_L'auteur mandé pour se rendre à la cour: la reine l'achète et le
présente au roi. Il dispute avec les savants de Sa Majesté. On lui
prépare un appartement. Il devient favori de la reine. Il soutient
l'honneur de son pays. Ses querelles avec le nain de la reine._
Les peines et les fatigues qu'il me fallait essuyer chaque jour
apportèrent un changement considérable à ma santé; car, plus mon
maître gagnait, plus il devenait insatiable. J'avais perdu
entièrement l'appétit, et j'étais presque devenu un squelette. Mon
maître s'en aperçut, et jugeant que je mourrais bientôt, résolut
de me faire valoir autant qu'il pourrait. Pendant qu'il raisonnait
de cette façon, un _slardral_, ou écuyer du roi, vint ordonner à
mon maître de m'amener incessamment à la cour pour le
divertissement de la reine et de toutes ses dames. Quelques-unes
de ces dames m'avaient déjà vu, et avaient rapporté des choses
merveilleuses de ma figure mignonne, de mon maintien gracieux et
de mon esprit délicat. Sa Majesté et sa suite furent extrêmement
diverties de mes manières. Je me mis à genoux et demandai d'avoir
l'honneur de baiser son pied royal; mais cette princesse gracieuse
me présenta son petit doigt, que j'embrassai entre mes deux bras,
et dont j'appliquai le bout avec respect à mes lèvres. Elle me fit
des questions générales touchant mon pays et mes voyages,
auxquelles je répondis aussi distinctement et en aussi peu de mots
que je pus; elle me demanda si je serais bien aise de vivre à la
cour; je fis la révérence jusqu'au bas de la table sur laquelle
j'étais monté, et je répondis humblement que j'étais l'esclave de
mon maître; mais que, s'il ne dépendait que de moi, je serais
charmé de consacrer ma vie au service de Sa Majesté; elle demanda
ensuite à mon maître s'il voulait me vendre. Lui, qui s'imaginait
que je n'avais pas un mois à vivre, fut ravi de la proposition, et
fixa le prix de ma vente à mille pièces d'or, qu'on lui compta
sur-le-champ. Je dis alors à la reine que, puisque j'étais devenu
un homme esclave de Sa Majesté, je lui demandais la grâce que
Glumdalclitch, qui avait toujours eu pour moi tant d'attention,
d'amitié et de soins, fût admise à l'honneur de son service, et
continuât d'être ma gouvernante. Sa Majesté y consentit, et y fit
consentir aussi le laboureur, qui était bien aise de voir sa fille
à la cour. Pour la pauvre fille, elle ne pouvait cacher sa joie.
Mon maître se retira, et me dit en partant qu'il me laissait dans
un bon endroit; à quoi je ne répliquai que par une révérence
cavalière.
La reine remarqua la froideur avec laquelle j'avais reçu le
compliment et l'adieu du laboureur, et m'en demanda la cause. Je
pris la liberté de répondre à Sa Majesté que je n'avais point
d'autre obligation à mon dernier maître que celle de n'avoir pas
écrasé un pauvre animal innocent, trouvé par hasard dans son
champ; que ce bienfait avait été assez bien payé par le profit
qu'il avait fait en me montrant pour de l'argent, et par le prix
qu'il venait de recevoir en me vendant; que ma santé était très
altérée par mon esclavage et par l'obligation continuelle
d'entretenir et d'amuser le menu peuple à toutes les heures du
jour, et que, si mon maître n'avait pas cru ma vie en danger, Sa
Majesté ne m'aurait pas eu à si bon marché; mais que, comme je
n'avais pas lieu de craindre d'être désormais si malheureux sous
la protection d'une princesse si grande et si bonne, l'ornement de
la nature, l'admiration du monde, les délices de ses sujets et le
phénix de la création, j'espérais que l'appréhension qu'avait eue
mon dernier maître serait vaine, puisque je trouvais déjà mes
esprits ranimés par l'influence de sa présence très auguste.
Tel fut le sommaire de mon discours, prononcé avec plusieurs
barbarismes et en hésitant souvent.
