IV

Ah! Cette messe de minuit! Il avait eu la malencontreuse idée de s’y

rendre à Noël. Il était entré à Saint-Séverin, y avait trouvé installé,

à la place de la maîtrise, un externat de demoiselles qui tricotaient

avec des voix en aiguilles la laine fatiguée des cantiques. Il avait fui

jusqu’à Saint-Sulpice, était tombé dans une foule qui se promenait et

causait comme en plein vent; il y avait écouté des marches d’orphéons,

des valses de guinguettes, des airs de feux d’artifice, et, indigné, il

était sorti.

Il lui avait semblé superflu de faire escale à Saint-Germain-des-Prés,

car il avait cette église en horreur. Outre l’ennui que dégage sa lourde

coque si mal rafistolée et les mornes peintures dont la chargea

Flandrin, le clergé y était d’une laideur spéciale, presque inquiétante,

et la maîtrise y était vraiment infâme. C’était un ramas de gâte-sauces,

d’enfants qui crachaient de la vinaigrette et de vieux chantres qui

mitonnaient dans le fourneau de leur gorge une sorte de panade vocale,

une vraie bouillie de sons.

Il ne songeait pas non plus à se réfugier à Saint-Thomas d’Aquin dont il

redoutait et les aboiements et les flons-flons; restait Sainte-Clotilde

où la psallette tient au moins debout et n’a point, ainsi que celle de

Saint-Thomas, perdu toute vergogne. Il y pénétra, mais, là encore, il se

heurta à un bal d’airs profanes, à un sabbat mondain.

Il avait fini par se coucher, furieux, se disant: tout de même, à Paris,

quel singulier baptême musical on réserve au Nouveau-Né!

Le lendemain, en se réveillant, il se sentit sans courage pour affronter

les églises; les sacrilèges de cette nuit vont continuer, pensa-t-il; et

comme le temps était à peu près beau, il sortit, erra dans le

Luxembourg, rejoignit le carrefour de l’Observatoire et le boulevard de

Port-Royal et, machinalement, il enfila l’interminable rue de la Santé.

Cette rue, il la connaissait de longue date; il y faisait souvent de

mélancoliques promenades, attiré par sa détresse casanière de province

pauvre; puis elle était accessible aux rêveries, car elle était bordée,

à droite, par les murs de la prison de la Santé et de l’asile des

aliénés de Sainte-Anne, à gauche par des couvents. L’air, le jour,

coulaient dans l’intérieur de cette rue, mais il semblait que, derrière

elle, tout devînt noir; elle était, en quelque sorte, une allée de

prison, côtoyée par des cellules où les uns subissaient de force de

temporaires condamnations et où les autres souffraient, de leur plein

gré, d’éternelles peines.

Je me la figure assez bien, peinte par un Primitif des Flandres, se

disait Durtal; le long de la chaussée que pavèrent de patients pinceaux,

des étages de maisons ouvertes, du haut en bas, ainsi que des armoires;

et, d’un côté, des cachots massifs avec couchettes de fer, cruche de

grès, petit judas ouvert dans des portes scellées de puissants verrous;

là-dedans, de mauvais larrons, grinçant des dents, tournant sur

eux-mêmes, les cheveux droits, hurlant tels que des bêtes enchaînées

dans des cages; de l’autre côté, des logettes meublées d’un galetas,

d’une cruche de grès, d’un crucifix, fermées, elles aussi, par des

portes bardées de fer, et, au milieu, des religieuses ou des moines, à

genoux sur le carreau, la face découpée sur le feu d’un nimbe, les yeux

au ciel, les mains jointes, envolés, dans l’extase, près d’un pot où

fleurit un lys.

Enfin, au fond de la toile, entre ces deux haies de maisons, monte une

grande allée au bout de laquelle, dans un ciel pommelé, Dieu le Père

assis, avec le Christ à sa droite, et, tout autour d’eux, des chœurs de

Séraphins jouant de l’angélique et de la viole; et Dieu le Père immobile

sous sa haute tiare, la poitrine couverte par sa longue barbe, tient une

balance dont les plateaux s’équilibrent, les saints captifs expiant à

mesure, par leurs pénitences et leurs prières, les blasphèmes des

scélérats et des fous.

Il faut avouer, se disait Durtal, que cette rue est bien particulière,

qu’elle est même probablement, à Paris, unique, car elle réunit, sur son

parcours, les vertus et les vices qui, dans les autres arrondissements,

se disséminent, d’habitude, malgré les efforts de l’Église, le plus loin

qu’ils peuvent, les uns des autres.

Il était arrivé, en devisant, près de Sainte-Anne; alors la rue s’aéra

et les maisons baissèrent; elles n’eurent plus qu’un, que deux étages,

puis, peu à peu, elles s’espacèrent, ne furent plus reliées, les unes

aux autres, que par des bouts déplâtrés de murs.

C’est égal, se disait Durtal, si ce coin de rue est dénué de prestige,

il est, en revanche, bien intime; au moins ici, on est dispensé

d’admirer le décor saugrenu de ces modernes agences qui exposent dans

leurs vitrines, ainsi que de précieuses denrées, des piles choisies de

bûches et, dans des compotiers de cristal, les dragées des anthracites

et les pralines des cokes.

Et puis voici une ruelle vraiment cocasse et il regardait une sente qui

descendait en pente roide dans une grande rue où l’on apercevait le

drapeau tricolore en zinc d’un lavoir; et il lut ce nom: rue de l’Ebre.

Il s’y engagea: elle mesurait quelques mètres à peine, était arrêtée

dans toute sa longueur, à droite, par un mur derrière lequel on

entrevoyait des masures éclopées, surmontées d’une cloche. Une porte

cochère treillissée d’un guichet carré s’enfonçait dans ce mur qui

s’élevait à mesure qu’il descendait et finissait par se trouer de

croisées rondes, par s’élever en une petite bâtisse que dépassait un

clocher si bas que sa pointe n’atteignait même pas la hauteur de la

maison de deux étages, située en face.

De l’autre côté, c’était une glissade de trois bicoques, collées les

unes contre les autres; des tuyaux de zinc rampaient, en montant comme

des ceps, se ramifiaient comme les tiges d’une vigne creuse, le long des

murs; des fenêtres bâillaient sur des caisses rouillées de plomb. L’on

discernait dans de vagues cours d’affreux taudis; dans l’un, était un

galetas où dormaient des vaches; dans les deux autres, s’ouvraient une

remise de voitures à bras et une bibine derrière les barreaux de

laquelle apparaissaient des goulots capsulés de litres.

Ah çà mais, c’est une église, se dit Durtal, en regardant le petit

clocher et les trois ou quatre baies rondes qui semblaient découpées

dans le papier d’émeri que simulait le mortier noir et rugueux du mur;

où est l’entrée?

Il la découvrit, au tournant de cette sente qui se jetait dans la rue de

la Glacière. Un porche minuscule donnait accès dans la bâtisse.

Il poussa la porte, pénétra dans une grande pièce, une sorte de hangar

fermé peint en jaune, au plafond plat, traversé de poutrelles de fer

badigeonnées de gris, liserées de filets d’azur et ornées de becs de gaz

de marchand de vins. Au fond, un autel en marbre, six cierges allumés,

des fleurs en papier et des colifichets dorés, des candélabres plantés

de bougies et sous le tabernacle, un tout petit Saint-Sacrement qui

scintillait en réverbérant le feu des cierges.

Il faisait à peine clair, les vitres des croisées ayant été

peinturlurées à cru de bandes d’indigo et de jaune serin; on gelait, le

poêle n’étant pas allumé et l’église, pavée de carreaux de cuisine, ne

possédant aucun paillasson, aucun tapis.

