

l’un à l’autre. Des guis d’un vert luisant pendent à toutes les

bifurcations des branches où il a pu séjourner de l’humidité. J’ai

retrouvé les lierres gigantesques, les arabesques sauvages qui

ne fleurissent qu’à cinquante lieues de Paris, là, où le terrain

ne coûte pas assez cher pour qu’on l’épargne. Le paysage, ainsi

compris, veut beaucoup de terrain. Là, donc, rien de peigné, le

râteau ne se sent pas, l’ornière est pleine d’eau, la grenouille

y fait tranquillement ses têtards, les fines fleurs de forêt y

poussent, et la bruyère y est aussi belle que celle que j’ai vue

en janvier sur ta cheminée, dans le riche cachepot apporté par

Florine. Ce mystère enivre, il inspire de vagues désirs. Les odeurs

forestières, senteurs adorées par les âmes friandes de poésie,

à qui plaisent les mousses les plus innocentes, les cryptogames

les plus vénéneux, les terres mouillées, les saules, les baumes,

le serpolet, les eaux vertes d’une mare, l’étoile arrondie des

nénuphars jaunes; toutes ces vigoureuses fécondations se livraient

au flair de mes narines, en me livrant toutes une pensée, leur âme

peut-être. Je pensais alors à une robe rose, ondoyant à travers

cette allée tournante.

»L’allée finit brusquement par un dernier bouquet où tremblent les

bouleaux, les peupliers et tous les arbres frémissants, famille

intelligente, à tiges gracieuses, d’un port élégant, les arbres

de l’amour libre! De là j’ai vu, mon cher, un étang couvert de

nymphéas, de plantes aux larges feuilles étalées ou aux petites

feuilles menues, et sur lequel pourrit un bateau peint en blanc et

noir, coquet comme la chaloupe d’un canotier de la Seine, léger

comme une coquille de noix. Au delà s’élève un château signé 1560,

en briques d’un beau rouge, avec des chaînes en pierre et des

encadrements aux encoignures et aux croisées qui sont encore à

petits carreaux (ô Versailles!). La pierre est taillée en pointes

de diamant, mais en creux, comme au palais ducal de Venise dans la

façade du pont des Soupirs. Ce château n’a de régulier que le corps

du milieu, d’où descend un perron orgueilleux à double escalier

tournant, à balustres arrondis, fins à leur naissance et à mollets

épatés. Ce corps de logis principal est accompagné de tourelles à

clochetons où le plomb dessine ses fleurs, de pavillons modernes

à galeries et à vases plus ou moins grecs. Là, mon cher, point de

symétrie. Ces nids assemblés au hasard sont comme empaillés par

quelques arbres verts dont le feuillage secoue sur les toits ses

mille dards bruns, entretient les mousses et vivifie de bonnes

lézardes où le regard s’amuse. Il y a le pin d’Italie à écorce

rouge avec son majestueux parasol; il y a un cèdre âgé de deux

cents ans, des saules pleureurs, un sapin du Nord, un hêtre qui le

dépasse; puis, en avant de la tourelle principale, les arbustes les

plus singuliers: un if taillé qui rappelle quelque ancien jardin

français détruit, des magnolias et des hortensias à leurs pieds;

enfin, c’est les Invalides des héros de l’horticulture, tour à tour

à la mode, et oubliés comme tous les héros.

»Une cheminée à sculptures originales et qui fumait à grands

bouillons dans un angle, m’a certifié que ce délicieux spectacle

n’était pas une décoration d’opéra. La cuisine y révélait des êtres

vivants. Me vois-tu, moi Blondet, qui crois être en des régions

polaires quand je suis à Saint-Cloud, au milieu de cet ardent

paysage bourguignon? Le soleil verse sa plus piquante chaleur, le

martin-pêcheur est au bord de l’étang, les cigales chantent, le

grillon crie, les capsules de quelques graines craquent, les pavots

laissent aller leur morphine en larmes liquoreuses, tout se découpe

nettement sur le bleu foncé de l’éther. Au-dessus des terres

rougeâtres de la terrasse s’échappent les joyeuses flamberies de ce

punch naturel qui grise les insectes et les fleurs, qui nous brûle

les yeux et qui brunit nos visages. Le raisin se perle, son pampre

montre un voile de fils blancs dont la délicatesse fait honte aux

fabriques de dentelle. Enfin, le long de la maison brillent des

pieds d’alouette bleus, des capucines aurore, des pois de senteur.

