ancien procureur général près la cour royale de Rouen, grand
officier de la Légion d’honneur.
—Ah! le bourreau de madame, de sa fille, du chevalier du Vissard! dit
d’une voix faible Godefroid. Et ses jambes s’affaiblissant, le néophyte
se laissa aller sur un fauteuil. —Joli début! dit-il en murmurant.
—Ceci, mon cher Godefroid, reprit monsieur Nicolas, est une affaire
qui nous regarde tous: vous en avez fait votre part, à nous le reste!
Je vous en prie, ne vous mêlez plus de rien, allez chercher ce que vous
pouvez avoir laissé là-bas! Pas un mot! Enfin, une discrétion absolue!
Et dites au baron Bourlac de s’adresser à moi. D’ici là, nous aurons
décidé comment il nous convient d’agir en cette circonstance.
Godefroid descendit, sortit, prit un cabriolet et arriva rapidement au
boulevard du Mont-Parnasse, plein d’horreur au souvenir du réquisitoire
du parquet de Caen, du drame sanglant terminé sur l’échafaud, et du
séjour de madame de La Chanterie à Bicêtre. Il comprit l’abandon
dans lequel cet ancien procureur général, assimilé presque à
Fouquier-Tinville, achevait ses jours, et les raisons de son incognito
si soigneusement gardé.
—Puisse monsieur Nicolas venger terriblement cette pauvre madame de
La Chanterie! Il achevait en lui-même ce vœu peu catholique, lorsqu’il
aperçut Auguste.
—Que me voulez-vous? demanda Godefroid.
—Mon bon monsieur, il vient de nous arriver un malheur qui me rend
fou! Des scélérats sont venus saisir tout chez ma mère, et l’on cherche
mon grand-père pour le mettre en prison. Mais ce n’est pas à cause
de ces malheurs que je vous implore, dit ce garçon, avec une fierté
romaine, c’est pour vous prier de me rendre un service que l’on rend à
des condamnés à mort...
—Parlez, dit Godefroid.
—On est venu pour s’emparer des manuscrits de mon grand-père; et,
comme je crois qu’il vous a remis l’ouvrage, je viens vous prier
de prendre les notes, car la portière ne me laissera rien emporter
d’ici... Joignez-les aux volumes, et...
—Bien, bien, répondit Godefroid, allez vite les chercher.
Pendant que le jeune homme entrait chez lui pour en revenir aussitôt,
Godefroid pensa que cet enfant n’était coupable d’aucun crime, et qu’il
ne fallait pas le désespérer en lui parlant de son grand-père, de
l’abandon qui punissait cette triste vieillesse des fureurs de la vie
politique, et il prit le paquet avec une sorte de bonne grâce.
—Quel est le nom de votre mère? demanda-t-il.
—Ma mère, monsieur, est la baronne de Mergi; mon père est le fils du
premier président de la cour royale de Rouen.
—Ah! dit Godefroid, votre grand-père a marié sa fille au fils du
fameux président Mergi.
—Oui, monsieur.
—Mon petit ami, laissez-moi, dit Godefroid. Il conduisit le jeune
baron de Mergi jusque sur le palier, et appela la Vauthier.
—Mère Vauthier, lui dit-il, vous pouvez disposer de mon logement, je
ne reviendrai jamais ici.
Et il descendit pour remonter en voiture.
—Avez-vous remis quelque chose à ce monsieur-là? demanda la Vauthier à
Auguste.
—Oui, dit le jeune homme.
—Vous êtes propre! c’est un agent de vos ennemis! Il a tout conduit,
c’est sûr. A preuve que le tour est fait, c’est qu’il ne reviendra
jamais ici... Il m’a dit que je pouvais mettre son logement à louer.
Auguste se précipita sur le boulevard, courut après le cabriolet, et
finit par le faire arrêter tant il criait.
—Que me voulez-vous? demanda Godefroid.
—Les manuscrits de mon grand-père?...
—Dites-lui de les réclamer à monsieur Nicolas.
Le jeune homme prit ce mot pour l’atroce plaisanterie d’un voleur qui
a bu toute honte, et il s’assit dans la neige en voyant le cabriolet
reprendre sa course au grand trot. Il se releva dans un accès de
sauvage énergie, revint se coucher, harassé de ses courses rapides,
et le cœur brisé. Le lendemain matin, Auguste de Mergi s’éveilla seul
dans ce logement, habité la veille par sa mère et par son grand-père,
et il fut en proie aux émotions pénibles de sa situation, dans laquelle
il se retrouva pleinement. La solitude profonde d’un appartement si
rempli naguère, où chaque moment apportait un devoir, une occupation,
lui fit tant de mal à voir, qu’il descendit demander à la mère Vauthier
si son grand-père était venu pendant la nuit ou de grand matin; car il
s’était éveillé fort tard, et il supposait que, dans le cas où le baron
Bourlac serait retourné, la portière l’aurait instruit des poursuites.
