_Suite de la description de l'académie._
Je ne fus pas fort satisfait de l'école de politique, que je
visitai ensuite. Ces docteurs me parurent peu sensés, et la vue de
telles personnes a le don de me rendre toujours mélancolique. Ces
hommes extravagants soutenaient que les grands devaient choisir
pour leurs favoris ceux en qui ils remarquaient plus de sagesse,
plus de capacité, plus de vertu, et qu'ils devaient avoir toujours
en vue le bien public, récompenser le mérite, le savoir,
l'habileté et les services; ils disaient encore que les princes
devaient toujours donner leur confiance aux personnes les plus
capables et les plus expérimentées, et autres pareilles sottises
et chimères, dont peu de princes se sont avisés jusqu'ici; ce qui
me confirma la vérité de cette pensée admirable de Cicéron: _qu'il
n'y a rien de si absurde qui n'ait été avancé par quelque
philosophe._
Mais tous les autres membres de l'académie ne ressemblaient pas à
ces originaux dont je viens de parler. Je vis un médecin d'un
esprit sublime, qui possédait à fond la science du gouvernement:
il avait consacré ses veilles jusqu'ici à découvrir les causes des
maladies d'un État et à trouver des remèdes pour guérir le mauvais
tempérament de ceux qui administrent les affaires publiques. On
convient, disait-il, que le corps naturel et le corps politique
ont entre eux une parfaite analogie: donc l'un et l'autre peuvent
être traités avec les mêmes remèdes. Ceux qui sont à la tête des
affaires ont souvent les maladies qui suivent: ils sont pleins
d'humeurs en mouvement, qui leur affaiblissent la tête et le coeur
et leur causent quelquefois des convulsions et des contractions de
nerfs à la main droite, une faim canine, des indigestions, des
vapeurs, des délires et autres sortes de maux. Pour les guérir,
notre grand médecin proposait que lorsque ceux qui manient les
affaires d'État seraient sur le point de s'assembler, on leur
tâterait le pouls, et que par là on tâcherait de connaître la
nature de leur maladie; qu'ensuite, la première fois qu'ils
s'assembleraient encore, on leur enverrait avant la séance des
apothicaires avec des remèdes astringents, palliatifs, laxatifs,
céphalalgiques, apophlegmatiques, acoustiques, etc..., selon la
qualité du mal, et en réitérant toujours le même remède à chaque
séance.
L'exécution de ce projet ne serait pas d'une grande dépense, et
serait, selon mon idée, très utile dans les pays où les états et
les parlements se mêlent des affaires d'État: elle procurerait
l'unanimité, terminerait les différends, ouvrirait la bouche aux
muets, la fermerait aux déclamateurs, calmerait l'impétuosité des
jeunes sénateurs, échaufferait la froideur des vieux, réveillerait
les stupides, ralentirait les étourdis.
Et parce que l'on se plaint ordinairement que les favoris des
princes ont la mémoire courte et malheureuse, le même docteur
voulait que quiconque aurait affaire à eux, après avoir exposé le
cas en très peu de mots, eût la liberté de donner à M. le favori
une chiquenaude dans le nez, un coup de pied dans le ventre, de
lui tirer les oreilles ou de lui ficher une épingle dans les
cuisses, et tout cela pour l'empêcher d'oublier l'affaire dont on
lui aurait parlé; en sorte qu'on pourrait réitérer de temps en
temps le même compliment jusqu'à ce que la chose fût accordée ou
refusée tout à fait.
Il voulait aussi que chaque sénateur, dans l'assemblée générale de
la nation, après avoir proposé son opinion et avoir dit tout ce
qu'il aurait à dire pour la soutenir, fût obligé de conclure à la
proposition contradictoire, parce qu'infailliblement le résultat
de ces assemblées serait par là très favorable au bien public.
Je vis deux académiciens disputer avec chaleur sur le moyen de
lever des impôts sans faire murmurer les peuples. L'un soutenait
que la meilleure méthode serait d'imposer une taxe sur les vices
et sur les folies des hommes, et que chacun serait taxé suivant le
jugement et l'estimation de ses voisins. L'autre académicien était
d'un sentiment entièrement opposé, et prétendait, au contraire,
qu'il fallait taxer les belles qualités du corps et de l'esprit
dont chacun se piquait, et les taxer plus ou moins selon leurs
degrés, en sorte que chacun serait son propre juge et ferait lui-
même sa déclaration. Il fallait taxer fortement l'esprit et la
valeur, selon l'aveu que chacun ferait de ces qualités; mais à
l'égard de l'honneur et de la probité, de la sagesse, de la
modestie, on exemptait ces vertus de toute taxe, vu qu'étant trop
rares, elles ne rendraient presque rien; qu'on ne rencontrerait
personne qui ne voulût avouer qu'elles se trouvassent dans son
voisin, et que presque personne aussi n'aurait l'effronterie de se
les attribuer à lui-même.