Quelques tubéreuses éloignées, des orangers parfument l’air. Après

la poétique exhalation des bois qui m’y avait préparé, venaient

les irritantes pastilles de ce sérail botanique. Au sommet du

perron, comme la reine des fleurs, vois enfin une femme en blanc et

en cheveux, sous une ombrelle doublée de soie blanche, mais plus

blanche que la soie, plus blanche que les lis qui sont à ses pieds,

plus blanche que les jasmins étoilés qui se fourrent effrontément

dans les balustrades, une Française née en Russie qui m’a dit:

« —Je ne vous espérais plus!» Elle m’avait vu dès le tournant.

Avec quelle perfection toutes les femmes, même les plus naïves,

entendent la mise en scène? Le bruit des gens occupés à servir

m’annonçait qu’on avait retardé le déjeuner jusqu’à l’arrivée de la

diligence. Elle n’avait pas osé venir au-devant de moi.

»N’est-ce pas là notre rêve, n’est-ce pas là celui de tous les

amants du beau sous toutes ses formes, du beau séraphique que Luini

a mis dans le mariage de la Vierge, sa belle fresque de Sarono, du

beau que Rubens a trouvé pour sa mêlée de la bataille du Thermodon,

du beau que cinq siècles élaborent aux cathédrales de Séville et

de Milan, du beau des Sarrasins à Grenade, du beau de Louis XIV à

Versailles, du beau des Alpes et du beau de la Limagne?

»De cette propriété qui n’a rien de trop princier ni rien de trop

financier, mais où le prince et le fermier général ont demeuré, ce

qui sert à l’expliquer, dépendent deux mille hectares de bois, un

parc de neuf cents arpents, le moulin, trois métairies, une immense

ferme à Conches et des vignes, ce qui devrait produire un revenu de

soixante-douze mille francs. Voilà les Aigues, mon cher, où l’on

m’attendait depuis deux ans, et où je suis en ce moment, _dans la

chambre perse_ destinée aux amis du cœur.

»En haut du parc, vers Conches, sortent une douzaine de sources

claires, limpides, venues du Morvan, qui se versent toutes dans

l’étang, après avoir orné de leurs rubans liquides et les vallées

du parc et ses magnifiques jardins. Le nom des Aigues vient de

ces charmants cours d’eau. On a supprimé le mot _Vives_, car dans

les vieux titres, la terre s’appelle Aigues-Vives, contrepartie

d’Aigues-Mortes. L’étang se décharge dans le cours d’eau de

l’avenue, par un large canal droit, bordé de saules pleureurs

dans toute sa longueur. Ce canal, ainsi décoré, produit un effet

délicieux. En y voguant assis sur un banc de la chaloupe, on se

croit sous la nef d’une immense cathédrale, dont le chœur est

figuré par les corps de logis qui se trouvent au bout. Si le

soleil couchant jette sur le château ses tons orangés entrecoupés

d’ombres et allume le verre des croisées, il vous semble alors voir

des vitraux flamboyants. Au bout du canal, on aperçoit Blangy,

chef-lieu de la commune, contenant soixante maisons environ, avec

une église de village, c’est-à-dire une maison mal entretenue,

ornée d’un clocher de bois soutenant un toit de tuiles cassées.

On y distingue une maison bourgeoise et un presbytère. La commune

est d’ailleurs assez vaste; elle se compose de deux cents autres

feux épars auxquels cette bourgade sert de chef-lieu. Cette commune

est, çà et là, coupée en petits jardins; les chemins sont marqués

par des arbres à fruits. Les jardins, en vrais jardins de paysan,

ont de tout: des fleurs, des oignons, des choux et des treilles,

des groseilles et beaucoup de fumier. Le village paraît naïf; il

est rustique; il a cette simplicité parée que cherchent tant les

peintres. Enfin, dans le lointain, on aperçoit la petite ville de

Soulanges posée au bord d’un vaste étang comme une fabrique du lac

de Thoune.