La portière répondit en ricanant qu’il savait bien où devait se
trouver son grand-père; et que s’il n’était pas rentré ce matin, c’est
qu’il habitait le château de Clichy. Cette raillerie chez une femme
qui, la veille, l’avait si bien cajolé, rendit à ce pauvre jeune
homme toute sa frénésie, et il courut à la maison de santé de la rue
Basse-Saint-Pierre, en proie au désespoir de supposer son grand-père en
prison.
Le baron Bourlac avait rôdé pendant toute la nuit autour de la maison
de santé dont l’entrée lui avait été interdite, et autour de la maison
du docteur Halpersohn, à qui naturellement il voulait demander compte
d’une pareille conduite. Le docteur n’était rentré chez lui qu’à
deux heures du matin. Le vieillard, venu à une heure et demie à la
porte du docteur, était retourné se promener dans la grande allée des
Champs-Élysées; lorsqu’il revint, à deux heures et demie, le portier
lui dit que monsieur Halpersohn était rentré, couché, qu’il dormait et
qu’il ne pouvait pas le réveiller.
En se trouvant à deux heures et demie du matin dans ce quartier, le
pauvre père, au désespoir, erra sur le quai, sous les arbres chargés
de givre des contre-allées du Cours-la-Reine, et attendit le jour. A
neuf heures du matin, il se présenta chez le médecin, et lui demanda
pourquoi il tenait ainsi sa fille en charte privée.
—Monsieur, lui répondit le docteur, hier, je vous ai répondu de la
santé de votre fille; mais en ce moment je vous réponds de sa vie, et
vous comprenez que je dois être souverain dans un pareil cas. Apprenez
que votre fille a pris hier un remède qui doit lui donner _la plique_,
et que, tant que cette horrible maladie ne sera pas sortie, elle ne
sera pas visible. Je ne veux pas qu’une émotion vive, une erreur de
régime, m’enlèvent ma malade et vous enlèvent à vous votre fille; si
vous la voulez voir absolument, je demanderai une consultation de
trois médecins, afin de mettre à couvert ma responsabilité, car la
malade pourrait mourir.
Le vieillard, accablé de fatigue, tomba sur une chaise et se releva
promptement en disant: —Pardonnez-moi, monsieur. J’ai passé la nuit
à vous attendre dans des angoisses affreuses; car vous ne savez pas à
quel point j’aime ma fille, que je garde depuis quinze ans entre la vie
et la mort, et c’est un supplice que ces huit jours d’attente!
Le baron sortit du cabinet d’Halpersohn en chancelant comme un homme
ivre. Environ une heure après la sortie de ce vieillard, que le médecin
juif avait conduit en le soutenant par le bras jusqu’à la rampe de son
escalier, il vit entrer Auguste de Mergi. En questionnant la portière
de la maison de santé, ce pauvre jeune homme venait d’apprendre que le
père de la dame amenée la veille était revenu dans la soirée, qu’il
l’y avait demandée, et avait parlé d’aller ce matin chez le docteur
Halpersohn, et que là sans doute on lui donnerait de ses nouvelles. Au
moment où Auguste de Mergi se présenta dans le cabinet d’Halpersohn,
le docteur déjeunait d’une tasse de chocolat, accompagnée d’un verre
d’eau, le tout servi sur un petit guéridon; il ne se dérangea pas pour
le jeune homme, et continua de tremper sa mouillette dans le chocolat;
car il ne mangeait pas autre chose qu’une flûte coupée en quatre
avec une précision qui prouvait une certaine habileté d’opérateur.
Halpersohn avait, en effet, pratiqué la chirurgie dans ses voyages.
—Hé bien! jeune homme, dit-il, en voyant entrer le fils de Vanda, vous
venez aussi me demander compte de votre mère...
—Oui, monsieur, répondit Auguste de Mergi.
Auguste s’était avancé jusqu’à la table où brillèrent tout d’abord à
ses yeux plusieurs billets de banque parmi quelques piles de pièces
d’or. Dans les circonstances où se trouvait ce malheureux enfant, la
tentation fut plus forte que ses principes, quelque solides qu’ils
pussent être. Il vit le moyen de sauver son grand-père et les fruits de
vingt années de travail menacés par d’avides spéculateurs. Il succomba.
Cette fascination fut rapide comme la pensée et justifiée par une idée
de dévouement qui sourit à cet enfant. Il se dit: «Je me perds, mais je
sauve ma mère et mon grand-père!...»
Dans cette étreinte de sa raison aux prises avec le crime, il acquit,
comme les fous, une singulière et passagère habileté; car au lieu de
donner des nouvelles de son grand-père, il abonda dans le sens du
médecin. Halpersohn, comme tous les grands observateurs, avait deviné
rétrospectivement la vie du vieillard, de cet enfant et de la mère.
Il pressentit ou entrevit la vérité, que les discours de la baronne
de Mergi lui dévoilèrent, et il en résultait chez lui comme une sorte
de bienveillance pour ses nouveaux clients; car, du respect ou de
l’admiration, il en était incapable.
—Hé bien! mon cher garçon, répondit-il familièrement au jeune baron,
je vous garde votre mère, et je vous la rendrai jeune, belle et bien
portante. C’est une de ces malades rares auxquelles les médecins
s’intéressent; d’ailleurs, c’est, par sa mère, une compatriote à moi.
