SUR LE REVERS DE LA MÉDAILLE DE SAINT BENOÎT

En haut de la médaille le chiffre de Jésus I. H. S. (_Jesus hominum

Salvator_, Jésus sauveur des hommes), puis dans les vides, dessinant

quatre triangles sphériques au-dessus et au-dessous des deux bras de la

croix, ces lettres inscrites dans de minuscules ronds, C. S. P. B.,

initiales de ces mots _Crux Sancti Patris Benedicti_, croix du saint

Père Benoît.

Sur les deux branches de la croix, les caractères sont ainsi rangés:

C

S

N. D. S. M. D.

M

L

Traduction de la ligne verticale: _Crux Sacra Sit Mihi Lux_, que la

croix sainte soit lumière.

Traduction de la ligne horizontale: _Non Draco Sit Mihi Dux_, que le

Démon ne soit pas mon guide.

Enfin sur la bordure du cercle, dans l’exergue, en commençant par le

haut et en descendant à droite, on lit ces lettres:

V. R. S. N. S. M. V.

S. M. Q. L. I. V. L.

Initiales de ce distique:

_Vade Retro, Satana, Non Suade Mihi Vana

Sunt Mala quæ Libas; Ipse, Venena Bibas._

Retire-toi, Satan, ne me conseille point les choses vaines.

Ce que tu nous verses, c’est le Mal; bois, toi-même, tes poisons.

Je n’aime ni les avant-propos, ni les préfaces et, autant que possible,

je m’abstiens de faire devancer mes livres par d’inutiles phrases.

Il me faut donc un motif sérieux, quelque chose comme un cas de légitime

défense, pour me résoudre à dédicacer de ces quelques lignes cette

nouvelle édition d’_En Route_.

Ce motif le voici:

Depuis la mise en vente de ce volume, ma correspondance, déjà très

développée par les discussions dont _Là-Bas_ fut cause, s’est accrue de

telle sorte que je me vois dans la nécessité ou de ne plus répondre aux

lettres que je reçois, ou de renoncer à tout travail.

Ne pouvant me sacrifier cependant, pour satisfaire aux exigences de

personnes inconnues dont la vie est sans doute moins occupée que la

mienne, j’avais pris le parti de négliger les demandes de renseignements

suscitées par la lecture d’«En Route»; mais je n’ai pu persévérer dans

cette délectable attitude, parce qu’elle menaçait de devenir odieuse, en

certains cas.

Ils peuvent, en effet, se scinder en deux catégories, ces envois de

lettres.

La première émane de simples curieux; sous prétexte qu’ils s’intéressent

à mon pauvre être, ceux-là veulent savoir un tas de choses qui ne les

regardent pas, prétendent s’immiscer dans mon intérieur, se promener

comme en un lieu public dans mon âme.

Ici, pas de difficultés, je brûle ces épistoles et tout est dit. Mais il

n’en est pas de même de la seconde catégorie de ces lettres.

Celle-là, de beaucoup la plus nombreuse, provient de gens tourmentés par

la grâce, se battant avec eux-mêmes, appelant et repoussant, à la fois,

une conversion; elle procède souvent aussi de dolentes mères réclamant

pour la maladie ou pour l’inconduite de leurs enfants le secours de

prières d’un cloître.

Et tous me demandent de leur dire franchement si l’abbaye que j’ai

décrite dans ce livre existe et me supplient, dans ce cas, de les mettre

en rapport avec elle; tous me requièrent d’obtenir que le frère

Siméon--en admettant que je ne l’aie pas inventé ou qu’il soit, ainsi

que je l’ai raconté, un saint--leur vienne, par la vertu de ses

puissantes oraisons, en aide.

C’est alors que, pour moi, la partie se gâte. N’ayant pas le courage

d’écarter de telles suppliques, je finis par écrire deux billets, l’un

au signataire de la missive qui me parvint et l’autre, au couvent; plus,

quelquefois, si des points sont à préciser, si des informations plus

étendues sont nécessaires. Et, je le répète, ce rôle de truchement

assidu entre des laïques et des moines m’absorbe, m’empêche absolument

de travailler.

Comment s’y prendre alors pour contenter les autres et ne pas trop se

déplaire? Je n’ai découvert que ce moyen, répondre en bloc, ici, une

fois pour toutes, à ces braves gens.

En somme, les questions qui me sont le plus ordinairement posées se

résument en celles-ci:

--Nous avons vainement cherché, dans la nomenclature des Trappes,

Notre-Dame-de-l’Atre; elle ne se trouve sur aucun des annuaires

monastiques; l’avez-vous donc imaginée?

Puis:--le frère Siméon est-il un personnage fictif ou bien, si vous

l’avez dessiné d’après nature, ne l’avez-vous pas exalté, canonisé, en

quelque sorte, pour les besoins de votre livre?

Aujourd’hui que le bruit soulevé par «En Route» s’est apaisé, je crois

pouvoir me départir de la réserve que j’avais toujours observée à propos

de l’ascétère où vécut Durtal. Je le dis donc:

La Trappe de Notre-Dame-de-l’Atre s’appelle, de son vrai nom, la Trappe

de Notre-Dame-d’Igny, et elle est située près de Fismes, dans la Marne.

Les descriptions que j’en rapportai sont exactes, les renseignements que

je relate sur le genre de vie que l’on mène dans ce monastère sont

authentiques; les portraits des moines que j’ai peints sont réels. Je me

suis simplement borné, par convenance, à changer les noms.