La reine, qui excusa avec bonté les défauts de ma harangue, fut
surprise de trouver tant d'esprit et de bon sens dans un petit
animal; elle me prit dans ses mains, et sur-le-champ me porta au
roi, qui était alors retiré dans son cabinet. Sa Majesté, prince
très sérieux et d'un visage austère, ne remarquant pas bien ma
figure à la première vue, demanda froidement à la reine depuis
quand elle était devenue si amoureuse d'un _splacknock_ (car il
m'avait pris pour cet insecte); mais la reine, qui avait
infiniment d'esprit, me mit doucement debout sur l'écritoire du
roi et m'ordonna de dire moi-même à Sa Majesté ce que j'étais. Je
le fis en très peu de mots, et Glumdalclitch, qui était restée à
la porte du cabinet, ne pouvant pas souffrir que je fusse
longtemps hors de sa présence, entra et dit à Sa Majesté comment
j'avais été trouvé dans un champ.
Le roi, aussi savant qu'aucune personne de ses États, avait été
élevé dans l'étude de la philosophie et surtout des mathématiques.
Cependant, quand il vit de près ma figure et ma démarche, avant
que j'eusse commencé à parler, il s'imagina que je pourrais être
une machine artificielle comme celle d'un tournebroche ou tout au
plus d'une horloge inventée et exécutée par un habile artiste;
mais quand il eut trouvé du raisonnement dans les petits sons que
je rendais, il ne put cacher son étonnement et son admiration.
Il envoya chercher trois fameux savants, qui alors étaient de
quartier à la cour et dans leur semaine de service (selon la
coutume admirable de ce pays). Ces messieurs, après avoir examiné
de près ma figure avec beaucoup d'exactitude, raisonnèrent
différemment sur mon sujet. Ils convenaient tous que je ne pouvais
pas être produit suivant les lois ordinaires de la nature, parce
que j'étais dépourvu de la faculté naturelle de conserver ma vie,
soit par l'agilité, soit par la facilité de grimper sur un arbre,
soit par le pouvoir de creuser la terre et d'y faire des trous
pour m'y cacher comme les lapins. Mes dents, qu'ils considérèrent
longtemps, les firent conjecturer que j'étais un animal
carnassier.
Un de ces philosophes avança que j'étais un embryon, un pur
avorton; mais cet avis fut rejeté par les deux autres, qui
observèrent que mes membres étaient parfaits et achevés dans leur
espèce, et que j'avais vécu plusieurs années, ce qui parut évident
par ma barbe, dont les poils se découvraient avec un microscope.
On ne voulut pas avouer que j'étais un nain, parce que ma
petitesse était hors de comparaison; car le nain favori de la
reine, le plus petit qu'on eût jamais vu dans ce royaume, avait
près de trente pieds de haut. Après un grand débat, on conclut
unanimement que je n'étais qu'un _relplum scalcath_, qui, étant
interprété littéralement, veut dire _lusus naturæ_, décision très
conforme à la philosophie moderne de l'Europe, dont les
professeurs, dédaignant le vieux subterfuge des causes occultes, à
la faveur duquel les sectateurs d'Aristote tâchent de masquer leur
ignorance, ont inventé cette solution merveilleuse de toutes les
difficultés de la physique. Admirable progrès de la science
humaine!
Après cette conclusion décisive, je pris la liberté de dire
quelques mots: je m'adressai au roi, et protestai à Sa Majesté que
je venais d'un pays où mon espèce était répandue en plusieurs
millions d'individus des deux sexes, où les animaux, les arbres et
les maisons étaient proportionnés à ma petitesse, et où, par
conséquent, je pouvais être aussi bien en état de me défendre et
de trouver ma nourriture, mes besoins et mes commodités qu'aucun
des sujets de Sa Majesté. Cette réponse fit sourire
dédaigneusement les philosophes, qui répliquèrent que le laboureur
m'avait bien instruit et que je savais ma leçon. Le roi, qui avait
un esprit bien plus éclairé, congédiant ses savants, envoya
chercher le laboureur, qui, par bonheur, n'était pas encore sorti
de la ville. L'ayant donc d'abord examiné en particulier, et puis
l'ayant confronté avec moi et avec la jeune fille, Sa Majesté
commença à croire que ce que je lui avais dit pouvait être vrai.