»Quand vous vous promenez dans ce parc, qui a quatre portes,

chacune d’un superbe style, l’Arcadie mythologique devient pour

vous plate comme la Beauce. L’Arcadie est en Bourgogne et non en

Grèce; l’Arcadie est aux Aigues et non ailleurs. Une rivière, faite

à coups de ruisseaux, traverse le parc, dans sa partie basse, par

un mouvement serpentin, et y imprime une tranquillité fraîche, un

air de solitude qui rappelle d’autant mieux les Chartreuses, que,

dans une île factice, il se trouve une chartreuse sérieusement

ruinée, et d’une élégance intérieure digne du voluptueux financier

qui l’ordonna. Les Aigues, mon cher, ont appartenu à ce Bouret,

qui dépensa deux millions pour recevoir une fois Louis XV.

Combien de passions fougueuses, d’esprits distingués, d’heureuses

circonstances n’a-t-il pas fallu pour créer ce beau lieu? Une

maîtresse d’Henri IV a rebâti le château là où il est et y a joint

la forêt. La favorite du grand Dauphin, mademoiselle Choin, à qui

les Aigues furent donnés, les a augmentés de quelques fermes.

Bouret a mis dans le château toutes les recherches des petites

maisons de Paris, pour une des célébrités de l’Opéra. Les Aigues

doivent à Bouret la restauration du rez-de-chaussée dans le style

Louis XV.

»Je suis resté stupéfait en admirant la salle à manger. Les yeux

sont d’abord attirés par un plafond peint à fresque dans le goût

italien, et où volent les plus folles arabesques. Des femmes en

stuc, finissant en feuillages, soutiennent de distance en distance

des paniers de fruits, sur lesquels portent les rinceaux du

plafond. Dans les panneaux qui séparent chaque femme, d’admirables

peintures, dues à quelques artistes inconnus, représentent les

gloires de la table: les saumons, les hures de sanglier, les

coquillages; enfin tout le monde mangeable qui, par de fantastiques

ressemblances, rappelle l’homme, les femmes, les enfants, et qui

lutte avec les plus bizarres imaginations de la Chine, le pays

où, selon moi, l’on comprend le mieux le décor. Sous son pied, la

maîtresse de la maison trouve un ressort de sonnette pour appeler

les gens, afin qu’ils n’entrent qu’au moment voulu, sans jamais

rompre un entretien ou déranger une attitude. Les dessus de porte

représentent des scènes voluptueuses. Toutes les embrasures sont

en mosaïque de marbre. La salle est chauffée en dessous. De chaque

fenêtre, on aperçoit des vues délicieuses.

»Cette salle communique à une salle de bain d’un côté, de l’autre

à un boudoir qui donne dans le salon. La salle de bain est revêtue

en briques de Sèvres peintes en camaïeu, le sol est en mosaïque, la

baignoire est en marbre. Une alcôve, cachée par un tableau peint

sur cuivre, et qui s’enlève au moyen d’un contrepoids, contient un

lit de repos en bois doré du style le plus Pompadour. Le plafond

est en lapis-lazuli, étoilé d’or. Les camaïeux sont faits d’après

les dessins de Boucher. Ainsi, le bain, la table et l’amour sont

réunis.

»Après le salon qui, mon cher, offre toutes les magnificences du

style Louis XIV, vient une magnifique salle de billard, à laquelle

je ne connais pas de rivale à Paris. L’entrée de ce rez-de-chaussée

est une antichambre demi-circulaire, au fond de laquelle on a

disposé le plus coquet des escaliers, éclairé par en haut, et

qui mène à des logements bâtis tous à différentes époques! Et

l’on a coupé le cou, mon cher, à des fermiers généraux en 1793!