Vous et votre grand-père, ayez le courage de rester deux semaines sans
voir madame...
—La baronne Mergi...
—Si elle est baronne, vous êtes baron? demanda Halpersohn.
En ce moment le vol était accompli. Pendant que le médecin regardait sa
mouillette alourdie par le chocolat, Auguste avait saisi quatre billets
pliés et les avait mis dans la poche de son pantalon, en ayant l’air
d’y fourrer la main par contenance.
—Oui, monsieur, je suis baron. Mon grand-père est baron aussi; il
était procureur général sous la Restauration.
—Vous rougissez, jeune homme, il ne faut pas rougir d’être pauvre et
baron, c’est fort commun.
—Qui vous a dit, monsieur, que nous sommes pauvres?
—Mais votre grand-père m’a dit avoir passé la nuit dans les
Champs-Élysées; et, quoique je ne connaisse pas de palais où il se
trouve d’aussi belle voûte que celle qui brillait à deux heures
du matin, je vous assure qu’il faisait froid dans le palais où se
promenait votre grand-père. On ne choisit pas par goût l’hôtel de la
Belle-Étoile...
—Mon grand père sort d’ici? reprit Auguste, qui saisit cette occasion
de faire retraite; je vous remercie, monsieur, et je viendrai, si vous
le permettez, savoir des nouvelles de ma mère.
Aussitôt sorti, le jeune baron alla chez l’huissier en prenant un
cabriolet pour s’y rendre plus promptement, et il paya la dette de
son grand-père. L’huissier remit les pièces et le mémoire des frais
acquittés, puis il dit au jeune homme de prendre un de ses clercs avec
lui pour qu’il relevât le gardien judiciaire de ses fonctions.
—D’autant plus que messieurs Barbet et Métivier demeurent dans votre
quartier, ajouta-t-il; mon jeune homme ira leur porter les fonds, et
leur dire de vous rendre l’acte de réméré...
Auguste, qui ne comprenait rien à ces termes et à ces formalités, se
laissa faire. Il reçut sept cents francs en argent qui lui revenaient
sur les quatre mille francs, et sortit accompagné d’un clerc. Il monta
dans le cabriolet dans un état de stupeur indicible; car, le résultat
obtenu, les remords commencèrent, et il se vit déshonoré, maudit par
son grand-père, dont l’inflexibilité lui était connue, et il pensa que
sa mère mourrait de douleur de le savoir coupable. La nature entière
changeait pour lui d’aspect. Il avait chaud, il ne voyait plus la
neige, les maisons lui semblaient être des spectres. Arrivé chez lui,
le jeune baron prit son parti, qui certes était celui d’un honnête
jeune homme. Il alla dans la chambre de sa mère y prendre la tabatière
garnie de diamants que l’empereur avait donnée à son grand-père, pour
l’envoyer avec les sept cents francs au docteur Halpersohn, en y
joignant la lettre suivante qui nécessita plusieurs brouillons.
«MONSIEUR,
»Les fruits d’un travail de vingt années, fait par mon grand-père,
allaient être dévorés par des usuriers, qui menacent sa liberté.
Trois mille trois cents francs le sauvaient, et en voyant tant d’or
sur votre table, je n’ai pu résister au bonheur de rendre mon aïeul
libre, en lui rendant aussi le salaire de ses veilles. Je vous ai
emprunté sans votre consentement, quatre mille francs; mais comme
trois mille trois cents francs seulement sont nécessaires, je vous
envoie les sept cents francs restant, et j’y joins une tabatière
enrichie de diamants, donnée par l’empereur à mon grand-père, et
dont la valeur peut vous répondre de la somme.
»Dans le cas où vous ne croiriez pas à l’honneur de celui qui verra
toute sa vie en vous un bienfaiteur, si vous daignez garder le
silence sur une action injustifiable en toute autre circonstance,
vous sauverez mon grand-père comme vous sauverez ma mère, et je
serai toute la vie votre esclave dévoué.
»AUGUSTE DE MERGI.»
Vers deux heures et demie, Auguste, qui était allé jusqu’aux
Champs-Élysées, fit remettre par un commissionnaire, à la porte du
docteur Halpersohn, une boîte cachetée où se trouvaient dix louis, un
billet de cinq cents francs et la tabatière; puis il revint lentement
à pied chez lui, par le pont d’Iéna, les Invalides et les boulevards,
comptant sur la générosité du docteur Halpersohn. Le médecin, qui
s’était aperçu du vol, avait aussitôt changé d’opinion sur ses clients.
Il pensa que le vieillard était venu pour le voler, et que, n’ayant
pas réussi, il avait envoyé ce petit garçon. Il se mit en doute les
qualités qu’ils se donnaient, et il alla droit au parquet du procureur
du roi, rendre sa plainte, en ordonnant qu’on fît aussitôt des
poursuites.
