Citadin, l’initiation militaire me révéla la campagne, la nature, la
féerie du printemps. On m’avait expédié aux chasseurs à pied de
Lunéville. Cet hiver-là s’y montra particulièrement noir, ce que nous
endurâmes, on ne l’eût pas cru... avant la grande guerre. Séverine
s’indigna tout un article durant, et qui--résultat--nous rendit tous
extrêmement fiers. Mais aussi, tout paysage, spécialement de Lorraine,
m’apparaissait affreusement lugubre.
La mi-mars me vit interné, juste contre la frontière d’alors, dans le
fort de Manonvillers, celui-là même qui intéressait si fort l’infortuné
_Zeppelin IV_. (Le commandant Driant a tragiquement imagé dans sa
_Guerre de Demain_ le fort de Liouville, tout pareil.) Dédales de
casemates, de corridors sans fin--tout cela sous terre, courettes telles
que des puits, coupoles cuirassées, etc..., c’était sinistre, avant les
tranchées.
La première fois que nous fut permis de mettre le nez dehors--un
matin--je bondis, je grimpai jusqu’au sommet herbu du démon de métal et
ciment. Le soleil dardait sur la neige, une alouette, et qui s’écria: Je
m’appelle Juliette, jaillit entre mes pieds et s’enleva jusqu’au fond du
ciel en chantant; une nuée de chardonnerets, de mésanges, de fauvettes,
et d’alouettes encore, détalaient autour de moi en chantant: Soleil,
c’est le printemps.
C’était le printemps! mon cœur se délia et bondit sur les eaux dégelées
qui, de toutes parts, ruisselaient, et la blondeur du jeune soleil me
représenta la chevelure de la fiancée laissée à Paris: j’étais
aériennement heureux.
Le printemps là-bas arrive en explosion, et cette terre sobre, économe
et fine, d’un seul coup se transforme en le plus délicieux des jardins;
ah, ciel léger de Lorraine, grâces te soient rendues, ciel léger,
élégiaque, et printemps héroïque! Était-ce superbe, ou du faîte de la
cathédrale, ou des combles du château Stanislas: la petite capitale, et
ce château avec son parc, miniatures de Versailles; puis, la ceinture de
collines que chiffonnent les vallons de la Meurthe et la Vezouze, les
champs ivres de fleurs, où l’on rêve de bergères en robes de soie et de
velours--et j’en ai vu... oui... qui bêchaient avec leurs mains
gantées!--les menus villages éparpillés, puis les bois, les forêts. Et
partout au-dessus, ce ciel qui dévore tout, immense, voûte
tumultueusement bleue, où se déchirent des flottes de nuages de toutes
envergures; j’eusse vécu mes journées pleines perdu dans cette mer en
délire, y chassant des continents, les gloires, les cités, les fastes,
châteaux flottant à la dérive, des forêts, des humanités en route, des
mondes neufs, ô forêt!
La forêt! qu’une forêt lorraine au printemps est diverse en sa
belliqueuse majesté! buttes, mamelons, ravins, layons, trous, défilés,
tout cela vert! au-dessus de quoi étrangement se mêlent les énormes
chênes tordus, les tendres tilleuls blonds, les hêtres, moi: Fagus, les
bouleaux, molle chevelure argentine; au versant des ruisselets dansent
les osiers roses et les saules ébouriffés; des peupliers géants
jaillissent vers les routes, où fuient, à la poursuite de l’horizon,
pruniers, cerisiers, mirabelliers, verts, blancs et roses. Qu’on remonte
vers les sommets, où vibrent les basiliques de sapins, d’ifs, de
genévriers, d’épicéas, et, plus bas, d’inattendus étagements d’acacias
et de marronniers, et tant d’essences encore, qu’on croirait à quelque
parc ressuscité sauvage: un parc sauvage, c’est cela, toi, Lorraine
nancéenne. Et là-dessous, sous ces vertes voûtes trémulantes, un
invraisemblable enchevêtris de ronces, aubépines, troënes vers les
villages, et des orties, des fraisiers et de tenaces lianes. Dans les
vallons, les nappes de muguets, de renoncules, de pervenches et
violettes; par les trouées des clairières, de nouveau les champs verts
aux traînées de genêts d’or, partout.