Durtal s’emmitoufla de son mieux et s’assit. Ses yeux finirent par

s’habituer à l’obscurité de cette salle; ce qu’il apercevait devant lui

était étrange; sur des rangées de chaises, en face du chœur, des formes

humaines, noyées dans des flots de mousseline blanche, étaient posées.

Aucune ne bougeait.

Soudain, par une porte de côté, une religieuse, également enveloppée, de

la tête aux pieds, dans un grand voile, entra. Elle longea l’autel,

s’arrêta au milieu, tomba par terre, baisa le sol et, d’un effort de

reins, sans même s’aider des bras, se mit debout; elle s’avança, muette,

dans l’église, frôla Durtal qui discerna sous la mousseline une

magnifique robe d’un blanc de crème, une croix d’ivoire pendue au cou,

une cordelière et un chapelet blancs à la ceinture.

Elle alla jusqu’à la porte d’entrée et, là, monta par un petit escalier

dans une tribune qui dominait l’église.

Qu’est-ce que cet ordre si somptueusement vêtu, installé dans la

misérable chapelle de ce quartier, se demandait-il?

Peu à peu, maintenant, la salle s’emplissait; des enfants de chœur en

rouge avec des pèlerines bordées de poils de lapin allumèrent les

candélabres, sortirent, ramenèrent un prêtre, habillé d’une chape

d’occasion, à grandes fleurs, un prêtre maigre et jeune, qui s’assit et,

d’un ton grave, chanta la première antienne des vêpres.

Et subitement, Durtal se retourna. Dans la tribune, un harmonium

soutenait les répons d’inoubliables voix. Ce n’était plus la voix de la

femme, mais une voix tenant de celle de l’enfant, adoucie, mondée,

épointée du bout, et de celle de l’homme, mais écorcée, plus délicate et

plus ténue, une voix asexuée, filtrée par les litanies, blutée par les

oraisons, passée aux cribles des adorations et des pleurs.

Le prêtre, toujours assis, chanta le premier verset de l’immuable psaume

«Dixit Dominus Domino meo.»

Et Durtal vit en l’air, dans la tribune, de longues statues blanches,

tenant en main des livres noirs, chantant lentement, les yeux au ciel.

Une lampe éclaira l’une de ces figures qui, pendant une minute, se

pencha un peu et il aperçut, sous le voile relevé, un visage attentif et

dolent, très pâle.

Les vêpres alternaient maintenant leurs strophes, chantées, les unes par

les religieuses, en haut, les autres, par les moniales, en bas. La

chapelle était presque pleine; un pensionnat de jeunes filles voilées de

blanc emplissait un côté; des petites bourgeoises tristement vêtues, des

gosses qui jouaient avec leurs poupées, occupaient l’autre. A peine

quelques femmes du peuple en sabots et pas un homme.

L’atmosphère devenait extraordinaire. Positivement le brasier des âmes

tiédissait la glace de cette pièce; ce n’étaient plus ces vêpres

opulentes, telles qu’on les célèbre, le dimanche, à Saint-Sulpice,

c’étaient les vêpres des pauvres, des vêpres intimes, en plain-chant de

campagne, suivies par les fidèles avec une ferveur prodigieuse, dans un

recueillement de silence inouï.

Durtal se crut transporté, hors barrière, au fond d’un village, dans un

cloître; il se sentait amolli, l’âme bercée par la monotone ampleur de

ces chants, ne discernant plus la fin des psaumes qu’au retour de la

doxologie, au «Gloria Patri et filio» qui les séparait les uns des

autres.

Il eut un élan véritable, un sourd besoin de supplier

l’Incompréhensible, lui aussi; environné d’effluves, pénétré jusqu’aux

moelles par ce milieu, il lui parut qu’il se dissolvait un peu, qu’il

participait même de loin aux tendresses réunies de ces âmes claires. Il

chercha une prière, se rappela celle que Saint Paphnuce enseigna à la

courtisane Thaïs, alors qu’il lui cria: «Tu n’es pas digne de nommer

Dieu, tu prieras seulement ainsi: «qui plasmasti me, miserere mei», toi

qui m’as créée, aie pitié de moi.» Il balbutia l’humble phrase, pria,

non par amour ou par contrition, mais par dégoût de lui-même, par

impuissance de s’abandonner, par regret de ne pouvoir aimer. Puis il

songea à réciter le Pater, s’arrêta à cette idée que cette prière était

la plus difficile de toutes à prononcer, lorsqu’on en pèse au trébuchet

les phrases. N’y déclare-t-on pas, en effet, à Dieu, qu’on pardonne les

offenses de son prochain? Or, combien parmi ceux qui profèrent ces mots

pardonnent aux autres? Combien parmi les catholiques qui ne mentent

point, lorsqu’ils affirment à Celui qui sait tout qu’ils sont sans

haine?

Il fut tiré de ses réflexions par le silence subit de la salle. Les

vêpres étaient terminées; l’harmonium préluda encore et toutes les voix

des nonnes s’élevèrent, en bas, dans le chœur, en haut dans la tribune,

chantant le vieux Noël: «Il est né le divin enfant».

Il écoutait, ému par la naïveté de ce cantique et, soudain, en une

minute, brutalement, sans y rien comprendre, la posture de petites

filles à genoux sur leurs chaises, devant lui, lui suscita d’infâmes

souvenirs.

Il se rebiffa, dégoûté, voulut repousser l’assaut de ces hontes et elles

persistèrent. Une femme, dont les perversions l’affolaient, revint le

trouver là.

Il revit, sous les chemisettes de dentelles et de soie, renfler les

chairs; ses mains tremblèrent et, fiévreusement, elles ouvrirent les

abjectes et les délicieuses cassolettes de cette fille.

Tout à coup, cette hallucination cessa; machinalement, son œil était

attiré vers le prêtre qui le regardait en parlant bas à un bedeau.

Il perdit la tête, s’imagina que ce prêtre devinait ses pensées et le

chassait, mais cette idée était si folle qu’il haussa les épaules et

plus sagement se dit que l’on ne recevait sans doute pas d’hommes dans

ce couvent de femmes, que l’abbé venait de l’apercevoir et lui dépêchait

le bedeau pour le prier de sortir.

Il venait en effet droit à lui; Durtal s’apprêtait à prendre son

chapeau, quand, d’un ton tout à fait persuasif et docile, cet employé

lui dit: la procession va commencer; il est d’usage que les Messieurs

marchent derrière le Saint-Sacrement; bien que vous soyez le seul homme

ici, Monsieur L’Abbé a pensé que vous ne refuseriez pas de suivre le

cortège qu’on va former.

Ahuri par cette demande, Durtal eut un geste vague dans lequel le bedeau

crut discerner une adhésion.

Mais non, se dit-il, lorsqu’il fut seul; je ne veux pas du tout me mêler

à la cérémonie; d’abord, je n’y connais rien et je gafferais, ensuite je

ne veux pas me couvrir de ridicule. Il s’apprêtait à filer sans bruit,

mais il n’eut pas le temps d’exécuter son projet; l’huissier lui

apportait un cierge allumé et l’invitait à l’accompagner. Il fit alors

contre fortune bon cœur et tout en se répétant: ce que je dois avoir

l’air couenne! Il s’achemina derrière cet individu jusqu’à l’autel.

Là le bedeau l’arrêta et le pria de ne plus bouger. Toute la chapelle

était maintenant debout; le pensionnat de jeunes filles se divisait en

deux files précédées d’une femme portant une bannière. Durtal s’avança

devant le premier rang des religieuses.