La prudence avec laquelle procède la justice permet rarement d’aller
aussi vite que les parties plaignantes le veulent; mais vers trois
heures, un commissaire de police, accompagné d’agents qui se tenaient
en flâneurs sur les boulevards, faisait des questions à la mère
Vauthier sur ses locataires, et la veuve augmentait, sans le savoir,
les soupçons du commissaire de police.
Népomucène, qui flaira des agents de police, crut qu’on allait arrêter
le vieillard; et, comme il aimait monsieur Auguste, il courut au-devant
de monsieur Bernard; et l’apercevant dans l’avenue de l’Observatoire:
—Sauvez-vous, monsieur! cria-t-il, on vient vous arrêter. Les
huissiers sont venus hier chez vous; ils ont tout saisi. La mère
Vauthier, qui vous a caché des papiers timbrés, disait que vous
coucheriez à Clichy ce soir ou demain. Tenez, voyez-vous ces argousins?
Un regard suffit à l’ancien procureur général pour reconnaître des
recors dans les agents de police, et il devina tout.
—Et monsieur Godefroid?
—Parti pour ne plus revenir. La mère Vauthier dit que c’était une
mouche à vos ennemis...
Aussitôt le baron Bourlac prit le parti d’aller chez Barbet, et il
y fut en un quart d’heure, l’ancien libraire demeurait dans la rue
Sainte-Catherine-d’Enfer.
—Ah! vous venez chercher votre acte de réméré? dit l’ancien libraire
en répondant au salut de sa victime; le voici.
Et, au grand étonnement du baron Bourlac, il lui tendit l’acte que
l’ancien procureur général prit, en disant:
—Je ne comprends pas...
—Ce n’est donc pas vous qui m’avez payé? répliqua le libraire.
—Vous êtes payé!
—Mon petit-fils a porté les fonds chez l’huissier ce matin.
—Est-il vrai que vous m’ayez fait saisir hier?...
—Vous n’étiez donc pas rentré chez vous depuis deux jours? demanda
Barbet; mais un procureur général sait bien ce que c’est que la
dénonciation de la contrainte par corps...
En entendant cette phrase, le baron salua froidement Barbet, et revint
vers sa maison en pensant que le garde du commerce était là sans
doute pour les auteurs cachés au deuxième étage. Il allait lentement,
perdu dans de vagues appréhensions; car à mesure qu’il marchait, les
paroles de Népomucène lui apparaissaient de plus en plus obscures,
inexplicables. Godefroid pouvait-il bien l’avoir trahi! Il prit
machinalement par la rue Notre-Dame des Champs et rentra par la petite
porte, qu’il trouva par hasard ouverte, et heurta Népomucène.
—Ah! monsieur, arrivez donc! On emmène monsieur Auguste en prison!
Il a été pris sur le boulevard; c’est lui qu’on cherchait; il a été
interrogé...
Le vieillard bondit comme un tigre, passa l’allée sur le boulevard en
traversant la maison, et le jardin, comme une flèche, et il put arriver
assez à temps pour voir son petit-fils montant en fiacre entre trois
hommes.
—Auguste, dit-il, qu’est-ce que cela veut dire?
Le jeune homme fondit en larmes et s’évanouit.
—Monsieur, je suis le baron Bourlac, ancien procureur général, dit-il
au commissaire de police dont l’écharpe frappa son regard; de grâce,
expliquez-moi ceci...
—Monsieur, si vous êtes le baron Bourlac, vous comprendrez tout
en deux mots: je viens d’interroger ce jeune homme, et il a
malheureusement avoué...
—Quoi?...
—Un vol de quatre mille francs fait chez le docteur Halpersohn.
—Est-il possible! Auguste?
—Grand-papa, je lui ai envoyé en nantissement votre tabatière de
diamants, je voulais vous sauver de l’infamie d’aller en prison.
—Ah! malheureux, qu’as-tu fait! s’écria le baron. Les diamants sont
faux, car j’ai vendu les vrais depuis trois ans.
Le commissaire de police et son greffier se regardèrent d’une
singulière façon. Ce regard, plein de choses, surpris par le baron
Bourlac, le foudroya.
—Monsieur le commissaire, reprit l’ancien procureur général, soyez
tranquille, je vais aller voir monsieur le procureur du roi; mais vous
pouvez attester l’erreur dans laquelle j’ai maintenu mon petit-fils et
ma fille. Vous devez faire votre devoir; mais, au nom de l’humanité,
mettez mon petit-fils à la pistole... Je passerai à la prison... Où le
menez-vous?
—Êtes-vous le baron de Bourlac? dit le commissaire de police.
—Oh! monsieur.
—C’est que monsieur le procureur du roi, le juge d’instruction et moi,
nous doutions que des gens comme vous et votre petit-fils pussent être
coupables, et comme le docteur, nous avons cru que des fripons avaient
pris vos noms.
Il prit le baron Bourlac à part et lui dit:
—Vous êtes allé ce matin chez le docteur Halpersohn?...
—Oui, monsieur.
—Votre petit-fils s’y est présenté une demi-heure après vous?
—Je n’en sais rien, monsieur, car je rentre, et je n’ai pas vu mon
petit-fils depuis hier.
