OUTRE-TOMBE

Voici peu de mois, un de nos amis perdit son père. Ce fut un vendredi

(le détail a son importance). Sa nuit fut occupée par la veillée

funèbre. Le lendemain, rentré chez lui, l’ami compulsa sa garde-robe de

vieux garçon; rien d’avouable: un habit noir et pas de redingote, dix

mille cravates, toutes de couleur, des escarpins de bal, des

«bains-de-mer» et des souliers de fatigue et nulles bottines sévères, et

les gants noirs tous de la même main, etc... Tous les célibataires

connaissent cela. Il dut consacrer la journée entière avec la soirée à

se faire recuirasser de pied en cap. Se couchant enfin, écœuré, recru,

il souhaita de toutes ses forces revoir son père en rêve. Il rêva ceci.

Il se trouvait en soirée, dans un salon somptueux (cela se passait de

nouveau sous la Restauration); il s’agissait de conquérir l’assentiment

au mariage avec l’élue de son cœur, de la vieille douairière, très

ancien-régime, très «étiquette», de qui la jeune fille dépendait. Sa

tenue de dandie,--frac, culottes de satin, claque, escarpins à boucles

d’argent, épée de cour à la hanche, brochette sur le cœur--était

irréprochable. Sa terreur était de quelque gaffe dans le discours; aussi

polissait-il ses phrases:--«Croyez, Madame la Marquise; il faudrait que

vous fussiez convaincue...» Ici, bien que la vieille dame continuât de

sourire, il éprouva la sensation d’avoir lâché une incongruité si

énorme... qu’il s’éveilla, exaspéré de ce songe goguenard.

On voit immédiatement la raison de la hantise du costume: mais le reste?

Or, le vendredi suivant, regagnant son logis assez tard, il entendit,

dans sa rue même, un orchestre d’amateurs étudier l’ouverture syllabique

du _Domino Noir_, d’Auber[9]. Ce lui fut «un trait de lumière»: on sait

que cet opéra-comique comporte la singularité (à l’époque) que les

personnages y portent nos habits modernes (début du XIXe siècle). Mon

ami s’était incarné en Horace, le héros de la pièce, pièce qu’il n’avait

vu jouer qu’une fois, vers 1889, et qui du reste ne semble pas avoir été

reprise depuis (nous le regrettons). Ceci est curieux déjà. Voici mieux:

il s’assura que c’était pour la première fois que les amateurs (qui

d’ailleurs ne se réunissent que le vendredi) étudiaient le morceau.

Comme ils habitent vraisemblablement (?) dans ce même quartier, il

faudrait supposer: ou bien que, sachant à l’avance qu’ils

entreprendraient le _Domino Noir_, l’un d’eux en fredonna les motifs,

que notre ami entendit sans s’en apercevoir; ou bien que, par cette

télégraphie sans fil, la télépathie, leur pensée avait suffi à émouvoir

d’obscures régions; sinon, imaginer quelque coïncidence plus étrange

encore. Faut-il ajouter que notre ami ne mit jamais le nez dans la

partition?

[9]

Je crains qu’il ne s’éveille

A ces accords joyeux!...

Cependant, la hantise filiale l’empreignait, et, bon catholique, il

demandait chaque soir à Dieu la présence de ce père pour qui il venait

de prier. Quelque temps après, il alla, en rêve, à l’hôpital

Saint-Louis, où son père avait exercé une importante fonction. C’était

jour de visite: de nombreux malades attendaient leur tour; des morts,

tous. Son père était nécessairement là, quelque part. Il vit d’abord

avec surprise, mêlé à leur foule, le roi Henri IV, entouré de courtisans

et de dames, tous misérablement vêtus:--«Oui, dit amèrement le

roi, voilà comment nous traite la République (notre ami est

royaliste)!--Sire... Majesté... bafouilla le rêveur, vous ici?--Et qui

donc davantage que moi aurait le droit d’y être?» répliqua le monarque

avec hauteur. Mon ami se rappela alors que c’est le petit-fils de Saint

Louis qui édifia l’hôpital. Il s’esquiva, cherchant toujours et

vainement; soupçonnant quelque parti-pris administratif, il ruse, et

demande à voir sa mère, qu’il sait bien vivante et portante. A sa

stupéfaction, un infirmier le mène dans un pavillon isolé: sa mère est

là, morte, l’attendant, qui, après les effusions, lui affirme qu’elle va

mieux, sauf que ses douleurs l’incommodent: mais, quand on est vieille!

Peu après il se retrouve au logis de cette mère, entre elle, et ses

frère et sœurs: et bientôt le père entre, paisiblement, vêtu comme en sa

vie, et non tel qu’en son lit de mort ni qu’en son cercueil.

Il est seul à le voir, d’abord: il le salue, converse avec lui. Les

autres, étonnés, incrédules, finissent cependant par remarquer ce qu’ils

pensent être rien qu’un fantôme.--Ce n’est pas un fantôme, c’est _lui_!

Et il le pousse doucement, l’accule dans un angle, cherche à

l’étreindre, pour le matérialiser: sur quoi le visiteur se transforme en

un gros chat gris[10], qui bondit et disparaît. Bientôt il se manifeste

à nouveau, reprend forme matériellement humaine: le fils baise un front

tiède, serre une main de chair. Cependant, les autres:--«Nous

l’apercevons bien, mais rien que les yeux de notre esprit.» Le fils en

est navré, il brutalise presque son père, le serrant dans ses bras, pour

en quelque sorte le solidifier; mais le revenant se dégage, s’évanouit,

et disparaît, cette fois sans retour.

[10] Cf. le dicton: «rêver chat».

L’ami, c’était moi.

Pas perdus · 第 27 / 44 题