Mon Dieu, comment ne comprend-on pas que les merveilles de l’art

sont impossibles dans un pays sans grandes fortunes, sans grandes

existences assurées? Si la gauche veut absolument tuer les rois,

qu’elle nous laisse quelques petits princes, grands comme rien du

tout!

»Aujourd’hui, ces richesses accumulées appartiennent à une petite

femme artiste qui, non contente de les avoir magnifiquement

restaurées, les entretient avec amour. De prétendus philosophes,

qui s’occupent d’eux en ayant l’air de s’occuper de l’humanité,

nomment ces belles choses des extravagances. Ils se pâment devant

les fabriques de calicot et les plates inventions de l’industrie

moderne, comme si nous étions plus grands et plus heureux

aujourd’hui que du temps de Henri IV, de Louis XIV et de Louis

XVI, qui tous ont imprimé le cachet de leur règne aux Aigues.

Quel palais, quel château royal, quelles habitations, quels beaux

ouvrages d’art, quelles étoffes brochées d’or laissons-nous? Les

jupes de nos grand’mères sont aujourd’hui recherchées pour couvrir

nos fauteuils. Usufruitiers égoïstes et ladres, nous rasons tout

et nous plantons des choux là où s’élevaient des merveilles. Hier,

la charrue a passé sur Persan, magnifique domaine qui donnait un

titre à l’une des plus opulentes familles du parlement de Paris; le

marteau a démoli Montmorency, qui coûta des sommes folles à l’un

des Italiens groupés autour de Napoléon; enfin, le Val, création

de Regnault-Saint-Jean d’Angely; Cassan, bâti par une maîtresse du

prince de Conti; en tout, quatre habitations royales viennent de

disparaître dans la seule vallée de l’Oise. Nous préparons autour

de Paris la campagne de Rome, pour le lendemain d’un saccage dont

la tempête soufflera du nord sur nos châteaux de plâtre et nos

ornements en carton-pierre.

»Vois, mon très-cher, où vous conduit l’habitude de _tartiner_

dans un journal, voilà que je fais une espèce d’article. L’esprit

aurait-il donc, comme les chemins, ses ornières? Je m’arrête, car

je vole mon gouvernement, je me vole moi-même, et vous pourriez

bâiller. La suite à demain. J’entends le second coup de cloche qui

m’annonce un de ces plantureux déjeuners dont l’habitude est depuis

longtemps perdue, à l’ordinaire s’entend, par les salles à manger

de Paris.

»Voici l’histoire de mon Arcadie. En 1815 est morte, aux Aigues,

l’une des _impures_ les plus célèbres du dernier siècle, une

cantatrice oubliée par la guillotine et par l’aristocratie, par la

littérature et par la finance, après avoir tenu à la finance, à la

littérature, à l’aristocratie et avoir frôlé la guillotine; oubliée

comme beaucoup de charmantes vieilles femmes qui s’en vont expier

à la campagne leur jeunesse adorée, et qui remplacent leur amour

perdu par un autre, l’homme par la nature. Ces femmes vivent avec

les fleurs, avec la senteur du bois, avec le ciel, avec les effets

du soleil, avec tout ce qui chante, frétille, brille et pousse, les

oiseaux, les lézards, les fleurs et les herbes; elles n’en savent

rien, elles ne se l’expliquent pas, mais elles aiment encore;

elles aiment si bien, qu’elles oublient les ducs, les maréchaux,

les rivalités, les fermiers généraux, leurs folies et leur luxe

effréné, leurs strass et leurs diamants, leurs mules à talons et

leur rouge, pour les suavités de la campagne.

»J’ai recueilli, mon cher, de précieux renseignements sur la

vieillesse de mademoiselle Laguerre, car la vieillesse des filles

qui ressemblent à Florine, à Mariette, à Suzanne du Val-Noble, à

Tullia, m’inquiétait de temps en temps, absolument comme je ne sais

quel enfant s’inquiétait de ce que devenaient les vieilles lunes.