Les voiles baissés devant les profanes, dans l’église même, étaient

levés devant le Saint-Sacrement, devant Dieu. Durtal put examiner ces

sœurs pendant une seconde; sa désillusion fut d’abord complète. Il se

les figurait pâles et graves comme la nonne qu’il avait entrevue dans la

tribune et presque toutes étaient rouges, tachées de son, et croisaient

de pauvres doigts boudinés et crevés par les engelures. Elles avaient

des visages gonflés et semblaient toutes commencer ou terminer une

fluxion; elles étaient évidemment des filles de la campagne; et les

novices reconnaissables à leurs robes grises, sous le voile blanc,

étaient plus vulgaire encore; elles avaient certainement travaillé dans

des fermes; et, pourtant, à les regarder ainsi tendues vers l’autel,

l’indigence de leurs faces, l’horreur de leurs mains bleuies par le

froid, de leurs ongles crénelés, cuits par les lessives,

disparaissaient; les yeux humbles et chastes, prompts aux larmes de

l’adoration sous les longs cils, changeaient en une pieuse simplesse la

grossièreté des traits. Fondues dans la prière, elles ne voyaient même

pas ses regards curieux, ne soupçonnaient même point qu’un homme était

là qui les épiait.

Et Durtal enviait l’admirable sagesse de ces pauvres filles qui avaient

seules compris qu’il était dément de vouloir vivre. Il se disait:

l’ignorance mène au même résultat que la science. Parmi les Carmélites,

il est des femmes riches et jolies qui ont vécu dans le monde et l’ont

quitté, convaincues à jamais du néant de ses joies, et ces

religieuses-ci, qui ne connaissent évidemment rien, ont eu l’intuition

de cette vacuité qu’il a fallu des années d’expérience aux autres pour

acquérir. Par des voies différentes, elles sont arrivées au même

rond-point. Puis, quelle lucidité révèle cette entrée dans un ordre! car

enfin, si elles n’avaient pas été recueillies par le Christ, elles

seraient devenues quoi, ces malheureuses? Mariées à des pochards et

martelées de coups; ou bien servantes dans des auberges, violées par

leurs patrons, brutalisées par les autres domestiques, condamnées aux

couches clandestines, vouées au mépris des carrefours, aux dangers des

retapes! Et, sans rien savoir, elles ont tout évité; elles demeurent

innocentes, loin de ces périls et loin de ces boues, soumises à une

obéissance qui n’est plus ignoble, disposées par leur genre de vie même

à éprouver, si elles en sont dignes, les plus puissantes allégresses que

l’âme de la créature humaine puisse ressentir!

Elles restent peut-être encore des bêtes de somme, mais elles sont les

bêtes de somme du bon Dieu, au moins!

Il en était là de ses réflexions quand le bedeau lui fit un signe. Le

prêtre, descendu de l’autel, tenait le petit ostensoir; la procession

des jeunes filles s’ébranlait maintenant devant lui. Durtal passa devant

le rang des religieuses qui ne se mêlèrent pas au cortège et, le cierge

à la main, il suivit le bedeau qui portait derrière le prêtre un parasol

tendu de soie blanche.

Alors, de sa voix traînante d’accordéon grandi, l’harmonium, du haut de

la tribune, emplit l’église, et les nonnes, debout à ses côtés,

entonnèrent le vieux chant rythmé tel qu’un pas de marche, «l’Adeste

fideles», tandis qu’en bas les moniales et les fidèles scandaient, après

chaque strophe, le doux et pressant refrain «Venite adoremus».

La procession tourna, plusieurs fois, autour de la chapelle, dominant

les têtes courbées dans la fumée des encensoirs que les enfants de chœur

brandissaient, en se retournant, à chaque halte, devant le prêtre.

Eh bien mais, je ne m’en suis pas trop mal tiré, se dit Durtal,

lorsqu’ils furent revenus devant l’autel. Il croyait que son rôle avait

pris fin, mais, sans lui demander, cette fois, son avis, le bedeau le

pria de s’agenouiller, à la barre de communion, devant l’autel.

Il se sentait mal à l’aise, gêné de se savoir ainsi, derrière le dos,

tout ce pensionnat, tout ce couvent; puis il n’avait pas l’habitude de

cette posture; il lui sembla qu’on lui enfonçait des coins dans les

jambes, qu’on le soumettait, comme au Moyen Age, à la torture.

Embarrassé par son cierge qui coulait et menaçait de le cribler de

taches, il remuait doucement sur place, tentant d’émousser, en glissant

le bas de son paletot sous ses genoux, le coupant des marches; mais il

ne faisait, en bougeant, qu’aggraver son mal; ses chairs refoulées

s’inséraient entre les os et son épiderme froissé brûlait. Il finit par

suer d’angoisse, craignant de distraire la ferveur de la communauté par

une chute; et la cérémonie s’éternisait! à la tribune, les religieuses

chantaient, mais il ne les écoutait plus et déplorait la longueur de cet

office.

Enfin, le moment de la bénédiction s’apprêta.

Alors, malgré lui, se voyant là, si près de Dieu, Durtal oublia ses

souffrances et baissa le front, honteux d’être ainsi placé, tel qu’un

capitaine à la tête de sa compagnie, au premier rang de la troupe de ces

vierges; et, lorsque, dans un grand silence, la sonnette tinta et que le

prêtre, se retournant, fendit lentement l’air en forme de croix et

bénit, avec le Saint-Sacrement, la chapelle abattue à ses pieds, Durtal

demeura, le corps incliné, les yeux clos, cherchant à se dissimuler, à

se faire petit, à passer inaperçu, Là-haut, au milieu de cette foule

pieuse.

Le psaume «Laudate Dominum omnes gentes» retentissait encore, quand le

bedeau vint lui enlever son cierge. Durtal fut sur le point de jeter un

cri, alors qu’il fallut se mettre debout; ses genoux engourdis

craquaient et leurs charnières ne manœuvraient plus.

Il finit néanmoins par regagner, cahin-caha, sa place; il laissa

s’écouler la foule, et, s’approchant du bedeau, il lui demanda le nom de

ce couvent et l’ordre auquel appartenaient ces religieuses.

Ce sont des franciscaines missionnaires de Marie, répondit cet homme,

mais ce sanctuaire n’est pas leur propriété, comme vous semblez le

croire; c’est une chapelle de secours qui dépend de la paroisse de

Saint-Marcel de la Maison-Blanche; elle est seulement reliée par un

couloir à la maison que ces sœurs occupent là, derrière nous, dans la

rue de l’Ebre. Elles suivent, en somme, les offices au même titre que

vous, que moi, et elles tiennent, pour les enfants du quartier, école.

Elle est attendrissante cette petite chapelle, se dit Durtal, lorsqu’il

fut seul. Elle est vraiment appariée à l’endroit qu’elle abrite, à la

triste rivière des tanneurs qui coule, en deçà de la rue de la Glacière,

dans les cours. Elle me fait l’effet d’être à Notre-Dame de Paris ce que

sa voisine la Bièvre est à la Seine. Elle est le ruisselet de l’Église,

la panne pieuse, la misérable banlieue du culte!

Et elles sont aussi indigentes et exquises, les voix au sexe indécis ou

fondu de ces pauvres nonnes! et Dieu sait pourtant si j’exècre la voix

de la femme dans le lieu saint, car elle reste quand même impure. Il me

semble que la femme apporte toujours avec elle les miasmes permanents de

ses malaises et qu’elle fasse tourner les psaumes. Puis, quand même, la

vanité, la concupiscence sourdent de la voix mondaine et ses cris

d’adoration auprès de l’orgue ne sont que les cris de l’instance

charnelle, ses plaintes même dans les hymnes liturgiques les plus

sombres ne s’adressent que des lèvres à Dieu, car, au fond, la femme ne

pleure que le médiocre idéal du plaisir terrestre qu’elle ne peut

atteindre. Aussi, comme je comprends que l’Église l’ait rejetée de ses

offices et qu’elle emploie, pour ne pas contaminer l’étole musicale de

ses proses, la voix de l’enfant et de l’homme, voire même celle du

castrat.

