DIOSCURES

Mais Aramis était tout mystère.

(Père DUMAS: _Les Trois Mousquetaires_.)

Le long de mon zodiaque se seront succédé à une génération, énigmatiques

et suaves, météores représentatifs: Félix Fénéon, Eugène Marsan.

Laforgue, héros-Pierrot lunaire, leur commune préfigure, porte en chaton

de bague

Le scarabée égyptien;

A sa boutonnière fait bien

Le pissenlit des terrains vagues.

Fénéon, «anarchiste dilettante», théoricien néo-impressionisme et vers

désossé, ostenseur de Laforgue, introducteur de Jarry; éternisé par Paul

Adam et Paul Signac, sous l’effigie et la pose d’un Yankee barbichu

exaltant le lys mallarméen à pétales d’orchidée, blanc comme tes

folioles, _Revue Blanche_!

Eugène Marsan consiste en une canne;--bois de cucubier--profil de

lemniscate: elle sort de la collection de Paul Bourget, qui assure la

tenir de Stendhal; en une bague dont l’orbiculaire orichalque emprisonne

Minerve: camée rapporté par Maurras; en un lys d’or héraldique et sur

champ d’azur: il s’arbore certains matins où la canne change de

fonction...

Facialement, Fénéon décrit l’obscur croissant de la Lune à son

ultième[16] quartier; et Marsan, météore Orionide, le sesqui-orbicule

argenté qui l’approche de son plein.

[16] Puisque, déjà,

«La Pénultième est morte!»

Hors un introuvable opuscule didactique, Fénéon a signé uniquement

quelques dizaines de milliers de billets intimes, trente à

quatre-vingt-dix mots, mieux que lapidaires: adamantins, idoines,

divulgués à enivrer l’épistolaire française: et, une nuit d’excès (comme

se dit dans _Gamiani_, mais cela n’a pas de rapport) il inventa, pour le

_Matin_, les nouvelles en trois lignes.

Eugène Marsan, magnifique comme Buckingham[17], laisse pleuvoir

l’équivalant de plusieurs volumes, le plus anonymement possible; fatuité

de dupe: les initiales se lèvent avec le second mot.

[17] Bonguinguamp en français.

Parole pesée, geste dosé, sourire général, regard distant, poignée de

mains rare mais définitive; loyauté héroïque, honnêteté tyrannique,

acidulaire bonté, le gentilhomme sous le gentleman: je prends

perpétuellement l’un pour l’autre et me tue à chercher si c’est de par

leur enveloppe si complémentairement dissemblable, ou leur merveilleuse

spirituelle identité.

* * * * *

--Je suis décoré, donc, au moins, honorable.

(E. BOURCIER: _La Beléba_.)

J’eus ce rêve humoresque. Eugène Marsan--avec son complice Marcel

Boulenger--allant représenter et les lettres françaises et la France, à

Civita Vecchia. A Civita Vecchia les citoyens s’honoraient en leur

ville, d’un rappel de marbre sur le logis qu’honora Stendhal. Marsan

discourait dans l’idiome de Pétrarque[18], et Marcel Boulenger dans la

langue de Racine. Ensuite de quoi, le successeur du consul Henri Beyle

offrit aux deux ambassadeurs cette même croix d’honneur qu’avaient

attiré à M. Henri Beyle ses services, diplomatiques et autres. Mon rêve

disait juste, sauf en son dénouement logique: notre Glorieuse Troisième

étant brouillée aussi avec la logique.

[18] De qui la maman eut l’honneur d’être Parisienne.

Sans m’ensuperstitionner sur ce genre de joyaux (et à propos,

saviez-vous que nostre Démocratie dispose de cinquante-quatre insignes

assortis, idoines à signaler le mérite, ou... le dévouement?) on

conviendra qu’il sied à certaines physionomies. Il devrait donc leur

être acquis, ne fût-ce qu’afin de se rehausser lui-même, qui en éprouve

le vif besoin. Or, M. Philinte de Sandricourt, dit Marsan, a envolé par

le monde plusieurs livres et un nombre fort considérable de pages

dorées: tout quoi fait merveilleusement valoir la langue et la

littérature du pays de Racine. Mais ce ne serait certes suffisant.

Non, pas suffisant! Voyez par exemple Maurice Boissard, tout de même que

je le dévisage chaque midi rue Dauphine. Boissard est dans sa façon un

aussi important prosateur que son antipode Marsan. Mais, quoi qu’il en

prétende il n’est point beau par le matériel, ou ne l’est plus. La croix

des braves lui serait utile pour requérir efficacement Frère Flic,

toutes fois qu’il surprend molester ses frères selon Francis Jammes: je

veux dire les ânes et les toutous. Seulement, que voulez-vous? Son

extérieur reste inadéquat: il n’est pas photogénique.

(--Mais, pardon, et vous-même?--Pardon à votre tour! A titre d’«homme du

Moyen-Age», que chacun m’attribue, je suis, de fondation, chevalier de

l’Ordre royal de l’Étoile, institué par Jean II le Bon, le 10 novembre

1351, en sa «Noble Maison de Saint-Ouen en France», avec pour devise:

_Monstrant astra viam Regibus_. Lequel me confère d’autorité tous ordres

ultérieurs, y compris la Toison d’Or et les palmes académiques. Et je

n’en arbore point les costumes et insignes par humilité chrétienne.)

Mais, n’avisez-vous pas d’ici comme ferait bien, lacérant le frac de M.

de Sandricourt, cette balafre écarlate? D’où question à se poser

incontinent: Quel dispositif inventerait notre dandie? Et, quelles

méditations pour et sur la vestimentaire? Et le fastueux post-scriptum

au «bon choix de Philinte» entre «deux cannes de M. Paul Bourget»!

Pas perdus · 第 34 / 44 题