TÉLÉPATHIE

--... Et cette mouche

Était un aigle au vol tournoyant et farouche...

Et cette mouche était un griffon monstrueux...

Je me voyais dans l’harmonieux chaos glauque de forêts et de rochers des

tableaux de Léonard de Vinci. Un serpent, monstrueuse amplification des

anguilles de nos rivières, surgit soudain et me poursuivit. Je fuyais

épouvanté, le reptile bondissant me fouettait les jambes de son corps

vert et noir et faisant béer une gueule d’ailleurs dépourvue de crochets

venimeux. Et, en effet, une voix inconnue me criait:--«C’est une

couleuvre, ce n’est qu’une couleuvre...»

Quelques minutes après, ou quelques heures, ma femme m’éveille:

--As-tu jamais vu des serpents longs de quatre mètres?

--Quatre mètres? non, certes, répondis-je sans surprise: c’est rare,

surtout sous nos climats.

--Quelles longueurs avaient ceux que tu as vus?

--Mais... quelques pouces, au plus un ou deux pieds.

--N’est-ce pas? pourtant, regarde donc, allongé au pied du lit, contre

la muraille, ce serpent blanc long de quatre mètres...

--Mon Dieu, qu’as-tu donc? réveille-toi!

--Eh, je ne dors pas: ne vois-tu pas, contre les écharpes tendues sur le

mur, ce serpent blanc long de quatre mètres?

Etc., etc...

Le lendemain matin, c’est ma femme qui me rappelle tout ceci, à moi qui

ne me souviens de rien... «Il était complètement immobile; non couvert

d’écailles, mais d’une peau pareille à cette étoffe blanc satiné qu’on

nomme poult-de-soie.

«Je savais, à n’en pouvoir douter, qu’il mesurait précisément quatre

mètres, et tout cela me demeure si présent que je crois le voir

encore...»

Et il paraît qu’un peu plus avant dans la nuit, tout endormi cette fois,

c’est moi qui m’écriai:

--Vois donc ce paradoxe enfermé dans un verre d’eau!

--Quel paradoxe? répliqua sans étonnement ma compagne. Et, ne

l’entendant pas, sans doute, je m’obstinais à répéter:

--Mais pourquoi a-t-on donc enfermé ce paradoxe dans un verre d’eau?

Le lendemain, cela aussi, je l’avais oublié.

Pas perdus · 第 25 / 44 题