Il pria la reine de donner ordre qu'on prit un soin particulier de
moi, et fut d'avis qu'il me fallait laisser sous la conduite de
Glumdalclitch, ayant remarqué que nous avions une grande affection
l'un pour l'autre.
La reine donna ordre à son ébéniste de faire une boîte qui me pût
servir de chambre à coucher, suivant le modèle que Glumdalclitch
et moi lui donnerions. Cet homme, qui était un ouvrier très
adroit, me fit en trois semaines une chambre de bois de seize
pieds en carré et de douze de haut, avec des fenêtres, une porte
et deux cabinets.
Un ouvrier excellent, qui était célèbre pour les petits bijoux
curieux, entreprit de me faire deux chaises d'une matière
semblable à l'ivoire, et deux tables avec une armoire pour mettre
mes hardes; ensuite, la reine fit chercher chez les marchands les
étoffes de soie les plus fines pour me faire des habits.
Cette princesse goûtait si fort mon entretien, qu'elle ne pouvait
dîner sans moi. J'avais une table placée sur celle où Sa Majesté
mangeait, avec une chaise sur laquelle je me pouvais asseoir.
Glumdalclitch était debout sur un tabouret, près de la table, pour
pouvoir prendre soin de moi.
Un jour, le prince, en dînant, prit plaisir à s'entretenir avec
moi, me faisant des questions touchant les moeurs, la religion,
les lois, le gouvernement et la littérature de l'Europe, et je lui
en rendis compte le mieux que je pus. Son esprit était si
pénétrant, et son jugement si solide, qu'il fit des réflexions et
des observations très sages sur tout ce que je lui dis. Lui ayant
parlé de deux partis qui divisent l'Angleterre, il me demanda si
j'étais un _whig_ ou un _tory _; puis, se tournant vers son
ministre, qui se tenait derrière lui, ayant à la main un bâton
blanc presque aussi haut que le grand mât du _Souverain royal_:
«Hélas! dit-il, que la grandeur humaine est peu de chose, puisque
de vils insectes ont aussi de l'ambition, avec des rangs et des
distinctions parmi eux! Ils ont de petits lambeaux dont ils se
parent, des trous, des cages, des boîtes, qu'ils appellent des
palais et des hôtels, des équipages, des livrées, des titres, des
charges, des occupations, des passions comme nous. Chez eux, on
aime, on hait, on trompe, on trahit comme ici.» C'est ainsi que Sa
Majesté philosophait à l'occasion de ce que je lui avais dit de
l'Angleterre, et moi j'étais confus et indigné de voir ma patrie,
la maîtresse des arts, la souveraine des mers, l'arbitre de
l'Europe, la gloire de l'univers, traitée avec tant de mépris.
Il n'y avait rien qui m'offensât et me chagrinât plus que le nain
de la reine, qui, étant de la taille la plus petite qu'on eût
jamais vue dans ce pays, devint d'une insolence extrême à la vue
d'un homme beaucoup plus petit que lui. Il me regardait d'un air
fier et dédaigneux, et raillait sans cesse de ma petite figure. Je
ne m'en vengeai qu'en l'appelant _frère_. Un jour, pendant le
dîner, le malicieux nain, prenant le temps que je ne pensais à
rien, me prit par le milieu du corps, m'enleva et me laissa tomber
dans un plat de lait, et aussitôt s'enfuit. J'en eus par-dessus
les oreilles, et, si je n'avais été un nageur excellent, j'aurais
été infailliblement noyé. Glumdalclitch, dans ce moment, était par
hasard à l'autre extrémité de la chambre. La reine fut si
consternée de cet accident, qu'elle manqua de présence d'esprit
pour m'assister; mais ma petite gouvernante courut à mon secours
et me tira adroitement hors du plat, après que j'eus avalé plus
d'une pinte de lait. On me mit au lit; cependant, je ne reçus
d'autre mal que la perte d'un habit qui fut tout a fait gâté. Le
nain fut bien fouetté, et je pris quelque plaisir à voir cette
exécution.