»En 1790, épouvantée par la marche des affaires publiques,

mademoiselle Laguerre vint s’établir aux Aigues, acquis pour elle

par Bouret, et où il avait passé plusieurs saisons avec elle; le

sort de la Dubarry la fit tellement trembler, qu’elle enterra

ses diamants. Elle n’avait alors que cinquante-trois ans; et

selon sa femme de chambre, devenue la femme d’un gendarme, une

madame Soudry, à qui l’on dit madame la mairesse gros comme le

bras: «Madame était plus belle que jamais.» Mon cher, la nature

a sans doute ses raisons pour traiter ses sortes de créatures en

enfants gâtés; les excès, au lieu de les tuer, les engraissent,

les conservent, les rajeunissent; elles ont, sous une apparence

lymphatique, des nerfs qui soutiennent leur merveilleuse charpente;

elles sont toujours belles par la raison qui enlaidirait une femme

vertueuse. Décidément le hasard n’est pas moral.

»Mademoiselle Laguerre a vécu là d’une manière irréprochable, et

ne peut-on pas dire comme une sainte? après sa fameuse aventure.

Un soir, par un désespoir d’amour, elle se sauve de l’Opéra dans

son costume de théâtre, va dans les champs, et passe la nuit à

pleurer au bord d’un chemin. (A-t-on calomnié l’amour au temps de

Louis XV!) Elle était si déshabituée de voir l’aurore, qu’elle la

salue en chantant un de ses plus beaux airs. Par sa pose, autant

que par ses oripeaux, elle attire des paysans qui, tout étonnés

de ses gestes, de sa voix, de sa beauté la prennent pour un ange

et se mettent à genoux autour d’elle. Sans Voltaire, on aurait

eu, sous Bagnolet, un miracle de plus. Je ne sais si le bon Dieu

tiendra compte à cette fille de sa vertu tardive, car l’amour est

bien nauséabond à une femme aussi lassée d’amour que devait l’être

une _impure_ de l’ancien Opéra. Mademoiselle Laguerre était née en

1740, son beau temps fut en 1760, quand on nommait monsieur de...

(le nom m’échappe) _le premier commis de la guerre_, à cause de sa

liaison avec elle. Elle quitta ce nom tout à fait inconnu dans le

pays, et s’y nomma madame des Aigues, pour mieux se blottir dans

sa terre qu’elle se plut à entretenir dans un goût profondément

artiste. Quand Bonaparte devint premier consul, elle acheva

d’arrondir sa propriété par des biens d’Église, en y consacrant le

produit de ses diamants. Comme une fille d’Opéra ne s’entend guère

à gérer ses biens, elle avait abandonné la gestion de sa terre à un

intendant, en ne s’occupant que du parc, de ses fleurs et de ses

fruits.

»Mademoiselle, morte et enterrée à Blangy, le notaire de Soulanges,

cette petite ville située entre la Ville-aux-Fayes et Blangy,

le chef-lieu du canton, fit un copieux inventaire, et finit par

découvrir les héritiers de la chanteuse, qui ne se connaissait

point d’héritiers. Onze familles de pauvres cultivateurs aux

environs d’Amiens, couchés dans des torchons, se réveillèrent un

beau matin dans des draps d’or. Il fallut liciter. Les Aigues

furent alors achetés par Montcornet, qui, dans ses commandements

en Espagne et en Poméranie, se trouvait avoir économisé la somme

nécessaire à cette acquisition, quelque chose comme onze cent

mille francs, y compris le mobilier. Ce beau lieu devait toujours

appartenir au ministère de la guerre. Le général a sans doute

ressenti les influences de ce voluptueux rez-de-chaussée, et je

soutenais hier à la comtesse que son mariage avait été déterminé

par les Aigues.