—Les exploits qu’il nous a montrés et le dossier m’ont tout expliqué,
reprit le commissaire de police, je connais la cause du crime.
Monsieur, je devrais vous arrêter comme complice de votre petit-fils,
car vos réponses confirment les faits allégués dans la plainte; mais
les actes qui vous ont été signifiés et que je vous rends, dit-il en
tendant un volume de papier timbré qu’il tenait à la main, prouvent que
vous êtes bien le baron Bourlac. Néanmoins, soyez prêt à comparaître
devant M. Marest, juge d’instruction commis à cette affaire. Je crois
devoir me relâcher des rigueurs ordinaires devant votre ancienne
qualité. Quant à votre petit-fils, je vais parler à monsieur le
procureur du roi en rentrant, et nous aurons tous les égards possibles
pour le petit-fils d’un ancien premier président, victime d’une erreur
de jeunesse. Mais il y a plainte: le délinquant avoue, j’ai dressé
procès-verbal, il y a mandat de dépôt; je ne puis rien. Quant à
l’incarcération, nous mettrons votre petit-fils à la Conciergerie.
—Merci! monsieur, dit le malheureux Bourlac.
Il tomba roide dans la neige, et roula dans une des cuvettes qui
séparaient alors les arbres du boulevard.
Le commissaire de police appela du secours, et Népomucène accourut avec
la mère Vauthier. On porta le vieillard chez lui, et la Vauthier pria
le commissaire de police, en passant par la rue d’Enfer, d’envoyer au
plus vite le docteur Berton.
—Qu’a donc mon grand-père? demanda le pauvre Auguste.
—Il est fou! monsieur!... Voilà ce que c’est que de voler!...
Auguste fit un mouvement pour se briser la tête; mais les deux agents
le continrent.
—Allons, jeune homme, du calme! dit le commissaire, du calme. Vous
avez des torts, mais ils ne sont pas irréparables!...
—Mais, monsieur, dites donc à cette femme que vraisemblablement mon
grand-père est à jeun depuis vingt-quatre heures!...
—Oh! les pauvres gens! s’écria tout bas le commissaire.
Il fit arrêter le fiacre qui marchait, dit un mot à l’oreille de son
secrétaire, qui courut parler à la Vauthier et qui revint aussitôt.
Monsieur Berton jugea que la maladie de monsieur Bernard, car il le
connaissait sous ce seul nom, était une fièvre chaude d’une grande
intensité; mais comme la veuve Vauthier lui raconta les événements qui
motivaient cet état, à la façon dont racontent les portières, il jugea
nécessaire d’informer le lendemain matin, à Saint-Jacques du Haut-Pas,
monsieur Alain de cette aventure, et monsieur Alain fit parvenir par un
commissionnaire un mot qu’il écrivit au crayon à monsieur Nicolas, rue
Chanoinesse.
Godefroid, en arrivant, avait remis la veille au soir les notes de
l’ouvrage à monsieur Nicolas, qui passa la plus grande partie de la
nuit à lire le premier volume de l’ouvrage du baron Bourlac.
Le lendemain matin, madame de La Chanterie dit au néophyte qu’il
allait, si sa résolution tenait toujours, se mettre immédiatement à
l’ouvrage. Godefroid, initié par elle aux secrets financiers de la
société, travailla sept ou huit heures par jour, pendant plusieurs
mois, sous l’inspection de Frédéric Mongenod, qui venait tous les
dimanches examiner la besogne, et il reçut de lui des éloges sur ses
travaux.
—Vous êtes, lui dit-il, quand tous les comptes furent à jour et
clairement établis, une acquisition précieuse pour les saints au milieu
de qui vous vivez. Maintenant, deux ou trois heures par jour vous
suffiront à maintenir cette comptabilité au courant, et vous pourrez,
le surplus du temps, les aider, si vous avez encore la vocation que
vous manifestiez il y a six mois...
On était alors au mois de juillet 1838. Pendant tout le temps
qui s’était écoulé depuis l’aventure du boulevard Mont-Parnasse,
Godefroid, jaloux de se montrer digne de ses amis, n’avait pas fait
une seule question relative au baron Bourlac; car, n’en entendant
pas dire un mot, ne trouvant rien dans les écritures qui concernât
cette affaire, il regarda le silence gardé sur la famille des deux
bourreaux de madame La Chanterie ou comme une épreuve à laquelle on le
soumettait, ou comme une preuve que les amis de cette sublime femme
l’avaient vengée.
En effet, il était allé, deux mois après, en se promenant, jusqu’au
boulevard Mont-Parnasse; il avait su rencontrer la veuve Vauthier, et
il lui avait demandé des nouvelles de la famille Bernard.