Je vais maintenant donner au lecteur une légère description de ce
pays, autant que je l'ai pu connaître par ce que j'en ai parcouru.
Toute l'étendue du royaume est environ de trois mille lieues de
long et de deux mille cinq cents lieues de large: d'où je conclus
que nos géographes de l'Europe se trompent lorsqu'ils croient
qu'il n'y a que la mer entre le Japon et la Californie. Je me suis
toujours imaginé qu'il devait y avoir de ce côté-là un grand
continent, pour servir de contrepoids au grand continent de
Tartarie. On doit donc corriger les cartes et joindre cette vaste
étendue de pays aux parties nord-ouest de l'Amérique; sur quoi je
suis prêt d'aider les géographes de mes lumières. Ce royaume est
une presqu'île, terminée vers le nord par une chaîne de montagnes
qui ont environ trente milles de hauteur, et dont on ne peut
approcher, à cause des volcans qui y sont en grand nombre sur la
cime.
Les plus savants ne savent quelle espèce de mortels habitent au
delà de ces montagnes, ni même s'il y a des habitants. Il n'y a
aucun port dans tout le royaume; et les endroits de la côte où les
rivières vont se perdre dans la mer sont si pleins de rochers
hauts et escarpés, et la mer y est ordinairement si agitée, qu'il
n'y a presque personne qui ose y aborder, en sorte que ces peuples
sont exclus de tout commerce avec le reste du monde. Les grandes
rivières sont pleines de poissons excellents; aussi, c'est très
rarement qu'on pêche dans l'Océan, parce que les poissons de mer
sont de la même grosseur que ceux de l'Europe, et par rapport a
eux ne méritent pas la peine d'être péchés; d'où il est évident
que la nature, dans la production des plantes et des animaux d'une
grosseur si énorme, se borne tout à fait à ce continent; et, sur
ce point, je m'en rapporte aux philosophes. On prend néanmoins
quelquefois, sur la côte, des baleines, dont le petit peuple se
nourrit et même se régale. J'ai vu une de ces baleines qui était
si grosse qu'un homme du pays avait de la peine à la porter sur
ses épaules. Quelquefois, par curiosité, on en apporte dans des
paniers à Lorbrulgrud; j'en ai vu une dans un plat sur la table du
roi.
Le pays est très peuplé, car il contient cinquante et une villes,
près de cent bourgs entourés de murailles, et un bien plus grand
nombre de villages et de hameaux. Pour satisfaire le lecteur
curieux, il suffira peut-être de donner la description de
Lorbrulgrud. Cette ville est située sur une rivière qui la
traverse et la divise en deux parties presque égales. Elle
contient plus de quatre-vingt mille maisons, et environ six cent
mille habitants; elle a en longueur trois _glonglungs_ (qui font
environ cinquante-quatre milles d'Angleterre), et deux et demi en
largeur, selon la mesure que j'en pris sur la carte royale,
dressée par les ordres du roi, qui fut étendue sur la terre exprès
pour moi, et était longue de cent pieds.
Le palais du roi est un bâtiment assez peu régulier; c'est plutôt
un amas d'édifices qui a environ sept milles de circuit; les
chambres principales sont hautes de deux cent quarante pieds, et
larges à proportion.
On donna un carrosse à Glumdalclitch et à moi pour voir la ville,
ses places et ses hôtels. Je supputai que notre carrosse était
environ en carré comme la salle de Westminster, mais pas tout à
fait si haut. Un jour, nous fîmes arrêter le carrosse à plusieurs
boutiques, où les mendiants, profitant de l'occasion, se rendirent
en foule aux portières, et me fournirent les spectacles les plus
affreux qu'un oeil anglais ait jamais vus. Comme ils étaient
difformes, estropiés, sales, malpropres, couverts de plaies, de
tumeurs et de vermine, et que tout cela me paraissait d'une
grosseur énorme, je prie le lecteur de juger de l'impression que
ces objets firent sur moi, et de m'en épargner la description.