»Mon cher, pour apprécier la comtesse, il faut savoir que le

général est un homme violent, haut en couleur, de cinq pieds neuf

pouces, rond comme une tour, un gros cou, des épaules de serrurier

qui devaient mouler fièrement une cuirasse. Montcornet a commandé

les cuirassiers au combat d’Essling, que les Autrichiens appellent

Gross-Aspern, et n’y a pas péri quand cette belle cavalerie a été

refoulée vers le Danube. Il a pu traverser le fleuve à cheval sur

une énorme pièce de bois. Les cuirassiers, en trouvant le pont

rompu, prirent, à la voix de Montcornet, la résolution sublime

de faire volte-face et de résister à toute l’armée autrichienne,

qui, le lendemain, emmena trente et quelques voitures pleines de

cuirasses. Les Allemands ont créé, pour ces cuirassiers, un seul

mot qui signifie hommes de fer[2]. Montcornet a les dehors d’un

héros de l’antiquité. Ses bras sont gros et nerveux, sa poitrine

est large et sonore, sa tête se recommande par un caractère léonin,

sa voix est de celles qui peuvent commander la charge au fort

des batailles; mais il n’a que le courage de l’homme sanguin, il

manque d’esprit et de portée. Comme beaucoup de généraux à qui

le bon sens militaire, la défiance naturelle à l’homme sans cesse

en péril, les habitudes du commandement donnent les apparences de

la supériorité, Montcornet impose au premier abord; on le croit

un Titan, mais il recèle un nain, comme le géant de carton qui

salue Elisabeth à l’entrée du château de Kenilworth. Colère et

bon, plein d’orgueil impérial, il a la causticité du soldat, la

répartie prompte et la main plus prompte encore. S’il a été superbe

sur un champ de bataille, il est insupportable dans un ménage;

il ne connaît que l’amour de garnison, l’amour du militaire, à

qui les anciens, ces ingénieux faiseurs de mythes, avaient donné

pour patron le fils de Mars et de Vénus, _Eros_. Ces délicieux

chroniqueurs de religions s’étaient approvisionnés d’une dizaine

d’amours différents. En étudiant les pères et les attributs

de ces amours, vous découvrez la nomenclature sociale la plus

complète, et nous croyons inventer quelque chose! Quand le globe se

retournera comme un malade qui rêve, et que les mers deviendront

des continents, les Français de ce temps-là trouveront au fond de

notre Océan actuel une machine à vapeur, un canon, un journal et

une charte, enveloppés dans des plantes marines.