Et cependant dans les couvents de femmes, cela change; il est certain

que la prière, que la communion, que les abstinences, que les vœux,

épurent le corps et l’âme et l’odeur vocale qui s’en dégage. Leurs

effluves donnent à la voix des religieuses, si écrue, si mal équarrie

qu’elle puisse être, ses chastes inflexions, ses naïves caresses d’amour

pur; ils la ramènent aux sons ingénus de l’enfance.

Dans certains ordres, ils semblent même l’émonder de la plupart de ses

branches et concentrer les filets de sève qui restent sur quelques

tiges; et il songeait à un monastère de carmélites où il était parfois

allé, se rappelait leurs voix défaillantes, presque mortes, dont le peu

de santé s’était réfugié dans trois notes, des voix ayant perdu les

couleurs musicales de la vie, les teintes du grand air, ne conservant

plus, dans le cloître, que celles des costumes qu’elles semblaient

refléter, des sons blancs et bruns, des sons chastes et sombres.

Ah! ces Carmélites, il y repensait maintenant, tandis qu’il descendait

la rue de la Glacière; et il évoquait une prise de voile dont le

souvenir l’emballait, chaque fois qu’il rêvait à des couvents. Il se

revoyait, un matin, dans la petite chapelle de l’avenue de Saxe, une

chapelle de style ogival, espagnol, percée d’étroites fenêtres tendues

de vitraux si foncés que la lumière séjournait dans leurs couleurs, sans

éclairer.

Au fond, se dressait, dans l’ombre, le maître-autel, surélevé de six

marches; à sa gauche, une grande grille de fer en forme d’ogive était

voilée d’un rideau noir et, du même côté, mais presque au bas de l’autel

alors, une petite ogive tracée sur un mur plein, s’allongeait en

lancette, trouée, au milieu, d’une ouverture simulant une sorte de

chatière carrée, un cadre sans panneau, vide.

Ce matin-là, cette chapelle, froide et obscure, rutilait, incendiée par

des taillis de cierges et l’odeur d’un encens non altéré, comme celui

des autres églises, par des benjoins et des gommes, l’emplissait d’une

fumée sourde; elle regorgeait de monde. Tapi dans un coin, Durtal

s’était retourné, et avait, ainsi que ses voisins, suivi du regard le

dos des thuriféraires et des prêtres qui se dirigeaient vers l’entrée.

Et la porte s’était brusquement écartée et il avait eu, dans une

explosion de jour, la vision rouge du Cardinal Archevêque de Paris,

traversant la nef, branlant une tête chevaline précédée d’un grand nez à

lunettes, voûtant sa haute taille, la penchant tout d’un côté, bénissant

d’une longue main tordue, telle qu’une patte de crabe, les assistants.

Il était monté avec sa suite à l’autel, s’était agenouillé sur un

prie-dieu; puis on lui avait enlevé sa pèlerine, on lui avait passé une

chasuble de soie, à croix claire, tissée d’argent, et la messe avait

commencé. Un peu avant la communion, le voile noir avait été doucement

tiré, derrière la haute grille, et dans un jour bleuâtre pareil à une

nuit de lune, Durtal avait entrevu des fantômes blancs qui glissaient et

des étoiles qui clignotaient en l’air et, tout contre la grille, une

forme de femme, agenouillée, immobile sur le sol, tenant, elle aussi,

une étoile au bout d’un cierge. La femme ne bougeait pas, mais l’étoile

tremblait; puis quand le moment de la communion avait été proche, la

femme s’était levée, avait disparu et sa tête, comme décapitée, était

venue remplir le cadre du guichet ouvert dans la lancette.

Penché en avant, il avait alors aperçu, pendant une seconde, une figure

morte, les paupières tombées; blanche, sans yeux, de même que les

statues en marbre de l’antique. Et tout s’était effacé avec le Cardinal,

courbé, le saint ciboire à la main, sur la chatière.

Ce fut si prompt qu’il se demanda s’il n’avait pas rêvé; la messe

s’était achevée. L’on entendait, derrière la claire-voie de fer, des

psalmodies lamentables, des chants lents, traînés, pleurés toujours sur

les mêmes notes; des lueurs vagabondes et des formes blanches passaient

dans l’azur fluide des encens. Mgr Richard s’était alors assis, mître en

tête, et il interrogeait la postulante, revenue à sa place, agenouillée

devant lui, derrière la grille.

Il parlait à voix basse; on ne pouvait l’entendre. Toute la chapelle se

penchait pour écouter la novice prononcer ses vœux, mais l’on ne

percevait qu’un long murmure. Durtal se rappelait qu’il avait joué des

coudes, qu’il était parvenu à s’approcher du chœur et que, là, au

travers des barres croisées de la herse, il avait aperçu la femme en

blanc, étendue à plat ventre, dans un cadre de fleurs; et tout le

couvent défilait, en se courbant sur elle, entonnait le chant des

trépassés, l’aspergeait d’eau bénite, comme une morte!

C’est admirable! s’écria-t-il, soulevé dans la rue par le souvenir de

cette scène,--et il se disait: la vie! la vie de ces femmes! coucher sur

une paillasse piquée de crins, sans oreiller ni draps; jeûner sept mois

de l’année sur douze, sauf les dimanches et les jours de fêtes; toujours

manger, debout, des légumes et des aliments maigres; rester sans feu,

l’hiver; psalmodier pendant des heures, sur des dalles glacées; se

châtier le corps, être assez humble pour, si l’on a été douillettement

élevée, accepter avec joie de laver la vaisselle, de vaquer aux besognes

les plus viles; prier, dès le matin, toute la journée jusqu’à minuit,

jusqu’à ce que l’on tombe en défaillance, prier ainsi jusqu’à la mort!

Faut-il qu’elles aient pitié de nous et qu’elles tiennent à expier

l’imbécillité de ce monde qui les traite d’hystériques et de folles, car

il est inapte à comprendre les joies suppliciées de telles âmes!

On ne se sent pas très fier de soi, quand on songe aux Carmélites et

même à ces humbles Franciscaines qui sont cependant plus vulgaires. Il

est vrai que celles-là n’appartiennent pas à un ordre contemplatif,

mais, c’est égal, leurs règles sont assez rigides, leur existence est

assez dure pour qu’elles puissent, elles aussi, compenser par leurs

oraisons et par leurs œuvres les excès de la ville qu’elles protègent.

Il s’exaltait, en pensant aux monastères. Ah! être terré chez eux, à

l’abri des mufles, ne plus savoir si des livres paraissent, si des

journaux s’impriment, ignorer pour jamais ce qui se passe, hors de sa

cellule, chez les hommes!--et parfaire le bienfaisant silence de cette

vie murée, en se nourrissant d’actions de grâces, en se désaltérant de

plain-chant, en se saturant avec les inépuisables délices des liturgies!

Puis, qui sait? à force de bonne volonté, de suppliques ardentes,

parvenir à L’approcher, à L’entretenir, à Le sentir près de soi, presque

content de sa créature, peut-être! Et il évoquait les allégresses de ces

abbayes où Jésus vivait. Il se rappelait cet étonnant couvent

d’Unterlinden, près de Colmar, où, au XIIIe siècle, ce n’était pas une,

deux nonnes, c’était le monastère tout entier qui surgissait, éperdu,

devant le Christ dans des cris de joie: des religieuses s’élevaient

au-dessus de terre, d’autres entendaient des chants séraphiques ou

sécrétaient de leurs corps épuisés des baumes; d’autres encore

devenaient diaphanes ou se nimbaient d’étoiles; tous les phénomènes de

la vie contemplative étaient visibles dans la haute école de Mystique

que fut ce cloître.