Les filles de la reine priaient souvent Glumdalclitch de venir
dans leurs appartements et de m'y porter avec elle, pour avoir le
plaisir de me voir de près. Elles me traitaient sans cérémonie,
comme une créature sans conséquence, de sorte que j'assistai
souvent à leur toilette, et c'était bien malgré moi, je l'affirme,
que je les regardais quand elles découvraient leurs bras ou leur
cou. Je dis malgré moi, car en vérité ce n'était pas un beau
spectacle: leur peau me semblait dure et de différentes couleurs
avec des taches ça et là aussi larges qu'une assiette. Leurs longs
cheveux pendants semblaient des paquets de cordes: d'où il faut
conclure que la beauté des femmes, dont on fait ordinairement tant
de cas, n'est qu'une chose imaginaire, puisque les femmes d'Europe
ressembleraient à celles d'où je viens de parler si nos yeux
étaient des microscopes. Je supplie le beau sexe de mon pays de ne
me point savoir mauvais gré de cette observation. Il importe peu
aux belles d'être laides pour des yeux perçants qui ne les verront
jamais. Les philosophes savent bien ce qui en est; mais lorsqu'ils
voient une beauté, ils voient comme tout le monde, et ne sont plus
philosophes.
La reine, qui m'entretenait souvent de mes voyages sur mer,
cherchait toutes les occasions possibles de me divertir quand
j'étais mélancolique. Elle me demanda un jour si j'avais l'adresse
de manier une voile et une rame, et si un peu d'exercice en ce
genre ne serait pas convenable à ma santé. Je répondis que
j'entendais tous les deux assez bien; car, quoique mon emploi
particulier eût été celui de chirurgien, c'est-à-dire médecin de
vaisseau, je m'étais trouvé souvent obligé de travailler comme
matelot; mais j'ignorais comment cela se pratiquait dans ce pays,
où la plus petite barque était égale à un vaisseau de guerre de
premier rang parmi nous; d'ailleurs, un navire proportionné à ma
grandeur et à mes forces n'aurait pu flotter longtemps sur leurs
rivières, et je n'aurais pu le gouverner. Sa Majesté me dit que,
si je voulais, son menuisier me ferait une petite barque, et
qu'elle me trouverait un endroit où je pourrais naviguer. Le
menuisier, suivant mes instructions, dans l'espace de dix jours,
me construisit un petit navire avec tous ses cordages, capable de
tenir commodément huit Européens. Quand il fut achevé, la reine
donna ordre au menuisier de faire une auge de bois, longue de
trois cents pieds, large de cinquante et profonde de huit:
laquelle, étant bien goudronnée, pour empêcher l'eau de
s'échapper, fut posée sur le plancher, le long de la muraille,
dans une salle extérieure du palais: elle avait un robinet bien
près du fond, pour laisser sortir l'eau de temps en temps, et deux
domestiques la pouvaient remplir dans une demi-heure de temps.
C'est là que l'on me fit ramer pour mon divertissement, aussi bien
que pour celui de la reine et de ses dames, qui prirent beaucoup
de plaisir à voir mon adresse et mon agilité. Quelquefois je
haussais ma voile, et puis c'était mon affaire de gouverner
pendant que les dames me donnaient un coup de vent avec leurs
éventails; et quand elles se trouvaient fatiguées, quelques-uns
des pages poussaient et faisaient avancer le navire avec leur
souffle, tandis que je signalais mon adresse à tribord et à
bâbord, selon qu'il me plaisait. Quand j'avais fini, Glumdalclitch
reportait mon navire dans son cabinet, et le suspendait à un clou
pour sécher.
