Chapitre VIII

_Philosophie et moeurs des Houyhnhnms._

Je priais quelquefois mon maître de me laisser voir les troupeaux

de _yahous_ du voisinage, afin d'examiner par moi-même leurs

manières et leurs inclinations. Persuadé de l'aversion que j'avais

pour eux, il n'appréhenda point que leur vue et leur commerce me

corrompissent; mais il voulut qu'un gros cheval alezan brûlé, l'un

de ses fidèles domestiques, et qui était d'un fort bon naturel,

m'accompagnât toujours, de peur qu'il ne m'arrivât quelque

accident.

Ces _yahous_ me regardaient comme un de leurs semblables, surtout

ayant une fois vu mes manches retroussées, avec ma poitrine et mes

bras découverts. Ils voulurent pour lors s'approcher de moi, et

ils se mirent à me contrefaire en se dressant sur leurs pieds de

derrière, en levant la tête et en mettant une de leurs pattes sur

le côté. La vue de ma figure les faisait éclater de rire. Ils me

témoignèrent néanmoins de l'aversion et de la haine, comme font

toujours les singes sauvages à l'égard d'un singe apprivoisé qui

porte un chapeau, un habit et des bas.

Comme j'ai passé trois années entières dans ce pays-là, le lecteur

attend de moi, sans doute, qu'à l'exemple de tous les autres

voyageurs, je fasse un ample récit des habitants de ce pays,

c'est-à-dire des Houyhnhnms, et que j'expose en détail leurs

usages, leurs moeurs, leurs maximes, leurs manières. C'est aussi

ce que je vais tâcher de faire, mais en peu de mots.

Comme les Houyhnhnms, qui sont les maîtres et les animaux

dominants dans cette contrée, sont tous nés avec une grande

inclination pour la vertu et n'ont pas même l'idée du mal par

rapport à une créature raisonnable, leur principale maxime est de

cultiver et de perfectionner leur raison et de la prendre pour

guide dans toutes leurs actions. Chez eux, la raison ne produit

point de problèmes comme parmi nous, et ne forme point d'arguments

également vraisemblables pour et contre. Ils ne savent ce que

c'est que mettre tout en question et défendre des sentiments

absurdes et des maximes malhonnêtes et pernicieuses. Tout ce

qu'ils disent porte la conviction dans l'esprit, parce qu'ils

n'avancent rien d'obscur, rien de douteux, rien qui soit déguisé

ou défiguré par les passions et par l'intérêt. Je me souviens que

j'eus beaucoup de peine à faire comprendre à mon maître ce que

j'entendais par le mot d_'opinion_, et comment il était possible

que nous disputassions quelquefois et que nous fussions rarement

du même avis.

«La raison, disait-il, n'est-elle pas immuable? La vérité n'est-

elle pas une? Devons-nous affirmer comme sûr ce qui est incertain?

Devons-nous nier positivement ce que nous ne voyons pas clairement

ne pouvoir être? Pourquoi agitez-vous des questions que l'évidence

ne peut décider, et où, quelque parti que vous preniez, vous serez

toujours livrés au doute et à l'incertitude? À quoi servent toutes

ces conjectures philosophiques, tous ces vains raisonnements sur

des matières incompréhensibles, toutes ces recherches stériles et

ces disputes éternelles? Quand on a de bons yeux, on ne se heurte

point; avec une raison pure et clairvoyante, on ne doit point

contester, et, puisque vous le faites, il faut que votre raison

soit couverte de ténèbres ou que vous haïssiez la vérité.»

C'était une chose admirable que la bonne philosophie de ce cheval:

Socrate ne raisonna jamais plus sensément. Si nous suivions ces

maximes, il y aurait assurément, en Europe, moins d'erreurs qu'il

y en a. Mais alors, que deviendraient nos bibliothèques? Que

deviendraient la réputation de nos savants et le négoce de nos

libraires? La république des lettres ne serait que celle de la

raison, et il n'y aurait, dans les universités, d'autres écoles

que celles du bon sens.

Les Houyhnhnms s'aiment les uns les autres, s'aident, se

soutiennent et se soulagent réciproquement; ils ne se portent

point envie; ils ne sont point jaloux du bonheur de leurs voisins;

ils n'attentent point sur la liberté et sur la vie de leurs

semblables; ils se croiraient malheureux si quelqu'un de leur

espèce l'était, et ils disent, à l'exemple d'un ancien: _Nihil

caballini a me alienum puto _. Ils ne médisent point les uns des

autres; la satire ne trouve chez eux ni principe ni objet; les

supérieurs n'accablent point les inférieurs du poids de leur rang

et de leur autorité; leur conduite sage, prudente et modérée ne

produit jamais le murmure; la dépendance est un lien et non un

joug, et la puissance, toujours soumise aux lois de l'équité, est

révérée sans être redoutable.

Leurs mariages sont bien mieux assortis que les nôtres. Les mâles

choisissent pour épouses des femelles de la même couleur qu'eux.

Un gris-pommelé épousera toujours une grise-pommelée, et ainsi des

autres. On ne voit donc ni changement, ni révolution, ni déchet

dans les familles; les enfants sont tels que leurs pères et leurs

mères; leurs armes et leurs titres de noblesse consistent dans

leur figurée, dans leur taille, dans leur force, dans leur

couleur, qualités qui se perpétuent dans leur postérité; en sorte

qu'on ne voit point un cheval magnifique et superbe engendrer une

rosse, ni d'une rosse naître un beau cheval, comme cela arrive si

souvent en Europe.

Parmi eux, on ne remarque point de mauvais ménages.

L'un et l'autre vieillissent sans que leur coeur change de

sentiment; le divorce et la séparation, quoique permis, n'ont

jamais été pratiqués chez eux.

Ils élèvent leurs enfants avec un soin infini. Tandis que la mère

veille sur le corps et sur la santé, le père veille sur l'esprit

et sur la raison.

On donne aux femelles à peu près la même éducation qu'aux mâles,

et je me souviens que mon maître trouvait déraisonnable et

ridicule notre usage à cet égard pour la différence

d'enseignement.

Le mérite des mâles consiste principalement dans la force et dans

la légèreté, et celui des femelles dans la douceur et dans la

souplesse. Si une femelle a les qualités d'un mâle, on lui cherche

un époux qui ait les qualités d'une femelle; alors tout est

compensé, et il arrive, comme quelquefois parmi nous, que la femme

est le mari et que le mari est la femme. En ce cas, les enfants

qui naissent d'eux ne dégénèrent point, mais rassemblent et

perpétuent heureusement les propriétés des auteurs de leur être.

Les Voyages de Gulliver · 第 42 / 48 题