Emballé comme il l’était, il se trouva devant sa porte, sans même se

souvenir de la route qu’il avait prise et, une fois dans sa chambre, il

eut une distension et un éclat d’âme. Il avait envie de remercier, de

demander miséricorde, d’appeler, il ne savait qui, de quérir il ne

savait quoi. Et soudain ce besoin de s’épancher, de sortir de lui-même,

se précisa et il tomba à genoux, disant à la Vierge:

--Ayez pitié, écoutez-moi; j’aime mieux tout plutôt que de rester ainsi,

que de continuer cette existence ballottée et sans but, ces étapes

vaines! Pardonnez, Sainte Vierge, au salaud que je suis, car je n’ai

aucun courage pour commencer les hostilités, pour me combattre! ah! si

vous vouliez! je sais bien que c’est fort d’oser vous supplier, alors

que l’on n’est même pas résolu à retourner son âme, à la vider comme un

seau d’ordures, à taper sur son fond, pour en faire couler la lie, pour

en détacher le tartre, mais... mais... que voulez-vous, je me sens si

débile, si peu sûr de moi, qu’en vérité, je recule!

Oh! tout de même ce que je voudrais m’en aller, être hors d’ici, à mille

lieues de Paris, je ne sais où, dans un cloître! Mon Dieu! c’est fou ce

que je vous raconte, car je ne resterais pas deux jours dans un couvent

et l’on ne m’y recevrait pas d’ailleurs!

Et il se fit cette réflexion.

Pour une fois que je suis moins sec, moins malpropre que de coutume, je

ne trouve à dire à la Vierge que des insanités et des niaiseries, alors

qu’il serait si simple de solliciter son pardon, de l’implorer pour

qu’elle ait pitié de ma vie déserte, pour qu’elle m’aide à résister aux

sommations de mes vices, à ne plus payer, ainsi que je le fais, les

redevances des nerfs, l’impôt des sens!

C’est égal, reprit-il, en se relevant, en voilà assez. Je ferai au moins

le peu que je puis; sans plus tarder, j’irai chez l’abbé, demain, je lui

expliquerai mes litiges d’âme et nous verrons bien après!

V

Il éprouva un véritable soulagement lorsque la bonne lui répondit:

Monsieur L’Abbé est chez lui. Il entra dans un petit salon et attendit

que le prêtre, qu’il entendait converser avec une personne dans une

autre chambre, fût seul.

Il regardait cette petite pièce et constatait que rien n’était changé

depuis sa dernière visite. Elle restait meublée d’un divan de velours

dont le rouge jadis incarnat était devenu de ce rose fané qu’a la

confiture de framboise bue par du pain. Il y avait, en outre, deux

fauteuils Voltaire, placés de chaque côté d’une cheminée que paraient

une pendule Empire et des vases de porcelaine remplis de sable dans

lequel s’enfonçaient des tiges de roseaux secs. En un coin, contre le

mur, sous un ancien crucifix de bois, on apercevait un prie-Dieu où la

place des genoux était marquée; une table ovale, au milieu; quelques

gravures pieuses le long des murs; et c’était tout.

Ça sent l’hôtel et le logis de la vieille fille, se dit Durtal. La

vulgarité des meubles, des rideaux en damas déteint, des cloisons

tapissées d’un papier de tenture, semé de bouquets de pavots, et de

fleurs des champs aux teintes inexactes, rappelait, en effet, les

chambres garnies au mois, mais certains détails, d’abord la méticuleuse

propreté de la pièce, les coussins de tapisserie posés sur le divan, les

ronds de sparterie sous les chaises, un hortensia semblable à un

chou-fleur peint, placé dans un cache-pot couvert d’une dentelle,

évoquaient, d’autre part, l’intérieur futile et glacé d’une dévote.

Il n’y manquait alors qu’une cage à serins, des photographies dans des

cadres de peluche, des coquillages et des pelotes.

Durtal en était là de ses réflexions quand l’abbé survint, lui tendit la

main, tout en lui reprochant doucement son abandon.

Durtal s’excusa de son mieux, prétexta des occupations inaccoutumées, de

longs ennuis.

--Et notre Bienheureuse Lydwine, qu’en faites-vous?

--Ah! Je n’ai même pas commencé sa vie; je ne suis vraiment point dans

un état d’âme qui me permette de l’aborder.

L’accent découragé de Durtal surprit le prêtre.

--Voyons, qu’est-ce qu’il y a? puis-je vous être utile?

--Je ne sais, Monsieur l’abbé; j’ai un peu honte de vous entretenir de

semblables misères; et subitement, il se débonda, épandant, au hasard

des mots, ses plaintes, avouant l’inconscience de sa conversion, ses

débats avec sa chair, son respect humain, son éloignement des pratiques

ecclésiales, son aversion pour tous les rites exigés, pour tous les

jougs.

L’abbé l’écoutait sans broncher, le menton dans sa main.

--Vous avez plus de quarante ans, dit-il, lorsque Durtal se tut; vous

avez franchi l’âge où avant toute impulsion d’idées, c’est l’éveil de la

chair qui suscite les tentations; maintenant, vous en êtes à cette

période où ce sont les pensées lubriques qui se présentent d’abord à

l’imagination, avant que les sens ne tressaillent. Il s’agirait donc de

combattre moins votre corps endormi que votre âme qui le stimule et le

trouble. D’autre part, vous avez des lots arriérés de tendresses à

placer; pas de femme, pas d’enfants qui les puissent prendre; de sorte

que, les affections refoulées par le célibat, vous finissez par les

reporter là où elles eussent dû tout d’abord aller; votre faim d’âme,

vous tentez de la contenter dans les chapelles et, comme vous hésitez,

comme vous n’avez pas le courage de vous arrêter à une décision, de

rompre une bonne fois, avec vos vices, vous en êtes arrivé à cet étrange

compromis: réserver votre tendresse pour l’Église et les manifestations

de cette tendresse pour les filles. Voilà, si je ne me trompe, votre

bilan exact. Eh bien! Mais, mon Dieu, il ne faut pas trop vous plaindre;

car, voyez-vous, l’important, c’est de n’aimer que corporellement la

femme. Quand le Ciel vous a départi cette grâce de n’être pas pris par

les sentiments, avec un peu de bonne volonté tout s’arrange.

--Il est indulgent, ce prêtre, pensa Durtal.

--Oui, mais, reprit l’abbé, vous ne pouvez rester toujours entre deux

selles; le moment va venir où il faudra enjamber l’une et repousser

l’autre...

Et regardant Durtal qui baissait le nez sans répondre.

--Priez-vous seulement?--Je ne vous demande pas si vous faites oraison

le matin, car tous ceux qui finissent par s’engager dans la voie divine,

après avoir vagabondé, pendant des années, au hasard des routes,

n’invoquent pas le Seigneur, dès leur réveil. L’âme se croit mieux

portante au lever du jour, elle s’estime plus solide et elle profite

aussitôt de cette passagère énergie pour oublier Dieu. Mais il en est

d’elle ainsi que du corps lorsqu’il est malade. Dès que la nuit vient,

les affections s’aggravent, les douleurs assoupies se réveillent, la

fièvre qui dormait se ranime, les ordures ressuscitent et les plaies

ressaignent, et alors elle songe au divin Thaumaturge, elle songe au

Christ. Priez-vous le soir?

--Parfois... et c’est difficile pourtant! Les après-midi sont encore

possibles, mais, vous le dites justement, quand le jour disparaît, les

maux sévissent. C’est toute une chevauchée d’idées obscènes qui me passe

alors dans la cervelle! Allez donc vous recueillir dans ces moments-là.

--Si vous ne vous sentez pas la force de résister, dans la rue ou chez

vous, pourquoi ne vous réfugiez-vous point dans les églises?

--Mais elles sont fermées lorsqu’on a le plus besoin d’elles, le clergé

couche Jésus aussitôt que la nuit tombe!