Dans cet exercice, il m'arriva une fois un accident qui pensa me
coûter la vie; car, un des pages ayant mis mon navire dans l'auge,
une femme de la suite de Glumdalclitch me leva très officieusement
pour me mettre dans le navire; mais il arriva que je glissai
d'entre ses doigts, et je serais infailliblement tombé de la
hauteur de quarante pieds sur le plancher, si, par le plus heureux
accident du monde, je n'eusse pas été arrêté par une grosse
épingle qui était fichée dans le tablier de cette femme. La tête
de l'épingle passa entre ma chemise et la ceinture de ma culotte,
et ainsi je fus suspendu en l'air par le dos, jusqu'à ce que
Glumdalclitch accourût à mon secours.
Une autre fois, un des domestiques, dont la fonction était de
remplir mon auge d'eau fraîche de trois jours en trois jours, fut
si négligent, qu'il laissa échapper de son eau une grenouille très
grosse sans l'apercevoir.
La grenouille se tint cachée jusqu'à ce que je fusse dans mon
navire; alors, voyant un endroit pour se reposer, elle grimpa, et
fit tellement pencher mon bateau que je me trouvai obligé de faire
le contrepoids de l'autre côté pour l'empêcher de s'enfoncer; mais
je l'obligeai à coups de rames de sauter dehors.
Voici le plus grand péril que je courus dans ce royaume.
Glumdalclitch m'avait enfermé au verrou dans son cabinet, étant
sortie pour des affaires ou pour faire une visite. Le temps était
très chaud, et la fenêtre du cabinet était ouverte, aussi bien que
les fenêtres et la porte de ma boîte; pendant que j'étais assis
tranquillement et mélancoliquement près de ma table, j'entendis
quelque chose entrer dans le cabinet par la fenêtre et sauter çà
et là. Quoique j'en fusse un peu alarmé, j'eus le courage de
regarder dehors, mais sans abandonner ma chaise; et alors je vis
un animal capricieux, bondissant et sautant de tous côtés, qui
enfin s'approcha de ma boîte et la regarda avec une apparence de
plaisir et de curiosité, mettant sa tête à la porte et à chaque
fenêtre. Je me retirai au coin le plus éloigné de ma boîte; mais
cet animal, qui était un singe, regardant dedans de tous côtés, me
donna une telle frayeur, que je n'eus pas la présence d'esprit de
me cacher sous mon lit, comme je pouvais faire très facilement.
Après bien des grimaces et des gambades, il me découvrit; et
fourrant une de ses pattes par l'ouverture de la porte, comme fait
un chat qui joue avec une souris, quoique je changeasse souvent de
lieu pour me mettre à couvert de lui, il m'attrapa par les pans de
mon justaucorps (qui, étant fait du drap de ce pays, était épais
et très fort), et me tira dehors. Il me prit dans sa patte droite,
et me tint comme une nourrice tient un enfant qu'elle va allaiter,
et de la même façon que j'ai vu la même espèce d'animal faire avec
un jeune chat en Europe. Quand je me débattais, il me pressait si
fort, que je crus que le parti le plus sage était de me soumettre
et d'en passer par tout ce qui lui plairait. J'ai quelque raison
de croire qu'il me prit pour un jeune singe, parce qu'avec son
autre patte il flattait doucement mon visage.
Il fut tout à coup interrompu par un bruit à la porte du cabinet,
comme si quelqu'un eût tâché de l'ouvrir; soudain il sauta à la
fenêtre par laquelle il était entré, et, de là, sur les
gouttières, marchant sur trois pattes et me tenant de la
quatrième, jusqu'à, ce qu'il eût grimpé à un toit attenant au
nôtre. J'entendis dans l'instant jeter des cris pitoyables à
Glumdalclitch. La pauvre fille était au désespoir, et ce quartier
du palais se trouva tout en tumulte: les domestiques coururent
chercher des échelles; le singe fut vu par plusieurs personnes
assis sur le faite d'un bâtiment, me tenant comme une poupée dans
une de ses pattes de devant, et me donnant à manger avec l'autre,
fourrant dans ma bouche quelques viandes qu'il avait attrapées, et
me tapant quand je ne voulais pas manger, ce qui faisait beaucoup
rire la canaille qui me regardait d'en bas; en quoi ils n'avaient
pas tort, car, excepté pour moi, la chose était assez plaisante.