On devait pareillement taxer les dames à proportion de leur
beauté, de leurs agréments et de leur bonne grâce, suivant leur
propre estimation, comme on faisait à l'égard des hommes; mais
pour la sincérité, le bon sens et le bon naturel des femmes, comme
elles ne s'en piquent point, cela ne devait rien payer du tout,
parce que tout ce qu'on en pourrait retirer ne suffirait pas pour
les frais du gouvernement.
Afin de retenir les sénateurs dans l'intérêt de la couronne, un
antre académicien politique était d'avis qu'il fallait que le
prince fît tous les grands emplois à la rafle, de façon cependant
que chaque sénateur, avant que de jouer, fit serment et donnât
caution qu'il opinerait ensuite selon les intentions de la cour,
soit qu'il gagnât ou non; mais que les perdants auraient ensuite
le droit de jouer dès qu'il y aurait quelque emploi vacant. Ils
seraient ainsi toujours pleins d'espérance, ils ne se plaindraient
point des fausses promesses qu'on leur aurait données, et ne s'en
prendraient qu'à la fortune, dont les épaules sont toujours plus
fortes que celles du ministère.
Un autre académicien me fit voir un écrit contenant une méthode
curieuse pour découvrir les complots et les cabales, qui était
d'examiner la nourriture des personnes suspectes, le temps auquel
elles mangent, le côté sur lequel elles se couchent dans leur lit,
de considérer leurs excréments, et de juger par leur odeur et leur
couleur des pensées et des projets d'un homme. Il ajoutait que
lorsque, pour faire seulement des expériences, il avait parfois
songé à l'assassinat d'un homme, il avait alors trouvé ses
excréments très jaunes, et que lorsqu'il avait pensé à se révolter
et à brûler la capitale, il les avait trouvés d'une couleur très
noire.
Je me hasardai d'ajouter quelque chose au système de ce politique:
je lui dis qu'il serait bon d'entretenir toujours une troupe
d'espions et de délateurs, qu'on protégerait et auxquels on
donnerait toujours une somme d'argent proportionnée à l'importance
de leur dénonciation, soit qu'elle fût fondée ou non; que, par ce
moyen, les sujets seraient retenus dans la crainte et dans le
respect; que ces délateurs et accusateurs seraient autorisés à
donner quel sens il leur plairait aux écrits qui leur tomberaient
entre les mains; qu'ils pourraient, par exemple, interpréter ainsi
les termes suivants:
Un crible,--une grande dame de la cour.
Un chien boiteux,--une descente, une invasion.
La peste,--une armée sur pied.
Une buse,--un favori.
La goutte,--un grand prêtre.
Un balai,--une révolution.
Une souricière,--un emploi de finance.
Un égout,--la cour.
Un roseau brisé,--la cour de justice.
Un tonneau vide,--un général.
Une plaie ouverte,--l'état des affaires publiques.
On pourrait encore observer l'anagramme de tous les noms cités
dans un écrit; mais il faudrait pour cela des hommes de la plus
haute pénétration et du plus sublime génie, surtout quand il
s'agirait de découvrir le sens politique et mystérieux des lettres
initiales: Ainsi N pourrait signifier un complot, B un régiment de
cavalerie, L une flotte. Outre cela, en transposant les lettres,
on pourrait apercevoir dans un écrit tous les desseins cachés d'un
parti mécontent: par exemple, vous lisez dans une lettre écrite à
un ami: _Votre frère Thomas a mal au ventre_: l'habile déchiffreur
trouvera dans l'assemblage de ces mots indifférents une phrase qui
fera entendre que tout est prêt pour une sédition.
L'académicien me fit de grands remerciements de lui avoir
communiqué ces petites observations, et me promit de faire de moi
une mention honorable dans le traité qu'il allait mettre au jour
sur ce sujet.
Je ne vis rien dans ce pays qui pût m'engager à y faire un plus
long séjour; ainsi, je commençai à songer à mon retour en
Angleterre.