_Philosophie et moeurs des Houyhnhnms._
Je priais quelquefois mon maître de me laisser voir les troupeaux
de _yahous_ du voisinage, afin d'examiner par moi-même leurs
manières et leurs inclinations. Persuadé de l'aversion que j'avais
pour eux, il n'appréhenda point que leur vue et leur commerce me
corrompissent; mais il voulut qu'un gros cheval alezan brûlé, l'un
de ses fidèles domestiques, et qui était d'un fort bon naturel,
m'accompagnât toujours, de peur qu'il ne m'arrivât quelque
accident.
Ces _yahous_ me regardaient comme un de leurs semblables, surtout
ayant une fois vu mes manches retroussées, avec ma poitrine et mes
bras découverts. Ils voulurent pour lors s'approcher de moi, et
ils se mirent à me contrefaire en se dressant sur leurs pieds de
derrière, en levant la tête et en mettant une de leurs pattes sur
le côté. La vue de ma figure les faisait éclater de rire. Ils me
témoignèrent néanmoins de l'aversion et de la haine, comme font
toujours les singes sauvages à l'égard d'un singe apprivoisé qui
porte un chapeau, un habit et des bas.
Comme j'ai passé trois années entières dans ce pays-là, le lecteur
attend de moi, sans doute, qu'à l'exemple de tous les autres
voyageurs, je fasse un ample récit des habitants de ce pays,
c'est-à-dire des Houyhnhnms, et que j'expose en détail leurs
usages, leurs moeurs, leurs maximes, leurs manières. C'est aussi
ce que je vais tâcher de faire, mais en peu de mots.
Comme les Houyhnhnms, qui sont les maîtres et les animaux
dominants dans cette contrée, sont tous nés avec une grande
inclination pour la vertu et n'ont pas même l'idée du mal par
rapport à une créature raisonnable, leur principale maxime est de
cultiver et de perfectionner leur raison et de la prendre pour
guide dans toutes leurs actions. Chez eux, la raison ne produit
point de problèmes comme parmi nous, et ne forme point d'arguments
également vraisemblables pour et contre. Ils ne savent ce que
c'est que mettre tout en question et défendre des sentiments
absurdes et des maximes malhonnêtes et pernicieuses. Tout ce
qu'ils disent porte la conviction dans l'esprit, parce qu'ils
n'avancent rien d'obscur, rien de douteux, rien qui soit déguisé
ou défiguré par les passions et par l'intérêt. Je me souviens que
j'eus beaucoup de peine à faire comprendre à mon maître ce que
j'entendais par le mot d_'opinion_, et comment il était possible
que nous disputassions quelquefois et que nous fussions rarement
du même avis.
«La raison, disait-il, n'est-elle pas immuable? La vérité n'est-
elle pas une? Devons-nous affirmer comme sûr ce qui est incertain?
Devons-nous nier positivement ce que nous ne voyons pas clairement
ne pouvoir être? Pourquoi agitez-vous des questions que l'évidence
ne peut décider, et où, quelque parti que vous preniez, vous serez
toujours livrés au doute et à l'incertitude? À quoi servent toutes
ces conjectures philosophiques, tous ces vains raisonnements sur
des matières incompréhensibles, toutes ces recherches stériles et
ces disputes éternelles? Quand on a de bons yeux, on ne se heurte
point; avec une raison pure et clairvoyante, on ne doit point
contester, et, puisque vous le faites, il faut que votre raison
soit couverte de ténèbres ou que vous haïssiez la vérité.»
C'était une chose admirable que la bonne philosophie de ce cheval:
Socrate ne raisonna jamais plus sensément. Si nous suivions ces
maximes, il y aurait assurément, en Europe, moins d'erreurs qu'il
y en a. Mais alors, que deviendraient nos bibliothèques? Que
deviendraient la réputation de nos savants et le négoce de nos
libraires? La république des lettres ne serait que celle de la
raison, et il n'y aurait, dans les universités, d'autres écoles
que celles du bon sens.
Les Houyhnhnms s'aiment les uns les autres, s'aident, se
soutiennent et se soulagent réciproquement; ils ne se portent
point envie; ils ne sont point jaloux du bonheur de leurs voisins;
ils n'attentent point sur la liberté et sur la vie de leurs
semblables; ils se croiraient malheureux si quelqu'un de leur
espèce l'était, et ils disent, à l'exemple d'un ancien: _Nihil
caballini a me alienum puto _. Ils ne médisent point les uns des
autres; la satire ne trouve chez eux ni principe ni objet; les
supérieurs n'accablent point les inférieurs du poids de leur rang
et de leur autorité; leur conduite sage, prudente et modérée ne
produit jamais le murmure; la dépendance est un lien et non un
joug, et la puissance, toujours soumise aux lois de l'équité, est
révérée sans être redoutable.
Leurs mariages sont bien mieux assortis que les nôtres. Les mâles
choisissent pour épouses des femelles de la même couleur qu'eux.
Un gris-pommelé épousera toujours une grise-pommelée, et ainsi des
autres. On ne voit donc ni changement, ni révolution, ni déchet
dans les familles; les enfants sont tels que leurs pères et leurs
mères; leurs armes et leurs titres de noblesse consistent dans
leur figurée, dans leur taille, dans leur force, dans leur
couleur, qualités qui se perpétuent dans leur postérité; en sorte
qu'on ne voit point un cheval magnifique et superbe engendrer une
rosse, ni d'une rosse naître un beau cheval, comme cela arrive si
souvent en Europe.
Parmi eux, on ne remarque point de mauvais ménages.
L'un et l'autre vieillissent sans que leur coeur change de
sentiment; le divorce et la séparation, quoique permis, n'ont
jamais été pratiqués chez eux.
Ils élèvent leurs enfants avec un soin infini. Tandis que la mère
veille sur le corps et sur la santé, le père veille sur l'esprit
et sur la raison.
On donne aux femelles à peu près la même éducation qu'aux mâles,
et je me souviens que mon maître trouvait déraisonnable et
ridicule notre usage à cet égard pour la différence
d'enseignement.
Le mérite des mâles consiste principalement dans la force et dans
la légèreté, et celui des femelles dans la douceur et dans la
souplesse. Si une femelle a les qualités d'un mâle, on lui cherche
un époux qui ait les qualités d'une femelle; alors tout est
compensé, et il arrive, comme quelquefois parmi nous, que la femme
est le mari et que le mari est la femme. En ce cas, les enfants
qui naissent d'eux ne dégénèrent point, mais rassemblent et
perpétuent heureusement les propriétés des auteurs de leur être.