—Est-ce qu’on sait, mon cher monsieur Godefroid, où ces gens-là sont
passés!... Deux jours après votre expédition, car c’est vous, finaud,
qui avez soufflé l’affaire à mon propriétaire, il est venu du monde
qui nous a débarrassé de ce vieux fiérot-là. Bah! l’on a tout déménagé
en vingt-quatre heures, et, ni vu, ni connu! Personne ne m’a voulu
dire un mot. Je crois qu’il est parti pour Alger avec son brigand de
petit-fils; car Népomucène, qui avait un faible pour ce voleur, et qui
ne vaut pas mieux que lui, ne l’a pas trouvé à la Conciergerie, et lui
seul sait où ils sont, le gredin m’ayant plantée là... Élevez donc des
enfants trouvés! Voilà comme ils vous récompensent, ils vous mettent
dans l’embarras. Je n’ai pas encore pu le remplacer; et, comme le
quartier gagne beaucoup, la maison est toute louée, je suis écrasée de
travail.
Jamais Godefroid n’aurait rien su de plus sur le baron Bourlac, sans
le dénoûment qui se fit de cette aventure, par suite d’une de ces
rencontres comme il s’en fait à Paris.
Au mois de septembre, Godefroid descendait la grande avenue des
Champs-Élysées, et il pensait au docteur Halpersohn, en passant devant
la rue Marbœuf.
—Je devrais, se dit-il, aller le voir pour savoir s’il a guéri la
fille de Bourlac!... Quelle voix! quel talent elle avait!... Elle
voulait se consacrer à Dieu!
Parvenu au rond-point, Godefroid le traversa promptement à cause des
voitures qui descendaient avec rapidité, et il heurta dans l’allée un
jeune homme qui donnait le bras à une jeune dame.
—Prenez donc garde! s’écria le jeune homme, êtes-vous donc aveugle?
—Hé! c’est vous! répondit Godefroid en reconnaissant Auguste de Mergi
dans ce jeune homme.
Auguste était si bien mis, si joli, si coquet, si fier de donner le
bras à cette femme, que, sans les souvenirs auxquels il s’abandonnait,
il ne l’aurait pas reconnu.
—Hé! c’est ce cher monsieur Godefroid, dit la dame.
En entendant les notes célestes de l’organe enchanteur de Vanda qui
marchait, Godefroid resta cloué par les pieds à la place où il était.
—Guérie!... dit-il.
—Depuis dix jours, il m’a permis de marcher!... répondit-elle.
—Halpersohn?...
—Oui! dit-elle. Hé, comment n’êtes-vous pas venu nous voir?
reprit-elle... Oh! vous avez bien fait! Mes cheveux n’ont été coupés
qu’il y a huit jours! ceux que vous me voyez, sont une perruque; mais
le docteur m’a juré qu’ils repousseraient!... Mais combien n’avons-nous
pas de choses à nous dire!... Venez donc dîner avec nous!... Oh! votre
accordéon!... oh! monsieur...
Et elle porta son mouchoir à ses yeux.
—Je le garderai toute ma vie! mon fils le conservera comme une
relique! Mon père vous a cherché dans tout Paris; il est, d’ailleurs, à
la recherche de ses bienfaiteurs inconnus; il mourra de chagrin si vous
ne l’aidez pas à les retrouver... Il est rongé par une mélancolie noire
dont je ne triomphe pas tous les jours.
Autant séduit par la voix de cette délicieuse femme rappelée de la
tombe que par la voix d’une fascinante curiosité, Godefroid prit le
bras que lui tendit la baronne de Mergi, qui laissa son fils aller en
avant, chargé par elle d’une commission par un signe de tête, que le
jeune homme avait compris.
—Je ne vous emmène pas bien loin, nous demeurons allée d’Antin, dans
une jolie maison bâtie à l’anglaise; nous l’occupons tout entière;
chacun de nous a tout un étage. Oh! nous sommes très-bien. Mon
père croit que vous êtes pour beaucoup dans les félicités qui nous
accablent!...
—Moi!...
—Ne savez-vous pas que l’on a créé pour lui, sur un rapport du
ministre de l’Instruction publique, une chaire de législation comparée
à la Sorbonne? Mon père commencera son premier cours au mois de
novembre prochain. Le grand ouvrage auquel il travaillait paraîtra dans
un mois, car la maison Cavalier le publie en partageant les bénéfices
avec mon père, et elle lui a remis trente mille francs à-compte sur sa
part; aussi mon père achète-t-il la maison où nous sommes. Le ministère
de la justice me fait une pension de douze cents francs, à titre de
secours annuels à la fille d’un ancien magistrat; mon père a sa pension
de mille écus; il a cinq mille francs comme professeur. Nous sommes
si économes, que nous serons presque riches. Mon Auguste va commencer
son droit dans deux mois; mais il est employé au parquet du procureur
général, et gagne douze cents francs... Ah! monsieur Godefroid, ne
parlez pas de la malheureuse affaire de mon Auguste. Moi, je le bénis
tous les matins pour cette action, que son grand-père ne lui pardonne
pas encore! sa mère le bénit, Halpersohn l’adore, et l’ancien procureur
général est implacable.
—Quelle affaire? dit Godefroid.
—Ah! je reconnais bien là votre générosité! s’écria Vanda. Quel noble
cœur vous avez!... Votre mère doit être fière de vous.
Elle s’arrêta comme si elle avait ressenti des douleurs dans le cœur.
—Je vous jure que je ne sais rien de l’affaire dont vous me parlez,
dit Godefroid.
