_Du luxe, de l'intempérance, et des maladies qui règnent en
Europe. Caractère de la noblesse._
Mon maître ne pouvait comprendre comment toute cette race de
patriciens était si malfaisante et si redoutable.
«Quel motif, disait-il, les porte à faire un tort si considérable
à ceux qui ont besoin de leur secours? et que voulez-vous dire par
cette _récompense_ que l'on promet à un procureur quand on le
charge d'une affaire?»
Je lui répondis que c'était de l'argent. J'eus un peu de peine à
lui faire entendre ce que ce mot signifiait; je lui expliquai nos
différentes espèces de monnaies et les métaux dont elles étaient
composées; je lui en fis connaître l'utilité, et lui dis que
lorsqu'on en avait beaucoup on était heureux; qu'alors on se
procurait de beaux habits, de belles maisons, de belles terres,
qu'on faisait bonne chère, et qu'on avait à son choix tout ce
qu'on pouvait désirer; que, pour cette raison, nous ne croyions
jamais avoir assez d'argent, et que, plus nous en avions, plus
nous en voulions avoir; que le riche oisif jouissait du travail du
pauvre, qui, pour trouver de quoi se nourrir, suait du matin
jusqu'au soir et n'avait pas un moment de relâche.
«Eh quoi! interrompit Son Honneur, toute la terre n'appartient-
elle pas à tous les animaux, et n'ont-ils pas un droit égal aux
fruits qu'elle produit pour leur nourriture? Pourquoi y a-t-il des
_yahous_ privilégiés qui recueillent ces fruits à l'exclusion de
leurs semblables? Et si quelques-uns y prétendent un droit plus
particulier, ne doit-ce pas être principalement ceux qui, par leur
travail, ont contribué à rendre la terre fertile?
--Point du tout, lui répondis-je; ceux qui font vivre tous les
autres par la culture de la terre sont justement ceux qui meurent
de faim.
--Mais, me dit-il, qu'avez-vous entendu par ce mot de _bonne
chère_, lorsque vous m'avez dit qu'avec de l'argent on faisait
bonne chère dans votre pays?»
Je me mis alors à lui indiquer les mets les plus exquis dont la
table des riches est ordinairement couverte, et les manières
différentes dont on apprête les viandes. Je lui dis sur cela tout
ce qui me vint à l'esprit, et lui appris que, pour bien
assaisonner ces viandes, et surtout pour avoir de bonnes liqueurs
à boire, nous équipions des vaisseaux et entreprenions de longs et
dangereux voyages sur la mer; en sorte qu'avant que de pouvoir
donner une honnête collation à quelques personnes de qualité, il
fallait avoir envoyé plusieurs vaisseaux dans les quatre parties
du monde.
«Votre pays, repartit-il, est donc bien misérable, puisqu'il ne
fournit pas de quoi nourrir ses habitants! Vous n'y trouvez pas
même de l'eau, et vous êtes obligés de traverser les mers pour
chercher de quoi boire!»
Je lui répliquai que l'Angleterre, ma patrie, produisait trois
fois plus de nourriture que ses habitants n'en pouvaient
consommer, et qu'à l'égard de la boisson, nous composions une
excellente liqueur avec le suc de certains fruits ou avec
l'extrait de quelques grains; qu'en un mot, rien ne manquait à nos
besoins naturels; mais que, pour nourrir notre luxe et notre
intempérance, nous envoyions dans les pays étrangers ce qui
croissait chez nous, et que nous en rapportions en échange de quoi
devenir malades et vicieux; que cet amour du luxe, de la bonne
chère et du plaisir était le principe de tous les mouvements de
nos _yahous_; que, pour y atteindre, il fallait s'enrichir; que
c'était ce qui produisait les filous, les voleurs, les pipeurs,
les parjures, les flatteurs, les suborneurs, les faussaires, les
faux témoins, les menteurs, les joueurs, les imposteurs, les
fanfarons, les mauvais auteurs, les empoisonneurs, les précieux
ridicules, les esprits forts. Il me fallut définir tous ces
termes.
J'ajoutai que la peine que nous prenions d'aller chercher du vin
dans les pays étrangers n'était pas faute d'eau ou d'autre liqueur
bonne à boire, mais parce que le vin était une boisson qui nous
rendait gais, qui nous faisait en quelque manière sortir hors de
nous-mêmes, qui chassait de notre esprit toutes les idées
sérieuses; qui remplissait notre tête de mille imaginations
folles; qui rappelait le courage, bannissait la crainte, et nous
affranchissait pour un temps de la tyrannie de la raison. «C'est,
continuai-je, en fournissant aux riches toutes les choses dont ils
ont besoin que notre petit peuple s'entretient. Par exemple,
lorsque je suis chez moi et que je suis habillé comme je dois
l'être, je porte sur mon corps l'ouvrage de cent ouvriers. Un
millier de mains ont contribué à bâtir et à meubler ma maison, et
il en a fallu encore cinq ou six fois plus pour habiller ma
femme.»
J'étais sur le point de lui peindre certains _yahous_ qui passent
leur vie auprès de ceux qui sont menacés de la perdre, c'est-à-
dire nos médecins. J'avais dit à Son Honneur que la plupart de mes
compagnons de voyage étaient morts de maladie; mais il n'avait
qu'une idée fort imparfaite de ce que je lui avais dit.