J’ajoute encore que l’historique de Notre-Dame-de-l’Atre, qui figure à

la page 321 de cet ouvrage, s’applique de tous points à Igny.

C’est elle, en effet, qui, après avoir été fondée en 1127 par saint

Bernard, eut à sa tête de véritables saints, tels que les Bienheureux

Humbert, Guerric dont les reliques sont conservées dans une châsse sous

le maître-autel, l’extraordinaire Monoculus que vénérait Louis VII.

Elle a langui, comme toutes ses sœurs, sous le régime de la Commende;

elle est morte pendant la Révolution, est ressuscitée en 1875. Par les

soins du Cardinal-Archevêque de Reims, une petite colonie de Cisterciens

vint, à cet époque, de Sainte-Marie-du-Désert, pour repeupler l’antique

abbaye de saint Bernard et renouer les liens de prières rompus par la

tourmente.

Quant au frère Siméon, j’ai pris de lui un portrait net et brut, sans

enjolivements, une photographie sans retouches. Je ne l’ai nullement

exhaussé, nullement agrandi, ainsi qu’on semble l’insinuer, dans

l’intérêt d’une cause. Je l’ai peint d’après la méthode naturaliste, tel

qu’il est, ce bon saint!

Et je songe à ce doux, à ce pieux homme que je revis, il y a quelques

jours encore. Il est maintenant si vieux, qu’il ne peut plus soigner ses

porcs. On l’occupe à éplucher les légumes à la cuisine, mais le Père

Abbé l’autorise à aller rendre visite à ses anciens élèves; et ils ne

sont pas ingrats, ceux-là, car ils se dressent en de joyeuses clameurs

lorsqu’il s’approche des bauges.

Lui, sourit de son sourire tranquille, grogne, un instant, avec eux,

puis il retourne se terrer dans le mutisme bienfaisant du cloître; mais

quand ses supérieurs le délient, pour quelques moments, de la règle du

silence, ce sont de brefs enseignements que cet élu nous donne.

Je cite celui-ci au hasard:

Un jour que le Père Abbé lui recommande de prier pour un malade, il

répond:--«Les prières faites par obéissance, ayant plus de vertu que les

autres, je vous supplie, mon Très Révérend Père, de m’indiquer celles

que je dois dire.»

--Eh bien, vous réciterez trois _Pater_ et trois _Ave_, mon frère.

Le vieux hoche la tête et comme l’Abbé, un peu surpris, l’interroge, il

avoue son scrupule. «Un seul _Pater_ et un seul _Ave_, fait-il, bien

proférés, avec ferveur, suffisent; c’est manquer de confiance que d’en

dire plus.»

Et ce cénobite n’est pas du tout, ainsi que l’on serait tenté de le

croire, une exception. Il y en a de pareils dans toutes les Trappes et

aussi dans d’autres ordres. J’en connais personnellement un autre qui me

reporte, lorsqu’il m’est permis de l’aborder, au temps de saint François

d’Assise. Celui-là vit, en extase, le chef ceint comme d’une auréole,

par un nimbe d’oiseaux.

Les hirondelles viennent nicher au-dessus de son grabat, dans la loge de

frère-portier qu’il habite; elles tournoient gaiement autour de lui et

les toutes petites qui s’essaient à voler se reposent sur sa tête, sur

ses bras, sur ses mains, tandis qu’il continue de sourire, en priant.

Ces bêtes se rendent évidemment compte de cette sainteté qui les aime et

les protège, de cette candeur que, nous les hommes, nous ne concevons

plus; il est bien certain que, dans ce siècle de studieuse ignorance et

d’idées basses, le frère Siméon et ce frère-portier paraissent

invraisemblables; pour ceux-ci, ils sont des idiots et pour ceux-là, des

fous. La grandeur de ces convers admirables, si vraiment humbles, si

vraiment simples, leur échappe!

Ils nous ramènent au Moyen Age, et c’est heureux; car il est

indispensable que de telles âmes existent, pour compenser les nôtres;

ils sont les oasis divines d’ici-bas, les bonnes auberges où Dieu

réside, alors qu’Il a vainement parcouru le désert des autres êtres.

N’en déplaise aux gens de lettres, ces personnages sont aussi véridiques

que ceux qui se profilent dans mes précédents livres; ils vivent dans un

monde que les écrivains profanes ne connaissent pas, et voilà tout. Je

n’ai donc rien exagéré lorsque j’ai parlé dans ce volume de l’efficace

de prières inouï dont disposent ces moines.

J’espère que mes correspondants seront satisfaits par la netteté de ces

réponses; en tout cas, mon rôle d’intermédiaire peut, sans léser la

charité, prendre fin, puisque maintenant le nom et l’adresse de ma

Trappe sont connus.

Il ne me reste plus qu’à m’excuser auprès de Dom Augustin, le T. R. P.

Abbé de la Trappe de Notre-Dame-d’Igny, d’avoir ainsi enlevé le

pseudonyme sous lequel je présentai, l’an dernier, au public, son

monastère.

Je sais qu’il déteste le bruit, qu’il désire qu’on ne le mette, ni lui,

ni les siens, en scène; mais je sais aussi qu’il m’aime bien et qu’il me

pardonnera, en pensant que cette indiscrétion peut être utile à beaucoup

de pauvres âmes et m’assurer du même coup le moyen de travailler un peu

à Paris, en paix.

Août 1896.

En route · 第 11 / 32 题