—Ah! vous ne la connaissez pas!
Et elle raconta naïvement, en admirant son fils, l’emprunt fait par
Auguste au docteur.
—Si nous ne pouvons rien dire de cela devant monsieur le baron
Bourlac, fit observer Godefroid, racontez-moi comment votre fils s’en
est tiré...
—Mais, répondit Vanda, je vous ai dit, je crois, qu’il est
employé chez le procureur général, qui lui témoigne la plus grande
bienveillance. Il n’est pas resté plus de quarante-huit heures à la
Conciergerie, où il avait été mis chez le directeur. Le bon docteur,
qui n’a trouvé la belle, la sublime lettre d’Auguste que le soir, a
retiré sa plainte; et, par l’intervention d’un ancien président de la
cour royale que mon père n’a jamais vu, le procureur général a fait
anéantir le procès-verbal du commissaire de police et le mandat de
dépôt. Enfin il n’existe aucune trace de cette affaire que dans mon
cœur, dans la conscience de mon fils et dans la tête de son grand-père,
qui, depuis ce jour, dit _vous_ à Auguste et le traite comme un
étranger. Hier encore, Halpersohn demandait grâce pour lui; mais mon
père, qui me refuse, moi qu’il aime tant, a répondu: —Vous êtes le
volé; vous pouvez, vous devez pardonner; mais moi, je suis responsable
du voleur... et quand j’étais procureur général, je ne pardonnais
jamais!... —Vous tuerez votre fille! a dit Halpersohn que j’écoutais.
Mon père a gardé le silence.
—Mais qui donc vous a secourus?
—Un monsieur que nous croyons chargé de répandre les bienfaits de la
reine.
—Comment est-il? demanda Godefroid.
—C’est un homme solennel et sec, triste dans le genre de mon père...
C’est lui qui fit transporter mon père dans la maison où nous sommes,
lorsqu’il fut atteint de sa fièvre chaude. Figurez-vous que, dès
que mon père fut rétabli, l’on m’a retirée de la maison de santé et
installée là, où je me suis retrouvée dans ma chambre, comme si je ne
l’avais pas quittée. Halpersohn, que ce grand monsieur a séduit, je ne
sais comment, m’a donc alors appris toutes les souffrances endurées par
mon père! Et les diamants vendus de sa tabatière! mon fils et mon père
la plupart du temps sans pain, et faisant les riches en ma présence...
Oh! monsieur Godefroid!... Ces deux êtres-là sont des martyrs... Que
puis-je dire à mon père?... Entre mon fils et lui, je ne peux que leur
rendre la pareille en souffrant pour eux, comme eux.
—Et ce grand monsieur n’a-t-il pas un peu l’air militaire?...
—Ah! vous le connaissez! lui cria Vanda sur la porte de sa maison.
Elle saisit Godefroid par la main avec la vigueur d’une femme
lorsqu’elle éprouve une attaque de nerfs, elle le traîna dans un salon
dont la porte s’ouvrit et cria:
—Mon père! monsieur Godefroid connaît ton bienfaiteur.
Le baron Bourlac, que Godefroid aperçut vêtu comme devait l’être un
ancien magistrat d’un rang si éminent, se leva, tendit la main à
Godefroid, et dit: —Je m’en doutais!
Godefroid fit un geste de dénégation, quant aux effets de cette noble
vengeance; mais le procureur général ne lui laissa pas le temps de
parler.
—Ah! monsieur, dit-il en continuant, il n’y a que la Providence de
plus puissante, que l’amour de plus ingénieux, que la maternité de
plus clairvoyante que vos amis qui tiennent de ces trois grandes
divinités... Je bénis le hasard à qui nous devons notre rencontre;
car monsieur Joseph a disparu pour toujours, et comme il a su se
soustraire à tous les piéges que j’ai tendus pour savoir son vrai nom,
sa demeure, je serais mort de chagrin..... Tenez, lisez sa lettre. Mais
vous le connaissez?
Godefroid lut ce qui suit:
«Monsieur le baron Bourlac, les sommes que, par ordre d’une dame
charitable, nous avons dépensées pour vous, montent à quinze mille
francs. Prenez-en note, pour les faire rendre, soit par vous-même,
soit par vos descendants, lorsque la prospérité de votre famille le
permettra; car c’est le bien des pauvres. Quand cette restitution
sera possible, versez les sommes dont vous serez débiteur chez les
frères Mongenod, banquiers. Que Dieu vous pardonne vos fautes!»
Cinq croix formaient la mystérieuse signature de cette lettre, que
Godefroid rendit.
—Les cinq croix y sont... dit-il en se parlant à lui-même.
—Ah! monsieur, dit le vieillard, vous qui savez tout, qui avez été
l’envoyé de cette dame mystérieuse... dites-moi son nom!
—Son nom! cria Godefroid, son nom! Mais malheureux ne le demandez
jamais! ne cherchez jamais à le savoir! Ah! madame, dit Godefroid en
prenant dans ses mains tremblantes la main de madame de Mergi, si vous
tenez à la raison de votre père, faites qu’il reste dans son ignorance,
qu’il ne se permette pas la moindre démarche!