--Je le sais; mais si la plupart des églises sont closes, il en est

quelques-unes pourtant qui restent entrebâillées assez tard. Tenez,

Saint-Sulpice est du nombre; puis, il en est encore une qui demeure

ouverte tous les soirs et qui, par tous les temps, assure les prières et

les chants du Salut à ses visiteurs: Notre-Dame des Victoires; vous la

connaissez, je pense.

--Oui, Monsieur l’abbé. Elle est laide à faire pleurer, elle est

prétentieuse, elle est baroque et ses chantres y barattent une margarine

de sons vraiment rances! Je ne la fréquenterais donc pas comme

Saint-Séverin et Saint-Sulpice, pour y admirer l’art des anciens

«Logeurs du bon Dieu», ou y écouter, même falsifiées, les amples et les

familières mélodies du plain-chant. Notre-Dame des Victoires est, au

point de vue esthétique, nulle, et j’y suis allé quelquefois pourtant,

parce que, seule, à Paris, elle possède l’irrésistible attrait d’une

piété sûre, parce que, seule, elle conserve intacte l’âme perdue des

Temps. A quelque heure qu’on y aille, dans un silence absolu, des gens

prosternés y prient; elle est pleine lorsqu’on l’ouvre et elle est

encore pleine quand on la ferme; c’est un va-et-vient continu de

pèlerins, issus de tous les quartiers de Paris, débarqués de tous les

fonds de la province et il semble que chacun d’eux alimente, avec les

prières qu’il apporte, l’immense brasier de Foi dont les flammes se

renouvellent, sous ses cintres enfumés, ainsi que ces milliers de

cierges qui se succèdent, en brûlant, du matin au soir, devant la

Vierge.

Eh bien, moi, qui recherche dans les chapelles les coins les plus

déserts, les endroits les plus sombres, moi qui exècre les cohues, je me

mêle presque volontiers aux siennes. C’est que, là, chacun s’isole et

que néanmoins chacun s’entr’aide; l’on ne voit même plus les corps

humains qui vous environnent, mais l’on sent le souffle des âmes qui

vous entourent. Si réfractaires, si humide que l’on puisse être, l’on

finit par prendre feu à ce contact et l’on s’étonne de se trouver tout à

coup moins vil; il me semble que les prières qui, autre part,

lorsqu’elles me sortent des lèvres, retombent, épuisées et presque

froides sur le sol, s’élancent dans ce lieu, sont emportées, soutenues

par les autres, et qu’elles s’échauffent et qu’elles planent et qu’elles

vivent!

A Saint-Séverin, j’ai bien éprouvé déjà cette sensation d’une assistance

s’épandant des piliers et coulant des voûtes, mais, tout bien considéré,

ces secours étaient plus faibles. Peut-être que, depuis le Moyen Age,

cette église use, à force de ne pas les renouveler, les célestes

effluves dont elle est chargée; tandis qu’à Notre-Dame, cette aide qui

jaillit des dalles est continuellement vivifiée par la présence

ininterrompue d’une ardente foule. Dans l’une, c’est la pierre

imprégnée, c’est l’église même qui vous réconforte, dans l’autre c’est

surtout la ferveur des multitudes qui l’emplissent.

Et puis, j’ai cette impression bizarre que la Vierge, attirée, retenue

par tant de foi, ne fait que séjourner dans les autres églises, qu’elle

n’y va qu’en visite, tandis qu’elle est installée à demeure, qu’elle

réside réellement à Notre-Dame.

L’abbé souriait.

--Allons, je vois que vous la connaissez et que vous l’aimez; et

pourtant, cette église n’est pas située sur notre rive gauche, hors de

laquelle il n’est point de sanctuaire qui vaille, m’avez-vous dit, un

jour.

--Oui, et cela m’étonne--d’autant qu’elle se dresse en plein quartier

commerçant, à deux pas de la Bourse dont elle peut entendre les cris

ignobles!

--Et elle fut elle-même une Bourse, répliqua l’abbé.

--Comment?

--Après avoir été baptisée par des moines et avoir servi de chapelle aux

Augustins déchaux, elle a, pendant la Révolution, subi les derniers

outrages; la Bourse s’est installée dans ses murs.

--J’ignorais ce détail, s’écria Durtal.

--Mais, reprit l’abbé, il en fut d’elle comme de ces Saintes qui, si

l’on en croit leurs biographes, recouvrèrent dans une vie d’oraisons la

virginité qu’elles avaient autrefois perdue. Notre-Dame s’est lavée de

son stupre et, bien qu’elle soit relativement jeune, elle est

aujourd’hui saturée d’émanations, injectée d’effluences angéliques,

pénétrée de sels divins; elle est pour les âmes infirmes ce que

certaines stations thermales sont pour le corps. On y fait des saisons,

on y accomplit des neuvaines, on y obtient des cures.

Eh bien! Revenons à nos moutons, je vous disais donc que vous agiriez

sagement, en allant, les mauvais soirs, assister au Salut dans cette

église; je serais surpris si vous n’en sortiez pas émondé et vraiment

calme.

--S’il n’a que cela à m’offrir, c’est peu, pensa Durtal. Et, après un

silence découragé, il reprit:

--Mais, Monsieur l’abbé, quand même je fréquenterais ce sanctuaire et

suivrais les offices des autres églises, alors que les tentations

m’assaillent; quand même je me confesserais et m’approcherais des

Sacrements, à quoi cela m’avancerait-il? Je rencontrerais, en sortant,

une femme dont la vue me tisonnerait les sens, eh bien Ce serait, comme

après mes départs énervés de Saint-Séverin; l’attendrissement même que

j’aurais eu dans la chapelle me perdrait, je suivrais la femme.

--Qu’en savez-vous?--Et subitement le prêtre se leva et arpenta la

chambre.

--Vous n’avez pas le droit de parler ainsi, car la vertu du Sacrement

est formelle; l’homme qui a communié n’est plus seul. Il est armé contre

les autres et défendu contre lui-même; et se croisant les bras devant

Durtal, il s’exclama:

--Perdre son âme pour le plaisir de projeter un peu de boue hors de soi,

car c’est cela votre amour humain! Quelle démence!--Et depuis le temps

que vous vous réprouvez, cela ne vous dégoûte point?

--Si, je me dégoûte--mais après que mes porcheries sont satisfaites.--Si

seulement je pouvais arriver au vrai repentir...

--Soyez tranquille, fit l’abbé qui se rassit, vous l’avez...

Et voyant que Durtal hochait la tête.

--Rappelez-vous ce que dit Sainte Térèse: «une peine des commençants,

c’est de ne pouvoir reconnaître s’ils ont un vrai repentir de leurs

fautes; ils l’ont pourtant et la preuve en est de leur résolution si

sincère de servir Dieu». Méditez cette phrase, elle s’applique à vous,

car cette répulsion de vos péchés qui vous excède témoigne de vos

regrets et vous avez le désir de servir le Seigneur, puisque vous vous

débattez, en somme, pour aller à lui.

Il y eut un instant de silence.

--Enfin, Monsieur L’abbé, que me conseillez-vous?

--Je vous recommande de prier chez vous, à l’église, le plus que vous

pourrez, partout. Je ne vous prescris aucun remède religieux, je vous

invite tout bonnement à mettre à profit quelques préceptes d’hygiène

pieuse; nous verrons après.

Durtal restait indécis, mécontent de même que ces malades qui en veulent

aux médecins lorsque, pour les contenter, ceux-ci ne leur ordonnent que

de pâles drogues.

Le prêtre se mit à rire.

--Avouez, fit-il, en le regardant bien en face, avouez que vous vous

dites: ce n’était pas la peine de me déranger, car je ne suis pas plus

avancé qu’avant; ce brave homme de prêtre pratique la médecine

expectante; au lieu de me couper par des médicaments énergiques mes

crises, il me lanterne, me recommande de me coucher de bonne heure, de

ne pas attraper froid...