[2] En principe, je n’aime pas les notes, voici la première que

je me permets; son intérêt historique me servira d’excuse; elle

prouvera, d’ailleurs, que la description des batailles est à

faire autrement que par les sèches définitions des écrivains

techniques qui, depuis trois mille ans, ne nous parlent que

de l’aile droite ou gauche, du centre, plus ou moins enfoncé,

mais qui, du soldat, de ses héroïsmes, de ses souffrances, ne

disent pas un mot. La conscience avec laquelle je prépare les

_Scènes de la vie militaire_, me conduit sur tous les champs

de bataille arrosés par le sang de la France et par celui de

l’étranger; j’ai donc voulu visiter la plaine de Wagram. En

arrivant sur les bords du Danube, en face de la Lobau, je

remarquai sur la rive, où croît une herbe fine, des ondulations

semblables aux grands sillons des champs de luzerne. Je

demandai d’où provenait cette disposition du terrain, pensant

à quelque méthode d’agriculture: « —Là, me dit le paysan qui

nous servait de guide, dorment les cuirassiers de la garde

impériale; ce que vous voyez, c’est leurs tombes!» Ces paroles

me causèrent un frisson, le prince Frédéric Schwartzenberg,

qui les traduisit, ajouta que ce paysan avait conduit le

convoi des charrettes chargées de cuirasses. Par une de ces

bizarreries fréquentes à la guerre, notre guide avait fourni le

déjeuner de Napoléon le matin de la bataille de Wagram. Quoique

pauvre, il gardait le double napoléon que l’empereur lui avait

donné de son lait et de ses œufs. Le curé de Gross-Aspern

nous introduisit dans ce fameux cimetière où Français et

Autrichiens se battirent, ayant du sang jusqu’à mi-jambe, avec

un courage et une persistance également glorieuses de part

et d’autre. C’est là que, nous expliquant qu’une tablette de

marbre sur laquelle se porta toute notre attention, et où se

lisaient les noms du propriétaire de Gross-Aspern, tué dans

la troisième journée, était la seule récompense accordée à la

famille, il nous dit avec une profonde mélancolie: « —Ce fut

le temps des grandes misères, et ce fut le temps des grandes

promesses; mais aujourd’hui, c’est le temps de l’oubli...» Je

trouvai ces paroles d’une magnifique simplicité; mais, en y

réfléchissant, je donnai raison à l’apparente ingratitude de la

maison d’Autriche. Ni les peuples, ni les rois ne sont assez

riches pour récompenser tous les dévouements auxquels donnent

lieu les luttes suprêmes. Que ceux qui servent une cause avec

l’arrière-pensée de la récompense, estiment leur sang et se

fassent _condottieri_!... Ceux qui manient ou l’épée ou la

plume pour leur pays, ne doivent penser qu’à _bien faire_,

comme disaient nos pères, et ne rien accepter, pas même la

gloire, que comme un heureux accident.

Ce fut en allant reprendre ce fameux cimetière pour la

troisième fois que Masséna, blessé, porté dans une caisse

de cabriolet, fit à ses soldats cette sublime allocution: «

—_Comment_, s..... mâtins, vous n’avez que cinq sous par jour,

j’ai quarante millions, et vous me laissez en avant?...» On

sait l’ordre du jour de l’empereur à son lieutenant, et apporté

par monsieur de Sainte-Croix, qui passa trois fois le Danube à

la nage. «Mourir ou reprendre le village; il s’agit de sauver

l’armée! les ponts sont rompus.»

(L’AUTEUR.)

»Or, mon cher, la comtesse de Montcornet est une petite femme

frêle, délicate et timide. Que dis-tu de ce mariage? Pour qui

connaît le monde, ces hasards sont si communs, que les mariages

bien assortis sont l’exception. Je suis venu voir comment cette

petite femme fluette arrange ses ficelles pour mener ce gros,

grand, carré, général, précisément comme il menait, lui, ses

cuirassiers.

»Si Montcornet parle haut devant sa Virginie, Madame lève un

doigt sur ses lèvres, et il se tait. Le soldat va fumer sa pipe

et ses cigares dans un kiosque à cinquante pas du château, et il

en revient parfumé. Fier de sa sujétion, il se tourne vers elle

comme un ours enivré de raisins, pour dire, quand on lui propose

quelque chose: «Si Madame le veut.» Quand il arrive chez sa femme

de ce pas lourd qui fait craquer les dalles comme des planches, si

elle lui crie de sa voix effarouchée: «N’entrez pas!» il accomplit

militairement demi-tour par flanc droit en jetant ces humbles

paroles: «Vous me ferez dire quand je pourrai vous parler...» de

la voix qu’il eut sur les bords du Danube, quand il cria à ses

cuirassiers: «Mes enfants, il faut mourir, et très-bien, bien,

quand on ne peut pas faire autrement!» J’ai entendu ce mot touchant

dit par lui en parlant de sa femme: «Non-seulement je l’aime, mais

je la vénère.» Quand il lui prend une de ces colères qui brisent

toutes les bondes et s’échappent en cascades indomptables, la

petite femme va chez elle et le laisse crier. Seulement, quatre ou

cinq jours après: «Ne vous mettez pas en colère, lui dit-elle, vous

pouvez vous briser un vaisseau dans la poitrine, sans compter le

mal que vous me faites.» Et alors le lion d’Essling se sauve pour

aller essuyer une larme. Quand il se présente au salon, et que nous

y sommes occupés à causer: «Laissez-nous, il me lit quelque chose,»

dit-elle, et il nous laisse.

»Il n’y a que les hommes forts, grands et colères, de ces foudres

de guerre, de ces diplomates à tête olympienne, de ces hommes de

génie, pour avoir ces partis pris de confiance, cette générosité

pour la faiblesse, cette constante protection, cet amour sans

jalousie, cette bonhomie avec la femme. Ma foi! je mets la science

de la comtesse autant au-dessus des vertus sèches et hargneuses,

que le satin d’une causeuse est préférable au velours d’Utrecht

d’un sale canapé bourgeois.