Quelques-uns jetèrent des pierres, dans l'espérance de faire
descendre le singe; mais on défendit de continuer, de peur de me
casser la tête.
Les échelles furent appliquées, et plusieurs hommes montèrent.
Aussitôt le singe, effrayé, décampa, et me laissa tomber sur une
gouttière. Alors un des laquais de ma petite maîtresse, honnête
garçon, grimpa, et, me mettant dans la poche de sa veste, me fit
descendre en sûreté.
J'étais presque suffoqué des ordures que le singe avait fourrées
dans mon gosier; mais ma chère petite maîtresse me fit vomir, ce
qui me soulagea. J'étais si faible et si froissé des embrassades
de cet animal, que je fus obligé de me tenir au lit pendant quinze
jours. Le roi et toute la cour envoyèrent chaque jour pour
demander des nouvelles de ma santé, et la reine me fit plusieurs
visites pendant ma maladie. Le singe fut mis à mort, et un ordre
fut porté, faisant défense d'entretenir désormais aucun animal de
cette espèce auprès du palais. La première fois que je me rendis
auprès du roi, après le rétablissement de ma santé, pour le
remercier de ses bontés, il me fit l'honneur de railler beaucoup
sur cette aventure; il me demanda quels étaient mes sentiments et
mes réflexions pendant que j'étais entre les pattes du singe; de
quel goût étaient les viandes qu'il me donnait, et si l'air frais
que j'avais respiré sur le toit n'avait pas aiguisé mon appétit.
Il souhaita fort de savoir ce que j'aurais fait en une telle
occasion dans mon pays. Je dis à Sa Majesté qu'en Europe nous
n'avions point des singes, excepté ceux qu'on apportait des pays
étrangers, et qui étaient si petits qu'ils n'étaient point à
craindre, et qu'à l'égard de cet animal énorme à qui je venais
d'avoir affaire (il était, en vérité, aussi gros qu'un éléphant),
si la peur m'avait permis de penser aux moyens d'user de mon sabre
(à ces mots, je pris un air fier et mis la main sur la poignée de
mon sabre), quand il a fourré sa patte dans ma chambre, peut-être
je lui aurais fait une telle blessure qu'il aurait été bien aise
de la retirer plus promptement qu'il ne l'avait avancée. Je
prononçai ces mots avec un accent ferme, comme une personne
jalouse de son honneur et qui se sent. Cependant mon discours, ne
produisit rien qu'un éclat de rire, et tout le respect dû à Sa
Majesté de la part de ceux qui l'environnaient ne put les retenir;
ce qui me fit réfléchir sur la sottise d'un homme qui tâche de se
faire honneur à lui-même en présence de ceux qui sont hors de tous
les degrés d'égalité ou de comparaison avec lui; et cependant ce
qui m'arriva alors je l'ai vu souvent arriver en Angleterre, où un
petit homme de néant se vante, s'en fait accroître, tranche du
petit seigneur et ose prendre un air important avec les plus
grands du royaume, parce qu'il a quelque talent.
Je fournissais tous les jours à la cour le sujet de quelque conte
ridicule, et Glumdalclitch, quoiqu'elle m'aimât extrêmement, était
assez méchante pour instruire la reine quand je faisais quelque
sottise qu'elle croyait pouvoir réjouir Sa Majesté. Par exemple,
étant un jour descendu de carrosse à la promenade, où j'étais avec
Glumdalclitch, porté par elle dans ma boîte de voyage, je me mis à
marcher: il y avait de la bouse de vache dans un sentier; je
voulus, pour faire parade de mon agilité, faire l'essai de sauter
par-dessus; mais, par malheur, je sautai mal, et tombai au beau
milieu, en sorte que j'eus de l'ordure jusqu'aux genoux. Je m'en
tirai avec peine, et un des laquais me nettoya comme il put avec
son mouchoir. La reine fût bientôt instruite de cette aventure
impertinente, et les laquais la divulguèrent partout.