Un étonnement profond glaça le père, la fille et Auguste.
—C’est? demanda Vanda.
—Eh bien, celle qui vous a sauvé votre fille, reprit Godefroid en
regardant le vieillard, qui vous l’a rendue jeune, belle, fraîche,
ranimée, qui l’a retirée du cercueil; celle qui vous a épargné
l’infamie de votre petit-fils! celle qui vous a rendu la vieillesse
heureuse, honorée, qui vous a sauvé tous trois...
Il s’arrêta.
—C’est une femme que vous avez envoyée innocente au bagne pour vingt
ans! s’écria Godefroid en s’adressant au baron Bourlac; à qui vous
avez prodigué, dans votre ministère, les plus cruelles injures, à la
sainteté de laquelle vous avez insulté, et à qui vous avez arraché une
fille délicieuse pour l’envoyer à la plus affreuse des morts, car elle
a été guillotinée!...
Godefroid, voyant Vanda tombée sur un fauteuil, évanouie, sauta dans
le corridor; de là, dans l’allée d’Antin, et se mit à courir à toutes
jambes.
—Si tu veux ton pardon, dit le baron Bourlac à son petit-fils,
suis-moi cet homme et sache où il demeure!...
Auguste partit comme une flèche.
Le lendemain matin, le baron Bourlac frappait, à huit heures et demie,
à la vieille porte jaune de l’hôtel de La Chanterie, rue Chanoinesse,
et demanda madame La Chanterie au concierge, qui lui montra le perron.
C’était heureusement à l’heure du déjeuner, et Godefroid reconnut le
baron dans la cour, par un des croisillons qui donnaient du jour à
l’escalier; il n’eut que le temps de descendre, de se jeter dans le
salon, où tout le monde se trouvait, et de crier:
—Le baron de Bourlac!...
En entendant ce nom, madame de La Chanterie, soutenue par l’abbé de
Véze, rentra dans sa chambre.
—Tu n’entreras pas, suppôt de Satan! s’écriait Manon qui reconnut le
procureur général et qui se mit devant la porte du salon. Viens-tu pour
tuer madame?
—Allons, Manon, laissez passer monsieur, dit monsieur Alain.
Manon s’assit sur une chaise comme si les deux jambes lui eussent
manqué à la fois.
—Messieurs, dit le baron d’une voix excessivement émue en
reconnaissant Godefroid et monsieur Joseph, et en saluant les deux
autres, la bienfaisance donne des droits à l’obligé!
—Vous ne nous devez rien, monsieur, dit le bon Alain, vous devez tout
à Dieu...
—Vous êtes des saints et vous avez le calme des saints, dit l’ancien
magistrat. Vous m’écouterez!... Je sais que les bienfaits surhumains
qui m’accablent depuis dix-huit mois sont l’œuvre d’une personne que
j’ai gravement offensée en faisant mon devoir; il a fallu quinze ans
pour que je reconnusse son innocence, et c’est là, messieurs, le seul
remords que je doive à l’exercice de mes fonctions. —Écoutez! j’ai peu
de vie à vivre, mais je vais perdre ce peu de vie, encore si nécessaire
à mes enfants, sauvés par madame de La Chanterie, si je ne puis obtenir
d’elle mon pardon. Messieurs, je resterai sur le parvis Notre-Dame, à
genoux, jusqu’à ce qu’elle m’ait dit un mot... Je l’attendrai là... Je
baiserai la trace de ses pas, je trouverai des larmes pour l’attendrir,
moi que les tortures de mon enfant ont desséché comme une paille...
La porte de la chambre de madame de La Chanterie s’ouvrit, l’abbé de
Vèse se glissa comme une ombre, et dit à monsieur Joseph: —Cette voix
tue madame.
—Ah! elle est là! Elle passe par là! dit le baron Bourlac.
Il tomba sur ses genoux, baisa le parquet, fondit en larmes, et d’une
voix déchirante, il cria: —Au nom de Jésus, mort sur la croix,
pardonnez! pardonnez! car ma fille a souffert mille morts!
Le vieillard s’affaissa si bien que les spectateurs émus le crurent
mort. En ce moment, madame de La Chanterie apparut comme un spectre à
la porte de sa chambre, sur laquelle elle s’appuyait défaillante.
—Par Louis XVI et Marie-Antoinette, que je vois sur leur échafaud,
par madame Elisabeth, par ma fille, par la vôtre, par Jésus, je vous
pardonne...
En entendant ce dernier mot, l’ancien procureur leva les yeux et dit:
—Les anges se vengent ainsi.
Monsieur Joseph et monsieur Nicolas relevèrent le baron Bourlac et le
conduisirent dans la cour; Godefroid alla chercher une voiture, et
quand on entendit le roulement, monsieur Nicolas dit en y mettant le
vieillard:
—Ne revenez plus, monsieur, autrement vous tueriez aussi la mère, car
la puissance de Dieu est infinie, mais la nature humaine a ses limites.
Ce jour-là Godefroid fut acquis à l’Ordre des Frères de la Consolation.
Août 1848.