»Mon cher, je suis dans cette admirable campagne depuis six jours,

et je ne me lasse pas d’admirer les merveilles de ce parc, dominé

par de sombres forêts, et où se trouvent de jolis sentiers le long

des eaux. La nature et son silence, les tranquilles jouissances,

la vie facile à laquelle elle invite, tout m’a séduit. Oh! voilà

la vraie littérature, il n’y a jamais de faute de style dans une

prairie. Le bonheur serait de tout oublier ici, même les _Débats_.

Tu dois deviner qu’il a plu pendant deux matinées. Pendant que

la comtesse dormait, pendant que Montcornet courait dans ses

propriétés, j’ai tenu par force la promesse si imprudemment donnée

de vous écrire.

»Jusqu’alors, quoique né dans Alençon, d’un vieux juge et d’un

préfet, à ce qu’on dit, quoique connaissant les herbages, je

regardais comme une fable l’existence de ces terres au moyen

desquelles on touche par mois quatre à cinq mille francs. L’argent,

pour moi, se traduisait par deux horribles mots: le travail et le

libraire, le journal et la politique... Quand aurons-nous une terre

où l’argent poussera dans quelque joli paysage? C’est ce que je

vous souhaite au nom du théâtre, de la presse et du livre. Ainsi

soit-il.

»Florine va-t-elle être jalouse de feu mademoiselle Laguerre? Nos

Bourets modernes n’ont plus de noblesse française qui leur apprenne

à vivre, ils se mettent trois pour payer une loge à l’Opéra,

se cotisent pour un plaisir, et ne coupent plus d’in-quarto

magnifiquement reliés pour les rendre pareils aux in-octavo de

leur bibliothèque, à peine achète-t-on les livres brochés! Où

allons-nous? Adieu, mes enfants! aimez toujours

»Votre doux BLONDET.»

Si, par un hasard miraculeux, cette lettre, échappée à la plus

paresseuse plume de notre époque, n’avait pas été conservée, il eût

été presque impossible de peindre les Aigues. Sans cette description,

l’histoire doublement horrible qui s’y est passée serait peut-être

moins intéressante.

Beaucoup de gens s’attendent sans doute à voir la cuirasse de l’ancien

colonel de la garde impériale éclairée par un jet de lumière, à voir

sa colère allumée, tombant comme une trombe sur cette petite femme, de

manière à rencontrer vers la fin de cette histoire ce qui se trouve

à la fin de tant de drames modernes, un drame de chambre à coucher.

Ce drame moderne pourrait-il éclore dans ce joli salon à dessus de

portes en camaïeu bleuâtre, où babillaient les amoureuses scènes de la

Mythologie, où de beaux oiseaux fantastiques étaient peints au plafond

et sur les volets, où sur la cheminée riaient à gorge déployée les

monstres de porcelaine chinoise, où sur les plus riches vases, des

dragons bleu et or tournaient leur queue en volute autour du bord que

la fantaisie japonaise avait émaillé de ses dentelles de couleurs,

où les duchesses, les chaises longues, les sofas, les consoles, les

étagères inspiraient cette paresse contemplative qui détend toute

énergie? Non, le drame ici n’est pas restreint à la vie privée,

il s’agite ou plus haut ou plus bas. Ne vous attendez pas à de la

passion, le vrai ne sera que trop dramatique. D’ailleurs l’historien

ne doit jamais oublier que sa mission est de faire à chacun sa part;

le malheureux et le riche sont égaux devant sa plume; pour lui, le

paysan a la grandeur de ses misères, comme le riche a la petitesse de

ses ridicules; enfin, le riche a des passions, le paysan n’a que des

besoins, le paysan est donc doublement pauvre; et si, politiquement,

ses agressions doivent être impitoyablement réprimées, humainement et

religieusement, il est sacré.

La Comédie humaine - Volume 18 · 第 17 / 140 题