--Oh! Monsieur l’abbé, protesta Durtal.

--Je ne veux cependant pas vous traiter comme un enfant ou vous parler

comme à une femme; entendez-moi donc.

La façon dont s’est opérée votre conversion ne peut me laisser aucun

doute. Il y a eu ce que la Mystique appelle un attouchement divin;

seulement--et ceci est à remarquer--Dieu s’est passé de l’intervention

humaine, de l’entremise même d’un prêtre, pour vous ramener dans une

voie que vous aviez depuis plus de vingt ans quittée.

Or, nous ne pouvons raisonnablement supposer que le Seigneur ait agi à

la légère et qu’il veuille laisser maintenant inachevée son œuvre. Il la

parfera donc, si vous n’y mettez aucun obstacle.

En somme vous êtes, à l’heure actuelle, ainsi qu’une pierre d’attente

entre ses mains; qu’en fera-t-il? je l’ignore, mais puisqu’il s’est

réservé la conduite de votre âme, laissez-le agir; patientez, il

s’expliquera; ayez confiance, il vous aidera; contentez-vous de proférer

avec le Psalmiste: «Doce me facere voluntatem tuam, quia Deus meus es

tu.»

Je vous le répète, je crois à la vertu préventive, à la puissance

formelle des Sacrements. Je comprends très bien le système du père

Milleriot qui forçait à communier des gens qu’il appréhendait de voir

retomber dans leurs péchés, après. Pour toute pénitence, il les

obligeait à recommunier encore et il finissait par les épurer avec les

Saintes Espèces prises à de hautes doses. C’est une doctrine tout à la

fois réaliste et surélevée...

Mais, rassurez-vous, reprit l’abbé, en regardant Durtal qui paraissait

gêné, mon intention n’est pas d’expérimenter sur vous cette méthode; au

contraire, mon avis est que, dans l’état d’ignorance où nous sommes des

volontés de Dieu, vous vous absteniez des Sacrements.

Car il faut que vous les désiriez, il faut que cela vienne de vous ou

plutôt de Lui; cette soif de la Pénitence, cette faim de l’Eucharistie,

vous l’aurez, dans un temps plus ou moins rapproché, soyez-en sûr. Eh

bien! Quand, n’y tenant plus, vous réclamerez le pardon et supplierez

qu’on vous laisse approcher de la Sainte Table, alors nous verrons, nous

Lui demanderons de quelle manière il conviendra de s’y prendre pour vous

sauver.

--Mais, il n’y a pas, je présume, plusieurs manières de se confesser et

de communier...

--Évidemment,--aussi n’est-ce point cela que je veux dire; non...

mais...

Et le prêtre hésita, chercha ses mots.

--Il est bien certain, reprit-il, que l’art a été le principal véhicule

dont le Sauveur s’est servi pour vous faire absorber la Foi. Il vous a

pris par votre côté faible... ou fort, si vous aimez mieux. Il vous a

imprégné de chefs-d’œuvre mystiques; il vous a persuadé et converti,

moins par la voie de la raison que par la voie des sens; et dame, ce

sont là des conditions très spéciales dont il importe de tenir compte.

D’autre part, vous n’avez point une âme humble, une âme simple; vous

êtes une sorte de sensitive que la moindre imprudence, que la moindre

maladresse d’un confesseur fera se replier sur elle.

Pour que vous ne soyez pas à la merci d’une impression fâcheuse, il y

aurait donc certaines précautions à prendre. Dans l’état de faiblesse,

de défaillance où vous êtes, il suffirait, pour vous mettre en déroute,

de si peu de chose, d’une figure déplaisante, d’un mot malheureux, d’un

milieu antipathique, d’un rien... est-ce vrai?

--Hélas! soupira Durtal, je suis bien obligé de vous répondre que vous

voyez juste: mais, Monsieur l’abbé, il me semble que je n’aurais pas de

telles désillusions à craindre, si, quand le moment que vous annoncez

sera venu, vous me permettiez de me confesser à vous.

Le prêtre resta silencieux.

--Sans doute, fit-il, si je vous ai rencontré, c’est que, probablement,

je dois vous être utile, mais j’ai l’idée que mon rôle se bornera à vous

désigner la route; je serai un trait d’union et rien de plus: vous

finirez comme vous avez commencé, sans aide, seul; l’abbé demeura

rêveur, puis il secoua la tête;--au fait, reprit-il, laissons cela, car

nous ne pouvons préjuger les desseins de Dieu; je vais me résumer

plutôt: tâchez d’étouffer vos crises charnelles dans la prière; il

s’agit moins pour l’instant de n’être pas vaincu, que de faire tous vos

efforts pour ne l’être point.

Et, doucement, afin de remonter Durtal qu’il voyait abattu, le prêtre

ajouta:

--Si vous succombez, ne désespérez pas, ne jetez pas, après la cognée,

le manche. Dites-vous qu’après tout, la Salacité n’est point la plus

impardonnable des fautes, qu’elle figure au nombre des deux délits que

la créature humaine paie au comptant et qui sont, par conséquent,

expiés, en partie au moins, avant la mort. Dites-vous que la Luxure et

la Cupidité refusent tout crédit et n’attendent point; et, en effet,

celui qui commet indûment l’acte de chair est presque toujours, de son

vivant, puni. Pour les uns, ce sont des bâtards à élever, des femmes

infirmes, de bas concubinages, des carrières brisées, d’abominables

duperies de la part de celles qu’ils aiment. De quelque côté que l’on se

tourne avec la femme, on souffre, car elle est le plus puissant engin de

douleur que Dieu ait donné à l’homme!

Et il en est de même de la passion du Lucre. Tout être qui se laisse

envahir par cet odieux péché le répare généralement avant qu’il meure.

Tenez, prenez le Panama. Des cuisinières, des concierges, des petits

rentiers qui jusqu’alors vivaient tranquilles, ne cherchaient pas des

gains démesurés, des profits par trop illicites, se sont rués, tels que

des fous, sur cette affaire. Ils n’ont plus eu qu’une pensée, gagner de

l’argent; le châtiment de leur avidité fut, vous le savez, brusque!

--Oui, fit Durtal en riant, les de Lesseps ont été les agents de la

Providence, lorsqu’ils ont dérobé les économies des gogos qui les

avaient acquises par de probables larcins, du reste!

--Enfin, reprit l’abbé, j’insiste sur cette dernière recommandation: ne

vous découragez point, si vous sombrez. Ne vous méprisez pas trop; ayez

le courage d’entrer dans une église, après; car c’est par la lâcheté que

le démon vous tient; la fausse honte, la fausse humilité qu’il vous

insinue, ce sont elles qui nourrissent, qui conservent, qui solidifient,

en quelque sorte, votre luxure.

Allons, sans adieu; revenez bientôt me voir.

Durtal se retrouva, un peu ahuri, dans la rue. Il est évident,

murmura-t-il, en marchant à grands pas, que l’abbé Gévresin est un

habile horloger d’âme. Il m’a dextrement dévissé le mouvement de mes

passions et fait sonner mes heures de lassitude et d’ennui; mais, en

somme, tous ses conseils se réduisent à celui-ci: cuisez dans votre jus

et attendez.

Au fait, il a raison, si j’étais à point, je ne serais pas allé chez lui

pour bavarder, mais bien pour me confesser; ce qui est étrange, c’est

qu’il ne semble pas du tout croire que c’est lui qui me passera à la

lessive; et à qui veut-il donc que je m’adresse? Au premier venu qui me

dévidera sa bobine de lieux-communs, qui me frottera, avec de grosses

mains, sans y voir clair.

Tout ça... tout ça... voyons, quelle heure est-il? Il regarda sa montre:

six heures; je n’ai pas envie de rentrer chez moi, qu’est-ce que je vais

faire jusqu’au dîner?