Il s'imaginait que nous mourions comme tous les autres animaux, et
que nous n'avions d'autre maladie que de la faiblesse et de la
pesanteur un moment avant que de mourir, à moins que nous
n'eussions été blessés par quelque accident. Je fus donc obligé de
lui expliquer la nature et la cause de nos diverses maladies. Je
lui dis que nous mangions sans avoir faim, que nous buvions sans
avoir soif; que nous passions les nuits à avaler des liqueurs
brûlantes sans manger un seul morceau, ce qui enflammait nos
entrailles, ruinait notre estomac et répandait dans tous nos
membres une faiblesse et une langueur mortelles; enfin, que je ne
finirais point si je voulais lui exposer toutes les maladies
auxquelles nous étions sujets; qu'il y en avait au moins cinq ou
six cents par rapport à chaque membre, et que chaque partie, soit
interne, soit externe, en avait une infinité qui lui étaient
propres.
«Pour guérir tous ces maux, ajoutai-je, nous avons des _yahous_
qui se consacrent uniquement à l'étude du corps humain, et qui
prétendent, par des remèdes efficaces, extirper nos maladies,
lutter contre la nature même et prolonger nos vies.» Comme j'étais
du métier, j'expliquai avec plaisir à Son Honneur la méthode de
nos médecins et tous nos mystères de médecine. «Il faut supposer
d'abord, lui dis-je, que toutes nos maladies viennent de
réplétion, d'où nos médecins concluent sensément que l'évacuation
est nécessaire, soit par en haut soit par en bas. Pour cela, ils
font un choix d'herbes, de minéraux, de gommes, d'huiles,
d'écailles, de sels, d'excréments, d'écorces d'arbres, de
serpents, de crapauds, de grenouilles, d'araignées, de poissons,
et de tout cela ils nous composent une liqueur d'une odeur et d'un
goût abominables, qui soulève le coeur, qui fait horreur, qui
révolte tous les sens. C'est cette liqueur que nos médecins nous
ordonnent de boire. Tantôt ils tirent de leur magasin d'autres
drogues, qu'ils nous font prendre: c'est alors ou une médecine qui
purge les entrailles et cause d'effroyables tranchées, ou bien un
remède qui lave et relâche les intestins. Nous avons d'autres
maladies qui n'ont rien de réel que leur idée. Ceux qui sont
attaqués de cette sorte de mal s'appellent malades imaginaires. Il
y a aussi pour les guérir des remèdes imaginaires; mais souvent
nos médecins donnent ces remèdes pour les maladies réelles. En
général, les fortes maladies d'imagination attaquent nos femelles;
mais nous connaissons certains spécifiques naturels pour les
guérir sans douleur.»
Un jour, mon maître me fit un compliment que je ne méritais pas.
Comme je lui parlais des gens de qualité d'Angleterre, il me dit
qu'il croyait que j'étais gentilhomme, parce que j'étais beaucoup
plus propre et bien mieux fait que tous les _yahous_ de son pays,
quoique je leur fusse fort inférieur pour la force et pour
l'agilité; que cela venait sans doute de ma différente manière de
vivre et de ce que je n'avais pas seulement la faculté de parler,
mais que j'avais encore quelques commencements de raison qui
pourraient se perfectionner dans la suite par le commerce que
j'aurais avec lui.
Il me fit observer en même temps que, parmi les Houyhnhnms, on
remarquait que les blancs et les alezans bruns n'étaient pas si
bien faits que les bais châtains, les gris-pommelés et les noirs;
que ceux-là ne naissaient pas avec les mêmes talents et les mêmes
dispositions que ceux-ci; que pour cela ils restaient toute leur
vie dans l'état de servitude qui leur convenait, et qu'aucun d'eux
ne songeait à sortir de ce rang pour s'élever à celui de maître,
ce qui paraîtrait dans le pays une chose énorme et monstrueuse.
«Il faut, disait-il, rester dans l'état où la nature nous a fait
éclore; c'est l'offenser, c'est se révolter contre elle que de
vouloir sortir du rang dans lequel elle nous a donné d'être. Pour
vous, ajouta-t-il, vous êtes sans doute né ce que vous êtes; car
vous tenez du Ciel votre esprit et votre noblesse, c'est-à-dire
votre bon esprit et votre bon naturel.»
Je rendis à Son Honneur de très humbles actions de grâces de la
bonne opinion qu'il avait de moi, mais je l'assurai en même temps
que ma naissance était très basse, étant né seulement d'honnêtes
parents, qui m'avaient donné une assez bonne éducation. Je lui dis
que la noblesse parmi nous n'avait rien de commun avec l'idée
qu'il en avait conçue; que nos jeunes gentilshommes étaient
nourris dès leur enfance dans l'oisiveté et dans le luxe; que,
lorsqu'ils avaient consumé en plaisirs tout leur bien et qu'ils se
voyaient entièrement ruinés, ils se mariaient, à qui? À une
femelle de basse naissance, laide, mal faite, malsaine, mais
riche; qu'alors il naissait d'eux des enfants mal constitués,
noués, scrofuleux, difformes, ce qui continuait quelquefois
jusqu'à la troisième génération.