Il était près de Saint-Sulpice. Il fut s’y asseoir afin de mettre un peu

d’ordre dans ses idées; il s’installa dans la chapelle de la Vierge qui

était presque vide à cette heure.

Il ne se sentait aucun désir de prier, restait là, regardant cette

grande rotonde de marbre et d’or, cette scène de théâtre où, seule

éclairée, la Vierge s’avance au-devant des fidèles comme du fond d’un

décor de grotte, sur des nuées de plâtre.

Deux petites sœurs des Pauvres vinrent, sur ces entrefaites,

s’agenouiller non loin de lui et se recueillirent, la tête entre les

mains.

Il se prit à rêvasser en les regardant.

Elles sont enviables, se dit-il, ces âmes qui peuvent s’abstraire ainsi

dans l’oraison; comment font-elles, car enfin ce n’est pas aisé, lorsque

l’on songe aux misères de ce monde, d’aduler la miséricorde si vantée

d’un Dieu? On a beau croire qu’il existe, être certain qu’il est bon, on

ne le connaît pas, en somme, on l’ignore; Il est, et en effet, il ne

peut être qu’immanent et permanent, inaccessible. Il est on ne sait quoi

et l’on sait tout au plus ce qu’il n’est point. Essayez de vous

l’imaginer et aussitôt le bon sens chavire, car il est au-dessus, au

dehors, au dedans de chacun de nous. Il est trois et il est un, il est

chaque et il est tout; il est sans commencement et il sera sans fin; il

est surtout et à jamais incompréhensible. Si l’on tente de se le

figurer, de lui attribuer une enveloppe humaine, on aboutit à la naïve

conception des premiers âges; on se le représente sous les traits d’un

ancêtre, d’un vieux modèle italien, d’un papa Tourguéneff à longue barbe

et l’on ne peut s’empêcher de sourire, tant ce portrait de Dieu le Père

est enfantin!

Il est en somme si résolument au-dessus de l’imagination, au-dessus des

sens qu’il demeure presque à l’état vocal dans les oraisons et que les

élans de l’humanité vont surtout au Fils qui est seul évocable, parce

qu’il s’est fait homme, parce qu’il a pour nous quelque chose d’un grand

frère, parce qu’ayant pleuré sous la forme humaine, nous pensons qu’il

sera plus exorable, qu’il compatira mieux à nos maux.

Quant à la troisième Personne, elle est plus déconcertante encore que la

première. Elle est, par excellence, l’Incogniscible. Comment s’imaginer

ce Dieu amorphe et asome, cette Hypostase égale aux deux autres qui

l’effluent, qui l’expirent, en quelque sorte; on se la figure comme une

clarté, comme un fluide, comme un souffle et l’on ne peut même lui

prêter ainsi qu’au Père la face virile, car les deux fois qu’elle

revêtit un corps, elle se montra sous les espèces d’une colombe et de

langues de feu et ces deux aspects si différents n’aident point à nous

suggérer l’idée de la nouvelle apparence qu’elle pourrait prendre!

Décidément, la Trinité est effrayante; elle est le vertige même;

Ruysbroeck l’admirable l’a du reste écrit:

«Que ceux qui voudraient savoir ce qu’est Dieu et l’étudier sachent que

c’est défendu, ils deviendraient fous.»

Aussi, reprit-il, en regardant les deux petites sœurs qui égrenaient

maintenant leur rosaire, ce qu’elles ont raison les braves filles de ne

pas chercher à comprendre et de se borner à prier de tout leur cœur et

la Mère et le Fils!

D’ailleurs dans toutes les vies des Saints qu’elles ont pu lire, elles

ont constaté que c’étaient toujours Jésus et Marie qui apparaissaient à

ces élus pour les consoler et les affermir.

Au fait, que je suis bête, implorer le Fils c’est implorer les deux

autres, car en priant l’un d’entre eux, l’on prie en même temps les

trois, puisqu’ils ne font qu’un!--Et cependant les Hypostases sont quand

même spéciales, puisque si l’Essence divine est une et simple, elle

l’est dans la triple distinction des Personnes, mais, encore une fois, à

quoi bon sonder l’Impénétrable?

C’est égal, poursuivit-il, se remémorant cette entrevue qu’il venait

d’avoir avec ce prêtre, comment tout cela finira-t-il? Si l’abbé voit

juste, je ne m’appartiens déjà plus; je vais entrer dans un inconnu qui

m’effraie; si seulement les rumeurs de mes vices consentaient à se

taire, mais je les sens qui montent furieusement en moi. Ah! cette

Florence,--et il pensait à une fille aux aberrations de laquelle il

était rivé,--elle continue à se promener dans ma cervelle; elle se

déshabille derrière le rideau baissé de mes yeux; et je suis envahi

d’une affreuse lâcheté lorsque j’y songe.

Il essaya, une fois de plus, de l’éloigner, mais elle riait, étendue,

ouverte, devant lui, et sa volonté s’affaissait rien qu’à la voir.

Il la méprisait, l’exécrait même, mais la démence de ses impostures le

rendait fou; il la quittait, dégoûté et d’elle et de lui; il se jurait

de n’y plus retourner et il y revenait quand même, sachant qu’après

celle-là, toutes les autres seraient monotones. Il se rappelait

mélancoliquement des femmes d’un cru plus recherché, bien supérieur à

celui de Florence, des femmes passionnées, elles aussi, et voulant tout,

mais comme, en comparaison de cette fille dont le terroir était pour le

moins inavouable, elles étaient, au goûter, de bouquet plat et d’arome

fade!

Non, plus il y pensait et plus il devait s’avouer qu’aucune d’elles ne

savait apprêter d’aussi délicieuses immondices, conditionner d’aussi

terribles plats.

Et il la voyait maintenant avancer vers lui sa bouche, étendre la main

pour le saisir.

Il eut un recul. Quelle ordure! se cria-t-il, mais sa rêverie se

continua; seulement elle dévia sur l’une des sœurs dont il apercevait le

doux profil.

Il la déshabilla lentement, se plaisant à des haltes, fermant les yeux,

sentant sous la pauvre robe les formes retrouvées de Florence.

Du coup, il s’ébroua, revint à la réalité, se vit à Saint-Sulpice, dans

la chapelle. Ah! c’est dégoûtant de venir souiller par de monstrueuses

visions l’église! non, mieux vaut partir.

Et il sortit, éperdu.--Je suis chaste depuis quelque temps, c’est

peut-être pour cela que je divague, se dit-il, si j’allais chez Florence

épuiser toutes les fraudes de mon cerveau, tous les méfaits de mes

nerfs, si je vidais ainsi le désir, si je tuais enfin la hantise de son

corps, en m’en gavant!

Et il était bien obligé de se répondre qu’il devenait idiot, car il

savait, par expérience, que l’obscénité ne se tarit pas et que la luxure

s’affame, à mesure qu’on l’alimente. Non, l’abbé a raison, il s’agit de

devenir, de rester chaste. Mais comment faire? Prier? est-ce que je le

puis, alors qu’à l’église même des nudités m’assaillent! les turpitudes

m’avaient déjà suivi à la Glacière; ici, elles m’apparaissent encore et

me terrassent. Comment se défendre? car enfin, c’est affreux d’être

ainsi seul, de ne rien savoir, de n’avoir aucune preuve, de sentir les

prières qu’on s’arrache choir dans le silence, dans le vide, sans un

geste qui réponde, sans un mot d’encouragement, sans un signe. On ne

sait vraiment pas s’Il est là et s’Il vous écoute! Et l’abbé qui veut

que j’attende, de là-haut, une indication, un ordre; mais c’est d’en bas

qu’ils me viennent, hélas!

En route · 第 15 / 32 题